‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 306 sur 337 · I. — FEMMES ET HOMMES DU MONDE · texte numérisé non relu

I. — FEMMES ET HOMMES DU MONDE

Éloges de Courier et de La Brayère à l'adresse des « épistolières » du XVII* siècle. — Liste de celles qui les méritent le mieux. — Les lettres de certaines femmes du xvii^ siècle inspiraient à Paul-Louis Courier celte boutade célèbre : « La moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, D'Alembert, contemporains et postérieurs ». En poussant ainsi à l'excès sa laudative hyperbole, Courier renchérissait sur ce jugement de La Bruyère dont les termes ont tant de précision et de portée qu'il le faut citer ici tout entier : « Ce sexe, dit-il, va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire : elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche; elles sont heureuses dans le choix des termes qu'elles placent si juste que, tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent : il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre délicatement une pensée qui est délicate; elles ont un enchaînement de discours inimitable qui se suit naturellement et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit ».

Nous pouvons désigner aujourd'hui par leurs noms ces femmes qui, en dépit de la restriction finale de La Bruyère, ont pris rang définitivement, par leurs seules lettres, parmi nos grands écrivams. C'est d'abord V incomparable épistolière, comme l'appelle Cousin, dont certaines lettres, celles à Bussy notamment, son indiscret cousin, et à Coulanges, circulaient, sous le manteau, dès le lendemain de leur arrivée et semblent avoir dicté à La Bruyère tous les termes de son éloge. Mais ces termes s'appliquent aussi, dans une très belle mesure, à d'autres

correspondances féminines, et d'abord à celles de Mmes de Maintenon et de la Fayette, et aussi à celles de Ninon et de Mme de Coulanges, ou encore, à un degré moindre, mais fort remarquable, à certaines lettres de Mme de Chantai, de Jacqueline Pascal, de Mmes Périer, de Sablé, de Maure, de Villars, de Mlle et de Mme de Scudéry, etc. Essayons de le montrer par quelques échantillons caractéristiques , pour chacune d'elles.

Mme de Sévigné et ses correspondants. — La vaste correspondance de Mme de Sévigné (1626-1696) est adressée à un cercle d'intimes relativement restreint, dont les principaux sont Bussy-Rabutin, Mme de la Fayette, le ménage de Coulanges, son fils, et surtout cette fille adorée qui, ayant épousé en 1668 M. de Grignan, lieutenant général de Provence, tenu à la résidence, le suivit dans son gouvernement et provoqua, par son absence, l'éclosion du génie épistoUer de sa mère.

Éducation de son génie par ses maîtres, le monde et la maternité. — Mais ce génie n'était pas un don de la seule nature; Mme de Sévigné avait eu deux savants maîtres, Chapelain et Ménage, pour le pédanlisme desquels elle est la meilleure excuse, et de qui elle apprit l'italien et l'espagnol, et même assez le latin pour lire Virgile « dans la majesté du texte ». L'Hôtel de Rambouillet et les salons qui lui succédèrent, le désir de plaire au monde, à ses amis, et par-dessus tout celui d'être payée de retour par sa fille qu'elle idolâtrait, firent le reste. Dès 1761, un contemporain note « le grand et légitime bruit que son mérite fait dans le monde ». Et, pour expliquer ce mérite, il suffirait des lettres qu'elle écrivait à divers, à Bussy et à Pomponne par exemple, avant celte crise de la séparation de 1668 qui la fit sortir d'elle-même et sublima la coquettp^rie de son esprit et de son coeur. Nous dirons, en répétant un de ces délicieux solécismes où elle faisait lire tout un sentiment, que jusque-là elle avait été tout à tous, et que désormais elle fut toute à sa fille. C'est là toute l'histoire de son esprit.

Prédominance de son imagination. — Un juge délicat et impartial de ses mérites d'écrivain, M. G. Boissier, a fait remarquer que quelques femmes de son temps avaient presque tous ceux ci en partage, sauf un qui est son extraordinaire ima-

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gination. On peut même dire que toutes ses autres qualités se subordonnent à celle-là et d'abord sa sensibilité.

Réserves sur sa sensibilité : sa nature d'artiste. — Son génie a un sexe. — On l'a fort exagérée, sur la foi de certains passages fameux de lettres écrites à sa fille, après une séparation, dans l'espérance d'un retour ou sous le coup de la nouvelle d'une indisposition. En appelant sa fille 1' « unique passion de son cœur », elle dit vrai. Mais ce ne serait pas être indiscret que de remarquer, avec les contemporains, qu'elle savait mieux l'aimer de loin que de près, et que leurs réunions n'allaient pas sans tracasseries ni orages. Quand elle écrit à propos de Marie- Blanche, sa petite-fllle : « Ce sont mes petites entrailles; c'est le trop-plein de la tendresse que j'ai pour vous », il faut bien croire que la nature peut parler ainsi, mais que devons-nous le plus admirer ici, le trait ou le sentiment? Et dans l'un comme dans l'autre ne se glisse-t-il pas quelque préciosité? « La bise de Grignan me fait mal à votre poitrine », est encore un de ces mots fameux qui perdent de leur prix pour ceux qui savent qu'elle avait écrit jadis à Bussy-Rabutin, sur le ton de la plaisanterie, et pour complaire au rabutinage : « Au reste, j'ai senti votre saignée ». Donc, sans adopter tout à fait cet impertinent jugement du même Bussy sur sa célèbre cousine : « Toute sa chaleur était à l'esprit », gardons-nous d'admirer à côté, et de croire que, même à propos de sa fille, le sentiment ait parlé chez elle plus haut que l'esprit. Sans doute son amour maternel partait du cœur, mais il montait vite à la tête. En réalité sa sensibilité ne va guère, en toutes choses, sa fille exceptée, qu'à donner le branle à son imagination : c'est une sensibilité d'artiste.

Mais il ne faut pas trop la prendre au mot, quand elle confesse avec une modestie exquise : « Et moi bête de compagnie,... je suis toujours de l'avis de celui que j'entends le dernier.... Vous savez que je suis comme on veut, mais je n'invente ricri». Elle n'inventait rien, mais elle ne perdait rien de ce qui frappait ses sens, et toute sensation débordait aussitôt sur son papier et s'y gravait en traits admirables, et « c'est une si jolie chose, comme elle dit, que de savoir écrire ce que l'on pense », qu'à ce degré, cela s'appelle du génie. Ajoutons, si l'on veut, que

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n'avoir ainsi pour muses que la sensibilité et l'imagination, c'est être après tout inférieur au mâle génie des grands créateurs : mais ne serait-ce pas le cas de remarquer que le génie, comme le style, a un sexe?

Ses narrations et ses traits de pathétique, de comique e d'éloquence. — Voyez ses narrations par exemple. C'est son imagination qui en fait surtout les frais, en représentant au vif l'impression profonde que les objets opèrent directement sur ses sens. Il est vrai que cette impression est rapide et que Mme de Sévigné en est d'abord toute subjuguée. Mais son imagination réagit bientôt sur la sensation et féconde dans sa tête la donnée des sens. Alors elle n'a plus qu'à laisser « le torrent couler » de sa plume, et ce sont deux, trois narrations du même fait, toujours plus lumineuses, jusqu'à nous rendre présent ce qu'elle ne sait le plus souvent que par ouï-dire. De là le pathétique des récits de la mort de Turenne, de là le comique transcendant de la scène de réception des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, de là ces traits qui frappent droit dans le cœur, comme celui-ci, à l'apparition de Fouquet prisonnier rentrant dans son trou : « J'ai été étrangement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette petite porte ». Et parmi toute cette émotion et toute cette verve quels accents d'éloquence! Ce canon qui tue M. de Turenne était chargé de toute éternité : « le coup de canon vint donc ». Quand elle s'écrie au début delà fameuse lettre sur la mort de Louvois : « Le voilà donc mort, ce grand ministre... >, n'est-ce pas l'accent et presque le geste de Bossuet devant le catafalque d'Henriette d'Angleterre : « La voilà malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie! la voilà telle que la mort nous l'a faite » ?

Son esprit. — Traces de préciosité. — Au fond, ce qui la caractérise le plus, c'est d'abord sa triomphante santé, au moral et au physique, et aussi d'avoir ou de faire de l'esprit sur tout : par exemple, sur le supplice des paysans bretons ou de la Briavilliers. Mais que d'esprit, et du plus solide, et aussi du plus fin, du plus étincelant, de cet esprit de mots dont on reporte d'ordinaire l'avènement au xvin® siècle! Parlant des progrès de la prose française à la fin du xvii'^ siècle, dans le sens de l'ordre et de la netteté, La Bruyère disait ■ « Cela con-

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