FEMMES ET HOMMES DU MONDE
qu'on s'y trouva prêt pour le martyre, en passant par les salons ai istocratiques ou bourgeois de Mmes du Deffand et d'Èpinay, de Mme Geoffrin et de Mlle de Lespinasse. Les femmes que nous venons de citer- ne se montrent pas, dans leur correspondance, indignes d'avoir régné, dans leurs salons, à Paris et au siècle de iesprit.
Les principales « épistolières » dn XVIII» siècle : les marquises du DefTaiid et de Lambert; mile de Lcspinassef nimes Gieoffrîn, d'Épinay, Roland. — Par l'esprit comme par le bon sens, par le tour et par le sens littéraire, comme par la philosophie, avec une pointe d'amertume qui est sa marque et que sa cécité accidentelle doit excuser (pp. 377, 384, 385, 389, 390), la marquise du Deffand (1697-1780) est, auxviii® siècle, la reine du style épistolaire ^ Elle ne serait pas. trop indigne de succéder à Mme de Sévigné, si son ami Voltaire n'était pas là pour tenir la place de grand épistolier de France et de tous les pays, comme de tous les temps.
La marquise de Lambert montre dans ses lettres, ainsi que dans ses écrits, en matière d'éducation et de morale, le clair bon sens de Mme de Maintenon, et, sur le reste, elle n'a emprunté à la préciosité, d'ailleurs mitigée de ses hôtes, les Fontenelle, les La Motte et les Perrault, que de l'esprit (pp. 7, 9, 10, 14). En lisant la correspondance de Mlle de Lespinasse, empreinte tour à tour d'un enjouement si aimable et d'une mélancolie si poignante, on comprend que Mme du Deffand ail été jalouse du style et encore plus du cœur de sa demoiselle de compagnie (pp. 359, 361, 362, 366, 367). La bonté et une solidité bourgeoise donnent du prix aux lettres de Mme Geoffrin, comme elles en donnaient à son commerce. Le droit sens et la bonne humeur, très visibles dans celles de Mme d'Épinay, montrent qu'elle était encore plus digne de polir et de distraire Rousseau et son owserie, -que d'attacher le fuyant et défiant Grimm (pp. 433, 434, 439). Celles de Mme Roland offrent un intérêt vraiment dramatique, en montrant comment cette « ima-
1. Cf. J.-J. Weiss, Essais sur l'histoire de la littérature française, Paris, Calmann Lévy, 1891, p. 339 sqq.), sur Mme du Deffand — à qui Sainte-Beuve donnait une place « parmi nos plus excellents classiques », — Mme de Cboiscul et l'abbé Barthélémy, « cette trinitô épistolaire ».
gination vagabonde et romantique » qu'elle se découvrait dans sa première jeunesse, était tempérée par une" sensibilité toute bourgeoise, à l'occasion, et fut mûrie plus tard par de mâles convictions, éloquentes, à force d'héroïsme ou d'indignation (pp. 6Ô1, 663, 665, 667, 669, 674, 677).
Caractères des antres correspondances de femmes : limes de Simiane, dn Haine, de Staal, dn Chàtelet, de Graffigny, de Cboisenl, de Saxe, d'Egmont, de Bonfflers, de la Harck, Catherine II, Snard. — Ce pétillement d"esprit et cette hardiesse de philosophisme, cette agilité de curiosité et cette liberté de propos discursifs, qui étaient l'âme des salons du dernier siècle, se retrouvent aussi, à divers degrés, suivant la date et le milieu, dans les lettres de Mme de Simiane, qui n"'a pas trop déçu Vhoroscope enthousiaste de sa grand'mère, Mme de Sévigné (pp. 4, 5) ; de la médisante mais si spirituelle femme de chambre de la duchesse du Maine, Mme de Staal (pp. 19, 20, 21), dont Villemain disait avec une justesse piquante : « Elle a le pli de sa condition, c'est une soubrette de cour, mais une soubrette » ; de la marquise du Chàtelet qui a, quelque dix ans durant, si adroitement conduit la tête de Voltaire et si bien percé à jour ses petites misères de grand seigneur de l'esprit (pp. 183, 185); de Mme de Graffigny, encore une mauvaise langue, mais si intéressante (pp. 190, 191, 194); de la duchesse de Choiseul, si sensée (pp. 400, 407) ; de l'élec- Irice de Saxe (pp. 504, 505), cette étrangère si à l'aise dans notre langue; de la comtesse d"Egmont à qui il arrive, dans son indignation libérale contre le parlement Maupeou, de rencontrer l'accent des Mémoires de Beaumarchais (p. 536) ; de la comtesse de Bonfflers, la spirituelle amie de Conti, 1' € idole du Temple », qui fait un tableau terrible de la mort de Louis XV, avec des traits à la Saint-Simon (p. 538) ; de la comtesse de la Marck (p. 542); de Catherine 11, d'un exotisme si expressif (pp. 571, 572); enfin de Mme Suard, dont le style vaut bien celui de son mari et dont le coeur valait sûrement mieux (p. 605 sqq.).
Insignifiance et rareté des hommes purement mondains; causes de ce fait. — En parallèle avec ces épistolières on ne peu", mettre alors aucun homme du monde. Ils sont ou labo-
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rieusemeot spirituels ou insignifiants, comme le chevalier de Lisle (pp. 567, 569). Ceux qui ont vraiment de l'esprit ne se contentent plus de l'employer à être honnêtes hommes, au sens un peu dédaigneux de ce mot au grand siècle, et nous les retrouverons dans les rangs des politiques ou des auteurs. La qualité seule ne suffisant plus pour être distingué dans la cohue bigarrée des salons, les plus grands seigneurs mettront à leur blason une cocarde philosophique ou littéraire. Que les temps sont changés! Les Orontes pullulent et c'est la revanche de Trissotin. Ne nous en plaignons pas trop : on voit bien ce que Isi politesse de jadis y perd, mais il ne faut pas fermer les yeux sur ce qu'y gagne la civilisation générale, la police, comme disaient alors les économistes du club de l'Entresol. C'est même le cas de rappeler une fois de plus le mot célèbre de Talleyrand, sans le prendre à la lettre : « Qui n'a pas vécu avant 1789 ne connaît pas la douceur de vivre »,