‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 31 sur 337 · ROLAND ET SA LEGENDE · texte numérisé non relu

ROLAND ET SA LEGENDE

Muse populaire recueille dans la poussière d'une ingrate chronique le nom d'un inconnu; elle concentre sur lui la puissance de son invention créatrice, et, un jour, de son sépulcre ignoré elle le fait surgir rayonnant d'une gloire impérissable. Telle fut la destinée de Roland. Trois siècles passent sur cet obscur soldat, mort dans une escarmouche d'arrière-garde ; l'historiographe de son maître ne le juge pas même digne d'une épitaphe exceptionnelle ; puis, tout à coup, le voici qui ressuscite, plus grand que Charlemagne lui-même : car, près de cet Achille chrétien, le vieil empereur ne soutient guère mieux son personnage qu'Agamemnon en face du fils de Pelée. C'est en effet Roland qui désormais régnera sur le monde carolingien, dont il reste l'exemplaire parfait. En lui va briller l'idéal de la chevalerie ; conmie ce paladin fabuleux qui héritait de la force des ennemis abattus par son bras, il finit par résumer toutes les vertus d'une race et d'une époque, toutes les prouesses du passé comme de l'avenir.

Ce n'est plus seule^nent la France, mais l'Europe, qui adopte ce mensonge de la poésie; car l'épée de Roland fera resplendir son éclair aux quatre coins du monde. Après l'avoir évoqué, l'imagination le multiplie par maintes métamorphoses. Le héros se transforme en un géant qui a fait partout blanc de son épée. Devant lui, les croisades reculent de plusieurs siècles. Il prend Constantinople avant Baudouin, et Jérusalem avant €odefroi. Son cheval Veillantif parle comme les coursiers de VIliade. Sa lance soutient l'assaut d'une armée; le souffle de son oliphant renverse les remparts des villes. Ses duels durent cinq jours et cinq nuits. C'est lui qui d'un coup de sa Durandal ouvre l'immense brèche des Pyrénées, sous les tours de Marboré. C'est lui qui fait pâlir François I^"" lorsqu'un jour, à Blaye, celui-ci, faisant soulever la dalle de son tombeau, décou\Te les ossements gigantesques du preux. L'ItaUe revendiquera ses reliques, et montre encore aujourd'hui son épieu suspendu aux voûtes de la cathédrale de Pavie. A Vérone, sa statue se dresse, à côté de celle d'Olivier, sur le portail de la cathédrale {Santa Maria Matricolaré). Sur un mur de la cathédrale de Nepi est encastrée cette inscription : « L'an du Seigneur 1131, les soldats et consuls de Nepi se sont liés par serment. Si l'un d'entre eux veut

rompre cet accord, qu'il meure de la mort infâme de Ganelon. » Dante le canonise comme un saint, et enchâsse son âme dans la croix lumineuse qui traverse la planète de Mars. L'Espagne, malgré son Cid, envia sa gloire jusqu'à susciter un héros imaginaire, Bernard dcl Carpio, pour le faire tomber sous les coups de Durandal à Roncevaux. C'est encore la main de Roland qui, sur un rocher du Rhin, a bâti la burg de Rolandsek. L'Allemagne l'a vu chevaucher en ses ténébreuses forêts. La Hongrie Ta reconnu courant à travers ses steppes. L'Irlande l'aperçut aussi parmi les brouillards de ses brumeux horizons. Les Turcs ont arboré son cor à la porte du château de Brousse. Il s'est enfoncé jusqu'au milieu des neiges de la Tartarie; et il a fait trembler sous ses pas, au fond de Tlnde, les piliers des temples de Bouddha.

Première apparition de Roland et de sa chanson. — Bataille d'Hastings, 1066. — I>a question chronologique. — Cette ubiquité merveilleuse, d'où vient-elle do.nc? D'une Iliade barbare dont les origines sont à peu près inconnues; car il est probable qu'elle fut elle-même, comme la plupart de nos chansons de geste, précédée par des cantilènes analogues à celle qui, écrite en langue tudesque, avait été composée, vers 881, sur la défaite des Normands à Saucourt *. Il est vraisemblable qu'avant l'épopée de Roncevaux il y eut des chants détachés sur chaque partie du poème : le Conseil du roi Marsile. la Trahison de Gane, le Songe de Charles, la Grande Bataille, le Cor, la Mort d'Olivier, etc. et que ses chants s'agglutinèrent pour former le poème auquel un trouvère de génie donna l'être. Quoi qu'il en soit de ces préludes lyriques, il est certain que, le 1 3 octobre 1 066, avant la bataille d'Haslings livrée aux Saxons par le duc Guillaume de Normandie, un jongleur nommé Taillefer sortit des rangs, et, lançant son cheval à toute bride, entonna le chant de Roncevaux. Voilà ce que nous apprennent Guillaume de Malmesbury, dans son Histoire des Rois d'Angleterre, écrite vers 1125, etces versdeRoberlWace, dans leRoman deRou^KW siècle) :

Taillefer qui mult bien canlout, Sur un cheval qui tost alout,

1. Voir cette cantilène dans l'ouvrage de M. G. Merlet sur les Origines de la littérature française, t. I, p. 22 (Fouraut).

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