‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 80 sur 337 · SES ORIGINES · texte numérisé non relu

SES ORIGINES

En d'autres termes, il s'y dégasconna, y apprit force gentillesses, du latin et de l'italien, un tantinet de grec et surtout l'art héréditaire de rimer avec à-propos, témoin, dès 1515, le Temple de Cupido et le Jugement de Minos , où il entretient adroitement d'amour et d'honneur le nouveau roi fait chevalier par Bayard.

Cette date marque la fin de sa jeunesse folle, celle où, semblable à Varondelle qui vole, il avait été tour à tour basochien par obéissance, enfant sans-souci par goût, page suivant la coutume. Dès qu'il fut hors de page, il se révèle poète de cour par vocation :

Nourry je suis en la maison de France,

dira-t-il, et c'est à la lettre. Secrétaire de Marguerite de 1518 à 1527, puis valet de chambre de François 1°'" jusqu'à sa mort, il ne quitte plus guère la cour que pour la prison ou l'exil.

Il est incarcéré deux fois; en 1526, durant quelques semaines, sur un soupçon de luthéranisme; et en 1527, quinze jours, pour « rescousse de prise », c'est-à-dire pour s'être avisé, on ne devine pas pourquoi, de vouloir délivrer un prisonnier en rossant le guet. Une menace d'arrestation, en 1532, pour avoir rompu le maigre du carême, en qualité de convalescent, et une visite domiciliaire qui l'avait convaincu du crime de posséder des livres de deffense et même d'art magie, le forcèrent à se tenir loin des juges delà Sorbonne et du Châtelet (1533-1536).

Il s'enfuit jusqu'à la cour deFerrare, dont la duchesse Renée de France partageait les sentiments gallicans de son père Louis XII et de sa sœur Marguerite. Il rentre et abjure à Lyon, 1536 ; mais sa traduction des psaumes, faite selon la vérité hébraïque, avec l'aide de Vatable, rallume les fureurs de la Sorbonne et le force à reprendre, en 1543, le chemin de l'exil. Tandis qu'on fredonne ses psaumes à la cour, qu'on les chantonne au Pré aux Clercs, et qu'on les chante dans les églises réformées, leur auteur expire dans l'automne de 1544, à Turin, où le fidèle Lyon Jamet lui élève un tombeau avec une épitaphe de sa composition.

Entre ces deux exils, plus ou moins volontaires, se place l'événement de la vie de Marot qui intéresse le plus la littérature : sa dispute avec Sagon. Dans une épitre adressée de Fer-

rare à François I*"" (1535), il avait fort malmené les Sorboniqueurs et exalté le Collège de France, « la trilingue et noble académie » : Sagon, poète envieux et fort médiocre, qui avait eu avec Marot une querelle privée, répondit par son Coup d'essay (1536). Alors éclata cette guerre de plume qui divisa le Parnasse en deux camps, mit du côté de Marot les rieurs et les meilleurs poètes du temps et — après des virulences toutes nouvelles alors dans les querelles littéraires, du moins en deçà des monts — fut terminée vers la fin de 1537, au profit de notre poète et avec la gravité qui convenait au sujet, par un arrêt solennel des Cornards de Rouen, imprudemment invoqués par Sagon.

L'homme. — La vie de Marot fut, on le voit — et sans parler de ses amours adressées en plus ou moins haut lieu, — singulièrement agitée. Elle ne révèle pas un méchant homme, mais en dépit de certains accès de gravité, un incorrigible étourdi; la mode de la cour de Marguerite, les susdits accès de gravité et aussi son esprit frondeur l'avaient porté vers le parti de la réforme; la persécution, et quelque diable aussi le poussant, il s'engagea fort avant dans Virmocente séquelle, puis s'en dégagea trop lestement par une abjuration, accompagnée des coups de baguette réglementaires, et oubliée aussitôt d'ailleurs.

Epicurien, ami de toutes ses aises, il estime qu'à un poète € on doibt lascher la bride longue » et Dieu sait s'il tire dessus! Les juges de la Sorbonne ou du Chàtelet se fàchent-ils, il n'a que deux parades, la fuite d'abord, et, s'il est pris, des vers; mais la première vaut mieux :

Or jamais ne vous laissez prendre S'il est possible de fouyr....

Il vault mieux s'excuser d'absence Qu'estre bruslé en sa présence;

témoin son éditeur et ami Dolet.

Néanmoins contre tous les dangers , le fagot excepté, et aussi l'enfer du Châlelet, il est brave. Il narguera la peste « le dos au feu, le ventre à table ». Sur son courage militaire, il n'en faudrait pas croire un badinage exquis imité d'Horace et qu'imitera Voiture ;

l'homme. 109

D ne faut qu'un Iraicl darbaleste Passant au travers d'une teste Pour estonner un bon cerveau *...

car il a reçu bravemeat, à Pavie, une blessure au bras, « percé tout oullre rudement », et il sera fort prompt à tirer sa dague sur une insolence de Sagon.

Sa gaité spirituelle ne doit pas non plus nous cacher sa sensibilité réelle. Faisons la part de la discrétion, toujours de mise en ces matières, surtout dans le milieu où vit Marot, et nous serons vraiment émus de l'accent avec lequel il regrette d'être séparé de sa femme, sa Marion, son humble bergerette, et du petit bergeret qu'elle allaicte, souhaitant de repasser les monts,

Non pour aller visiter ses chasleaulx, Mais pour revoir ses petits Maroteaulx.

Et quelle explosion de pitié sincère, à travers l'ironie satirique du reste, dans VEnfer :

0 ! chers amys, j'en ai veu martyrer Tant, que pitié m'en mettoit en esmoy.

Il est vrai que de pareils accents sont rares chez lui, mais il est de la cour. Le lui reprocherons-nous? Il lui faut cultiver « le beau verger des lettres plantureux». Or, il n'aime pas valeter sa mise au service de tous; il n'est valet que du roi. Et puis les imprimeurs lui volent ses écrits : « J'ay planté les arbres, écritil dans sa préface à Dolet, ilz en cueillent les fruictz et à moi n'en revient qu'un peu d'estime entre les hommes. » Il faut donc, sans quitter, d'après le conseil de son père,

Le droict chemin du service des princes,

faire en sorte que le prouffit soit joinct à Vhonneur, car les 250 Uvres que lui valent à lui, trente-neuvième, les fonctions de valet de chambre de Sa Majesté, ne sauraient suffire à soutenir son petit train et à nourrir la Marion et les petits Maroteaulx.

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