OLIVIER. — TURPIN. — GANELON
verselle. Cent ans après Charlemagne, François, évêque de Liège, prit l'épéc contre les Normands; et dès lors, ne croyant plus qu'il lui fût permis de toucher les choses saintes avec des mains qui avaient répandu le sang, il pria le pape de lui adjoindre deux clercs pour les offices de son ministère. 11 est donc naturel que Turpin s'anime de tout cœur à une lutte plus religieuse que politique. Du reste, avant et pendant l'action reparaît son caractère sacerdotal, et ses harangues sont d'un prêtre autant que d'un chevalier :
Clamez vos coulpes, criez à Dieu merci : Je vous absous pour vos âmes guérir.
Si vous mourez, vous serez saints martyrs, Sièges aurez dans le grand Paradis.
Français descendent, à terre se sont mis, Et l'archevêque de par Dieu les bénit, Pour pénitence leur enjoint de férir.
(V. 1127 sqq.)
En résumé, elle est très vivante cette physionomie qui rappelle à la fois saint Michel secouant son glaive de feu sur les mauvais anges, et le Moyne de Rabelais guerroyant avec Gargantua contre Pichrocole. C'est dans la bouche de Turpin que se rencontre ici la seule épigramme du trouvère contre les moines. Il n'en est pas moins bon chrétien. Quand il s'arme contre Abime, le porte-étendard de Marsile, il s'écrie :
Ce Sarrasin semble fort hérétique; Plutôt mourir que n'aller point l'occire.
(V. 1645 sqq.)
GaneloD. — L'ange décha. — Dans tous ses grands malheurs,
le peuple voit un traitre. S'il n'existe pas, on l'invente. En 1870, nos soldats et nos paysans ne disaient-ils point : « On nous a vendus »? Ce fut ainsi que Roncevaux fut expliqué par la trahison de Ganelon. Son caractère n'a pas la même simplicité que ceux dont nous venons de parler, car il se complique de nuances disparates. Sans les analyser par le menu, disons seulement que des degrés l'acheminent au crime. Noble, beau, riche, élo. quent, valeureux, il ne devient félon que par jalousie. Encore se croit-il en droit de légitime défense. Avant d'ourdir sa per-
24 LA CHASSOS DE ROLASD.
fldie, il prévient Roland, comme en un combat singulier, par un défi public lancé contre lui et les douze pairs. Aussi, dans son procès, se défend-il d'être un traître, parce qu'il a défié le comte. C'est une âme faible et soupçonneuse, que la haine égare jusqu'à la folie. L'orgueil le précipite dans l'abîme, ainsi que le disait un trouvère du xiiF siècle, Bernard de Bar-sur- Aube, en ces vers de complainte où il fait allusion à sa chute :
C'est par orgueil, pour vrai nous le disons, Qu'a trébuché en terre maint Baron, Tout comme on fait (de vrai nous le savons) Anges du ciel que leur reljellion A fait tomber dans la perdition.
Les mœurs. — Poème féodal. — Abus de la force. — Le droit justifiant la cruauté. — De ce qui précède il résulte que tous les acteurs de ce drame appartiennent à une société où il n'y a que des chefs, derrière lesquels on ne voit pas de soldats. A peine soupçonne-t-on l'existence collective d'une foule anonyme qui pourtant, elle aussi, savait mourir avec courage, et dut rougir de son sang la vallée de Roncevaux. Ainsi le voulait l'esprit féodal; le peuple alors ne comptait pas; il ne se rencontre que par échappée furtive, dans la scène comique où Ganelon est livré aux valets de cuisine qui s'ébaudissent si cruellement à ses dépens (v. 1816-1830). Est-il besoin d'ajouter que cette aristocratie militaire a des mœurs encore barbares, et dont l'âpreté dégénère en un abus effroyable de la force? Lorsque Charles s'empare de Cordoue, il traite les mécréants comme feront plus tard les Espagnols avec les Indiens :
En la cité n'est resté nul païen :
Tous sont occis ou devenus chrétiens.
Jugez-en par l'entrée de l'empereur à Saragosse :
Il ordonne à mille Français de parcourir la ville,
Ils entrent aux mosquées et aux synagogues;
A coup de maillets de fer et de cognées.
Ils mettent en pièces Mahomet et toutes les idoles.
De sorcellerie, de mensonge il ne reste plus trace.
Charles croit en Dieu, et veut faire le service de Dieu.