‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 52 sur 337 · LES PRINCIPALES ÉDITIONS · texte numérisé non relu

LES PRINCIPALES ÉDITIONS

qui ont péri : celui du roi René de Sicile, et celui de Laval rencontré en 1616 dans les papiers d'un ministre protestant. L'un servit à l'édition publiée à Poitiers, en 1347, par Pierre de Rieux qui, la dédiant à François I*^"". se vante d'avoir su « polir son auteur, et le dresser en meilleur ordre ». L'autre fut le modèle reproduit, non sans des retouches trop nombreuses, par Claude Ménard, en 1617. Tous deux furent collationnés par Du Gange qui, en 1668, essaya de les corriger par une mutuelle recension. C'était le premier pas de la critique ; mais l'épée du maréchal de Saxe fit plus pour Joinville que la plume des savants. Car c'est au texte de Bruxelles que nous devons la bonne fortune de pouvoir lire le gentil chroniqueur avec une confiance que ne connurent ni Montaigne, ni Fénelon. Dans les doctes travaux dont il a été l'objet, la meilleure part de notre gratitude doit revenir à M. Natahs de Wailly, dont l'érudition prudente et hardie a fini par rétablir la langue même de l'auteur, avec ses formes particulières et les habitudes constantes d'une syntaxe où se combinent le dialecte champenois du xiii" siècle et celui de l'Ile-de-France. Le savant éditeur a fondé ses inductions sur une lettre authentique de Joinville, de 1315, sur le texte original de son Credo, et sur 26 chartes rédigées par la chancellerie du sénéchal, depuis 1238 jusqu'à sa mort. Les pièces sur lesquelles reposent ses conjectures sont très correctes. Le copiste devait être un clerc assez lettré. Il applique 500 fois la règle de l'article, et ne l'oublie que trois fois. Celle du sujet singulier est respectée 835 fois, et négligée 7 fois seulement. Quant à celle du sujet pluriel, il y a 6 infractions contre 588 passages fidèles au principe ^

La mémoire da cœur chez Joinville. — Autorité de ses souvenirs. — Mais laissons là ces détails ingrats pour considérer l'œuvre elle-même. La chronique de Joinville n'a pas été composée, comme celle de Villehardouin, dans le feu des événements et parmi les chances incertaines de leur issue. Depuis longtemps la croisade avait dit son dernier mot; et c'est vers

1. Une édition classique de Joinville, avec des notions sur sa langue et sa grammaire, et un glossaire, a été publiée parle même éditeur (Paris, Hachette 1886). — On y joindra utilement, comme pour les trois autres chroniqueurs, les notices et notes des Extraits des chroniqueurs français par Gaston Paris et A. Jeanroy (Paris. Hachette, 1892).

la lin d'une vie paisible qu'un vieillard se mit à évoquer ses lointains souvenirs. S'il commença son livre pour satisfaire aux vœux de la famille royale, il semble l'avoir continué pour son proprp. plaisir, tant il se laisse prendre au charme de ces visions qui, peu à peu, sortent des brumes du passé, aussi lumineuses qu'au premier jour. Oui, son cœur se ragaillardit et se réchauffe à la douce chaleur de ces émotions qui ravivent les exploits de sa jeunesse. Ne disons donc pas qu'il faut se défier des méprises ou des illusions qui se mêlent à ces réminiscences des années disparues. Ce serait oublier que les impressions les plus durables sont d'ordinaire celles du premier âge. Or la mémoire de Joinville était toute remplie de ces faits et gestes des six années d'outre-mer, ses Orientales^ qu'il avait si souvent redits, dans les veillées de son château et « es chambres des dames », avant de les transmettre à l'avenir. Aussi le flot n'eut-il qu'à suivre sa pente, et à s'épancher librement. L'aisance de son discours trahit la plénitude d'un sujet possédé si intimement que le narrateur était toujours prêt à l'improviser d'abondance, et sans le moindre effort. Nous admettrons cependant qu'il ne faut pas exiger de lui la précision d'une chronologie rigoureuse : ainsi il ne signale expressément que deux dates qui, pour lui, furent mémorables entre toutes : l'année 1248, où il quitta son manoir et ses deux enfants dont l'un venait de naitre, à la veille de Pâques; puis, l'année 1270, où le bon roi Louis trépassa, le lendemain de Saint-Barthélemi l'apôtre (g§ HO et 750). Il y a lieu surtout de discerner avec soin ce qu'il a vu ou entendu de ce qu'il put seulement apprendre par ouï-dire ou par ses compilations fréquentes des historiens de saint Louis, dont nous parlons plus loin.

Ordonnance de l'cenvre. — Ses deux parties et leurs sources historiques. — Ajoutons que ce Nestor chrétien aime les circuits, et que l'économie de l'ensemble n'est pas concertée à têle reposée par un écrivain que préoccupent des soucis littéraires. Il en résulte des digressions et parfois des redites. Pourtant cette allure capricieuse n'exclut pas l'intention d'un plan où se dessinent deux parties fort distinctes qu'annonce même une sorte de préface. L'une nous expose « comment Sainz Loys se gouverna tout son tems, selonc Dieu et selonc

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