SON ENFANCE : SES MAITRES
n'allait-elle pas jusqu'à faire éveiller le bambiu au son de quelque instrument?
Il semble vraiment que sa vigilance ait pressenti l'avenir d'un esprit qu'il craignait de déformer : car il lui épargna tout laborieux effort, et lui déroba l'étude sous l'apparence d'un jeu. Presque dès le berceau, l'enfant fut confié à un maître allemand, nommé Horstanus, tout à fait ignorant du français mais très versé dans la connaissance du latin, et qui eut l'ordre de ne lui parler qu'en celte langue. Quant aux autres serviteurs de la maison, ils durent aussi « jargonner avec lui » de la même façon. « Nous nous latinisâmes tant, dit plus tard Montaigne, qu'il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encore, et ont prins pied par l'usage, plusieurs appellations latines d'artisans et d'utils (outils). » Il ajoute qu'à l'âge de six ans il savait le latin à ce point que les meilleurs latinistes du temps « craignoient à l'accoster ». N'y a-t-il pas là quelque gasconnade? En revanche, il n'entendait pas plus le français « que le périgordin ou l'arabesque ». L'idiome de Sénèque, « son homme », comme il l'appelle quelque part, lui devint même si naturel que, longtemps après, dans ses plus vives émotions de joie et de douleur, illui arrivait d'exprimer ses sentiments involontaires par des exclamations latines. — Pour ce qui est du grec, il avoue < qu'il n'en a quasi du tout point d'intelligence », l'ayant pratiqué « sous forme d'esbat, pelotant ses déclinaisons, à la manière de ceulx qui, par certains jeux de tablier (le jeu de donne, par exemple), apprennent l'arithmétique et la géométrie ». Bref, on l'invitait à goûter la science, comme le devoir, par son propre désir, sans forcer sa volonté, éducation qui provoqua ses penchants à suivre sans secousse et voluptueusement leur pente naturelle.
Le collège. Haine de la seolastiqne. — Vers l'âge de six ans, il lui fallut pourtant quitter le foyer domestique pour s'en aller au collège de Guienne, en une de ces « geôles de jeunesse captive », où l'on tient quatre ou cinq ans « des latineurs à entendre des mots, et à les couldre en clauses ». Il y compta, parmi ses maîtres, des savants de renom, Nicolas Grouchy, Guérente, Georges Buchanan et Marc-Antoine Muret; mais audessous d'eux, que de pédants « aux trongnes effroyables, eni-
vrés en leur colère! » Aussi gardera-t-il de ces années ingrates un souvenir amer et irrité. Combien il dut regretter sa première indépendance, et l'habitude de tout faire en pleine franchise, de tout dire avec fraicheur et gaieté! Il se présente alors « si mol et si endormi qu'on ne le pouvoit arracher de l'oisifveté », pas même pour le jeu. Cependant, « soubs ceste complexion lourde, il nourrissoit des imaginations hardies et des opinions au-dessus de son aage ». Malgré « une appréhension tardifve, une invention lasche, et un incroyable défault de mémoire », son âme « ne laissoit pas d'avoir à part soi des remuements fermes, et des jugements seurs, ouverts autour des objets qu'elle cognoissoit ». Il confesse aussi que « sa nature resveuse le retiroit à soi, non pas mélancolique, mais songe-creux ». Il aimait « une vie glissante, sombre et muette ». Il lui arrivait même de € s'entretenir des imaginations de la mort, jusqu'en la saison la plus licencieuse de son aage ». — Le sens littéraire s'éveillait en lui par la lecture d'Ovide et de ses Métamorphoses \ puis « il enfila tout d'un train » VÈnéide^ Térence, Plante et les comédies italiennes, « qu'il gourmandoit [dégustait en gourmand) à la desrobée » : sans quoi « il n'eust rapporté du collège que la haine des livres ». Son précepteur tolérait toutes ces fantaisies du fruit défendu. Mais la règle avait beau s'adoucir, « ce n^en estoit pas moins toujours collège » ; et, accoutumé à « marcher le pas qu'il lui plaisoit », il fut heureux de reprendre sa liberté, vers sa treizième année.
Le magistrat. L'ami de La Boétie. Le flls. Le mari. — Comme sa famille le destinait à la robe, il commença le Droit, et « s'y plongea, dit-il, jusqu'aux oreilles ». Mais c'était retrouver encore ce jargon barbare, et celte routine qui étouffait alors l'esprit des lois sous un chaos de gloses et de commentaires. Toute cette période de sa jeunesse échappe un peu à notre enquête *. Nous savons seulement qu'il fut, en 1554, pourvu d'un office de général conseiller à la Cour des Aides de Périgueux, qui, par suite d'un conflit d'attributions engagé avec la
1. On trouvera tout ce que les plus patientes et récentes recherches ont permis de découvrir là-dessus, comme sur le reste de sa vie et la genèse de son œuvre, dans le Montaigne de M. Paul Bonnefon, Paris, Rouam ; et Bordeaux, Gounouilhou, 1893.
LE magistrat; l'ami; le chef de famille. 149
Cour de Montpellier, finit par être transférée à Bordeaux en mai 1557, puis incorporée au Parlement de cette ville, non sans des résistances de sa part. En 1559, nous constatons aussi la présence de Montaii:;ne à Bar-le-Due. près de François II, et, l'année suivante, à Rouen, où était déclarée solennellement la majorité de Charles IX. Le chancelier de l'Hôpital l'honorait déjà de sa confiance, et les femmes les plus distinguées de ce temps, Mme d'Estissac, Diane de Poitiers, Marguerite de France, entretenaient avec lui un commerce d'esprit. S"il connut peu la passion, et se défia de ses troubles, il goûta les délices de l'amitié, sentiment dont la chaleur moins téméraire et moins fiévreuse convenait à un cœur rassis et tempéré. Ce fut par hasard, c en une grande feste et compaignie de ville », vers 15o6, qu'il rencontra pour la première fois Etienne de la Boétie; et, aussitôt cette entrevue, ils se trouvèrent « si prins, si cogneus, si obligez entr'eux que rien dès lors ne leur feut si proche que l'un à l'autre* ». C'est lui que Montaigne appelait c le plus grand homme de son siècle ». C'est de lui qu'il écrit : « Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne peult >'exprimer qu'en répondant : parce que c'estoit lui, parce que c'estoit moi. » Aussi se cherchaient-ils, avant de s'être vus, et € comme par quelque ordonnance du ciel ». Mais trop courtes furent ces joies : car l'auteur de la Servitude volontaire mourut bientôt, à l'âge de trente-deux ans ; deuil cruel pour le frère qui lui survivait. Ce lui fut une blessure inguérissable; neuf ans après, ne disait-il pas : « Je ne fais que traisner languissant; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout; il me semble que je lui desrobe sa part. J'étois si accoutumé à estre deuxième partout que je ne suis plus qu'à demi. » L'intensité d'accent ne sera pas moins vive, lorsque, privé du père auquel il voua une si tendre reconnaissance, il fit cet aveu : « Depuis sa mort, je ne monte jamais à cheval sans
1. Né à Sarlat en 1530, La Boétie, auteur de la Servitude volontaire, traducteur de la Mesnagerie de Xénophon, et poète en latin et en français, était conseiller au Parlement de Bordeaux. Il mourut en 1563. Nous avons enfin une édition critique de ses œuvres, Œuvres complètes d' Estienne delà Boétie, publiées avec notice biographique, variantes, notes et index, par Paul Bonnefon. Paris, Rouam; et Bordeaux, Gounouilhou, 1892.
porter un manteau qui lui avoit appartenu, non par commodité, mais parce que je crois m'envelopper de luy. »
Cette double tristesse dut contribuer à rejeter le philosophe en ses rêveries solitaires et ses entretiens familiers avec luimême. Le vide dont il souffrait ne fut pas comblé par le mariage de convenance quïl avait contracté, en 1356. vers la trentaine, avec Françoise de la Chassaigne, fille d'un conseiller au Parlement de Bordeaux. N'a-t-il pas écrit : c On se marie sans s'espouser »? Les enfants qu'il eut de cette union, et dont il oublia le nombre, moururent tous en bas âge, sauf une fille Eléonor, qui lui survécut, et devint, en secondes noces, vicomtesse de Gamaches. Il faut bien dire que Montaigne aima peu les enfants, même les siens. « J'en ai perdu, dit-il, deux ou trois en nourrice, non sans regrets, mais sans fasch'^ric. > Rencontrat-il le bonheur en ménage? On en peut douter : car il nous l'eût dit, lui qui dit tout. Or certains passages de ses Essais nous induisent à supposer que, si sa femme eut les principales vertus de son sexe, elle ne fut point exempte de ce que Montaigne appelait « les humeurs de Gascogne », c'est-à-dire l'entêtement et le désir de dominer. Bref, il n'était tout à fait chez lui que dans sa librairie de la tour ronde, où il se circonscrit de son mieux, soustrayant c ce seul coing à la communauté et conjugale et filiale et ci^^le ».
Le personnage publie. L'homme de cour. L'homme d'épée. — Du reste, il n'est pas moins discret sur ce qui intéresse ses fonctions, ses relations sociales et sa vie publique. Le titre de gentilhomme ordinaire qu'il prend dans une préface, et que Henri III lui donna dans une lettre du 18 octobre 1371, l'ordre de Saint-Michel, « extrême marque d'honneur », qu'il fut très fier d'obtenir, à la même date, malgré son détachement de toute vanité; les instructions qu'il écrivit sous la dictée de Catherine de Médicis pour le roi Charles IX ; enfin sa correspondance avec Henri ÎV. témoignent du rôle qu'il joua dans les affaires de sou temps, et de la faveur dont il jouissait auprès des personnes royales.
Toutefois, s'il fit trois ou quatre voyages à la cour, ce fut plus par curiosité que par ambition; peut-être voulait-il secouer ainsi l'ennui de la province : il en recevait une de ces secousses
l'homme de cour et d'épée : l'homme privé, loi
qui animent l'esprit, et revenait de là plus allègre. A coup sûr, il ne se mêlait au spectacle que comme témoin ; il le dit expressément : « Au Louvre, et en la presse, je me resserre et contrains en ma peau. La foule me repousse à moi. » Etant de ce tempérament, il ne songea point à pousser ses avantages auprès des princes, dont il écrit : « Ils me donnent prou, s'ils ne m'ostent rien, et me font assez de bien quand ils ne me font pas de mal. C'est tout ce que j'en demande. > Certaines échappées furtives nous autorisent seulement à conjecturer qu'ayant résigné sa pharge de conseiller en 1570, après la mort de son frère aine, il quitta pour la cuirasse et le casque sa douillette moelleuse et son habit « garni de bourre ». Il dut faire campagne dans les armées catholiques. Il se plaît en effet à décrire les habitudes, les marches et les incidents de la vie militaire : € Depuis quelque temps, aux corvées de guerre, après cinq ou six heures, l'estomac me commence à troubler ». Ailleurs il s'appelle « soldat gascon ». Il rappelle qu' « au mestier de la guerre il dure à la f as ligue ». Nous savons encore indirectement qu'en 1580, le roi assiégeant la Fère, Montaigne vint au camp pour concourir à celte entreprise qui dura six semaines, et où péri le maréchal de Gramont. Mais il est probable qu'il usa de l'épée comme de la plum€, à son heure, selon les rencontres, sans engager sa liberté par un grade permanent et dans un corps régulier, bien que sur sa tombe il soit représenté vêtu de sa cotte de mailles, avec son casque et ses brassards à droite, un lion sous ses pieds.
L'homme. Son indépendance. — Son principal souci n'étaitil pas de s'appartenir, et de jouir de lui-même? Or ce besoin fut d'autant plus impérieux quïl sentait gronder plus violemment l'orage des guerres civiles et religieuses. A la veille des fureurs qui allaient ensanglanter la France, il lui tardait de s'affranchir, pour traverser la crise sans y laisser la fortune, la vie ou l'honneur. 11 avait entendu le terrible gouverneur de Guienne, M. de Montluc, raconter ses prouesses; il avait assisté de près à la prise de Bordeaux et aux exécutions accomplies par le rabroueur Montmorency avec une telle cruauté que La I>f)étie en poussa un cri d'indignation. Les signes précurseurs de la Saint-Barthélémy lui conseillèrent donc de se ménager au
plus tôt un asile inaccessible au fanatisme; et il se réfugia dans sa tour, comme le sage de Lucrèce en ce temple serein d'où il regarde en pitié les égarements et les folies des passions humaines. User de ses facultés, laisser chaque saison de la vie produire d'elle-même « ses fleurs ou ses fruicts », en un mot redevenir simplement homme, telle était sa seule ambition.
Son vœu de retraite. Première idée des « Essais ». Édition de i580. — C'est ce qu'atteste une inscription latine dont voici la traduction : « L'an du Christ MCLXXI, dans la trente huitième année de son âge, la veille des calendes de mars, jour anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, ennuyé depuis longtemps déjà par l'esclavage de la cour du Parlement et des charges publiques, se sentant dispos encore, s'est réfugié dans les bras des doctes Sœurs. Il veut, paisible et en sécurité, y finir sa course plus qu'à moitié faite, et il a consacré au repos et à la liberté cette aimable et paisible demeure, héritage de ses ancêtres '. > Montaigne avait fait graver ces paroles audessus de la porte de sa bibliothèque, située au second étage de sa tour, dans une pièce dont les chevrons et les poutres conservent encore aujourd'hui cinquante-sept maximes qu'il voulait avoir toujours sous les yeux, par exemple celles-ci : € Tout est vanité. — Ne soyons pas plus sages qu'il ne faut. — Peut-être oui, peut-être non. — Ni comme ceci, ni comme cela, ni même autrement. — Il n'est pas de raisonnement qui n'ait son contraire. — Le souffle enfle les outres, l'opinion enfle les hommes. — Bourbe et cendre, qu'as-tu à te glorifier? — Notre entendement erre en aveugle dans les ténèbres, et ne peut saisir la vérité » ; et cette autre surtout, en gros caractères sur la poutre du milieu : « Je ne comprends pas, je m'arrête, j'examine ». C'est là qu'il aime à se confiner, et, selon son expression, « à se recueillir en sa coque, comme une tortue. Là, il feuillette à ceste heure un livre, à ceste heure un aultre, sans ordre et sans desseing, à pièces descousues. Tantost il resve, tantost il enregistre et dicte ses songes en se promenant. C'est là son siège ; il essaie à s'en rendre la domination pure, et à
1. Pour tous détails sur rintérieur de Montaigne, voir M. Paul Bonnefon, A/vntaiyne, ch. iv, op. cit.
GENÈSE ET PREMIÈRE ÉDITION DES ESSAIS. Ia3
soustraire ce seul coing à la communauté et conjugale, et filiale, et civile; car, partout ailleurs, il n'a qu'une auctorité verbale, en essence, et confuse. » (L. III, c. m.)
Ne voulant donc que « passe en repos et à part » le peu qui lui restait d'existence, il pensait « ne pouvoir faire plus grande faveur à son esprit que le laisser en pleine oisifveté s'arrester et rasseoir en soi ». Mais il en advint « tout au rebours; et, faisant le cheval eschappé », il se donna si folle carrière que, pour réprimer ses saillies, et « lui en faire honte », il crut devoir < mettre en roole (enregistrer) » ses chimères. On lui conseillait d'écrire l'histoire de son temps. Mais outre qu'il craignait de toucher ainsi à des jeux ardents, il avait « le style trop privé » pour une narration « équable et suivie ». Ne sachant pas « faire des effects », il se résigna donc à tenter « des essais », et se proposa « lui-mesme à lui pour argument et subject d'estude ». Dans un âge où tant de docteurs dogmatisaient, et prétendaient à l'entière possession de la vérité, ce titre seul, par sa modestie, eut la vertu d'un exemple, et fut une nouveauté qui méritait l'attention. Mais Montaigne n'y mettait aucune ostentation, aucun désir d'applaudissement : « Je ne dresse point ici une statue à planter au quarrefour d'une ville, ou dans une esglise ou place pubhque ». Tout au plus visait-il à l'amusement « d'un voisin, d'un parent, d'un amy, qui aura plaisir à le raccoincter et repractiquer en ceste image ». La gloire elle-même, pour un homme de son humeur, ne serait-elle pas achetée trop cher ~* si elle lui coustoit trois bons accès de colique » ? Loin de sourire aux caprices de .son imagination, et de sentir les chatouillements de l'amour-propre, il a d'ailleurs « le goust si tendre et si difficile, surtout à son endroict », qu'il n'est jamais parti de lui chose qui le contentât : « Chasque fois qu'il retaste ses ouvrages, il s'en despite. » Tout lui en paraît rude et grossier : « il y a faulte de gentillesse et de beauté ». Ajoutons que, s'il eût voulu traiter « une matière de durée », il ne l'eût pas commise à une langue si variable, et « qui escoule tous les jours de nos mains ». Donc, il n'est point « faiseur de livres », C'est par passe-temps et pour tromper « le chagrin de la solitude » qu'il se mêle d'écrire.
Jusqu'alors il n'avait encore publié qu'une traduction, un
accoustrement à la françoise de la Theologia naturalis de Raymond Sebond, théologien espagnol du xv^ siècle, taillé sur le commandement du meilleur père qui feut oncques ; et une édition de La Boétie, pour satisfaire au culte d'une chère mémoire. Or ce fut probablement aux environs de la Saint-Barthélémy que ce penseur de bonne foi, humain par sentiment, tolérant par raison, libre de tout parti, de tout intérêt, de toute passion, se mit à composer, au jour le jour, à bâtons rompus, celte œuvre « consubstantielle à son auteur, et membre de sa vie ». Il se trouva pourtant qu'au bout de quelques années ces confidences intimes d'une raison, d'une âme et d'une conscience formèrent, comme par aventure, un ensemble de pages qui virent le jour, à Bordeaux, en 1580. (Les Essais de messire Michel, seigneur de Montaigne. Livres premier et second; Bourdeaus; par S. Mellanges, 1580, deux parties, petit in-8'^) Dans cette édition de début, qui n'avait que deux livres, le texte est plus suivi que dans les autres. Il ne contenait que des raisonnements clairs et précis, sans notes, et accompagnés de rares citations. On y sent mieux que plus tard le gentilhomme amateur dont la plume court, et le premier jet d'une fantaisie qui, depuis, se compliquera jusqu'au plus subtil raffinement.
Montaigue Toyagenr, la80. L'école buîssonnière. — Cette année même, pour fuir le bruit importun de sa renommée naissante, Montaigne fut pris d'un désir subit de voyages et d'aventures. Il avait quarante-sept ans, et, depuis longtemps déjà, souffrait de douleurs néphrétiques. La raison de sahté et l'espoir de soulager son mal, soit par la distraction de la nouveauté, soit par l'usage de quelques eaux minérales, servirent de prétexte à ce brusque départ. Mais on peut supposer que la curiosité du moraliste n'y fut pas indifférente ; car, sans sacrifier son repos à ce goîit du changement, Montaigne n'était point de ces esprits routiniers qui n'estiment rien en dehors d'eux et de ce qui les entoure. Son journal de voyage — découvert en 1770 par l'abbé Prunis au château de Montaigne, que possédait alors le comte de Ségur de la Roquette, descendant, à la sixième génération, de la fille qui survécut à l'auteur des Essais, publié en 1774, et qui avait été dicté pour le premier tiers à un secrétaire, rédigé pour le reste, avec force
SES VOYAGES : MONTAIGNE A ROME. IbS
mixture d'un mauvais italien, par Montaigne lui-même — nous le montre en effet très soucieux de se conformer aux coutumes des différents pays, supérieur à toute prévention, s'offrant directement à l'impression immédiate des choses, habile à faire causer son monde pour savoir la vérité, et toujours allègre, malgré sa gravelle, qu'il amusait par des diversions souriantes. Traité en personnage de haute condition (car son train était fort honnête), il se complaît à jouer le grand seigneur, mais afin d'entrer en relation avec les étrangers les plus considérables qu'il interrogeait sur les sciences, les lettres, les institutions et les mœurs. Il ne négligeait pas non plus les petites gens, et, toujours en éveil, ne se lassait pas de regarder ou d'entendre. Loin de s'asservir à un itinéraire tracé d'avance, il revenait volontiers sur ses pas, mais par des voies différentes, et, ne suivant que son caprice, « haïssait le voisinage d'un lieu où il se deust reposer » ; car il n'est jamais impatient d'en finir. En d'autres termes, il fait volontiers l'école buissonnière, et se promène comme il écrit, à son aise, sans projet arrêté, par les sentiers, ou avec les détours qui lui agréent. Chemin faisant, il observe et retient tout, depuis les beautés de l'art ou de la nature jusqu'aux menus détails de la vie publique ou privée, jusqu'à la manière de tourner la broche. Mais le philosophe se divertit surtout de cette rapide succession d'usages, de lois et de croyances qui, d'une frontière à l'autre, se réfutent et se contredisent; car il y cherche des témoignages et des arguments pour sa doctrine qui est la défiance de toute doctrine.
Rome. Montaigne et Bossuet. Le citoyen romain. Le tribunal de l'Index et les « Essais ». — La Suisse et l'Allemagne ne firent que le mettre en appétit. Comme voyageur, il est tout le contraire de Chateaubriand, Vhomme ennuyé qui se fuit luimême, dévore l'espace, et ne voyage qu'en artiste, pour occuper ou remplir son imagination, cherchant des motifs de tableaux dont il pût se faire gloire, et de qui Joseph, son domestique, disait : « Dès qu'il est arrivé dans un lieu, il n'a rien de plus pressé que d'en repartir ». Montaigne, lui, visait surtout aux pays peu fréquentés alors. « Rome, il la désiroit d'autant moins voir qu'elle estoit cogneue d'un chacun; il n'y avoit laquais qui ne leur peut dire nouvelle de Florence et de Fer-
rare. » Il songeait à pousser en Pologne, en Valachie, en Grèce. Mais, cédant au désir de ses amis, il tourna bride vers l'Italie. Nous ne le suivrons pas de station en station, à Venise où « il rendit deux grosses pierres, après souper », à Bologne c où les verres lui paraissent trop petits >, à Florence où < les vins ont une doulceur lasche ». Arrêtons-nous seulement à Rome où il arriva le dernier jour de novembre, et fut très contrarié de rencontrer des Français qui le saluaient en sa langue. Sauf cet inconvénient, il s'y trouve comme chez lui : car il la connaît de longue date : c'est presque sa première patrie. Aussi n'a-t-il plus besoin de guide : bientôt il sera même de force à en remontrer aux plus doctes. Il y resta plus de cinq mois; et, tout imprégné des souvenirs antiques, un esprit tel que le sien se mit dès Tabord à l'unisson du spectacle qui les évoquait sous ses yeux. Dès lors ce n'est plus seulement son humeur qui s'égaie et se joue, mais le profond sentiment de l'histoire qui se déclare et se prononce. La Ville éternelle l'élève au-dessus de lui-même, et lui inspire une éloquence dont la majesté ne déparerait pas le texte de VHistoire universelle de Bossuet. On en jugera par ces notes que n'a pu refroidir la main de son secrétaire : « Il disoit qu'on ne voyoit rien de Rome que le ciel sous lequel elle avoit esté assise, et le plant de son giste ; que cette science qu'il en avoit estoit abstraite et contemplatifve. Ceus qui disoient qu'on y voyoit au moins les ruynes de Rome en disoient trop ; car les ruynes d'une si espouvantable machine rapporteroient plus d'honneur et de révérence à sa mémoire : ce n'estoit rien que son sépulcre. Le monde, ennemy de sa longue domination, avoit premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable; et, parce qu'encore tout mort, ranversé et desfiguré, il lui faisoit horreur, il en avoit enseveli la ruyne mesme. Ces petites montres de sa ruine qui paroissent encores au-dessus de la bière, c'estoit la Fortune qui les avoit conservées pour le témoignage de cette grandeur infinie que tant de siècles, tant de feux, la conjuration du monde réitérée tant de fois à sa ruyne n'avoient pu universelement esteindre. Mais estoit vraisemblable que ces membres desvisagez qui en restoient c'estoient les moins dignes, et que la furie des ennemis de ceste gloire immortelle les avoit portés,
MONTAIGNE DEVANT LA POLITIQUE ET LA PESTE, il,!
premièrement, à ruyner ce qu'il y avoit de plus beau et de plus digne : les bastiments de ceste Rome bastarde qu'on alait asleure (à celte heure) atachant à ces masures, quoiqu'ils eussent de quoi ravir en admiration nos siècles présents, lui faisoient resouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aus voustes et parois des esglises que les Huguenots viennent d'y desmolir. Encore craignoit-il, à voir l'espace qu'occupe ce tombeau, qu'on ne le reconnust pas tout, et que la sépulture ne fust elle-mesme pour la plupart ensevelie. »
Quel auguste langage! quelle grandiose impression nous laisse l'idée de ce vaste cimetière au-dessus duquel surnagent à peine quelques débris! C'est là tout ensemble du Sénèque, du Lucain et de l'Horace, celui des grandes Odes, s'entend. Le lettré qui parlait si dignement de l'antiquité méritait bien ce titre de Citoyen romain que la Curie lui décerna, sans rire, « au nom du Sénat et du Peuple », et dont il disait ; « C'est un titre vain : tant y a pourtant que j'ai reçu beaucoup de plaisir de l'avoir obtenu ». Aussi ne sourirons-nous pas du tribut que paye à la gloriole humaine ce contempteur de ses illusions.
On lui devait bien aussi réparation des ombrageuses défiances qui, dès son arrivée, avaient fait confisquer comme contrebande son volume des Essais, pour le soumettre au tribunal de VIndex. Censuré par un frater ignorant, le livre lui fut restitué par le Maître du sacré Palais, qui, avec une habile courtoisie, « le pria de n'avoir aucun égard » à un jugement « où il y avoit plusieurs sottises ». Il « remit à sa franchise et conscience » le soin « de r'habiller ce qu'il verroit estre de mauvais goust d, et se dit assuré qu'il continuerait « d'aider à r Église par son éloquence ».
Le maire de Bordeaux. Sa politique. IMi guelfe ni gibeliUé La peste. Montaigne n'est pas un héros. — 11 avait quitté Rome, en passant par Ancône, Fano, Urbino, et s'était arrêté, au commencement de mai 1581, à Bagno délia Villa, pour y prendre les eaux, lorsque, le jeudi 7 septembre, une lettre lui annonça que « Messieurs de Bordeaux » l'avaient élu maire de cette ville, le l^"" août précédent. Cette nouvelle lui fit hâter son départ. De Lucques, il revint à Rome, et y reçut l'appel des jurais qui lui notifiaient le résultat des suffrages et la majorité
qui était en sa faveur, nonobstant certaines contestations-. Il s'excusa d'abord; mais à de pressantes instances s'ajouta le commandement du Roi (lettre du 25 novembre 1581), et il finit par accepter une charge « d'autant plus belle, dit-il, qu'elle n'a ni loyer, ni gain aultre que l'honneur de son exécution ». Il l'exerça de juillet 1582 à juillet 1586; car, deux ans après sa première investiture, ses compatriotes lui confièrent encore le même mandat.
C'était malgré lui que, près de la cinquantaine, il rentrait dans la vie publique, sous la menace des discordes civiles et religieuses qui, assoupies en apparence, allaient se réveiller plus terribles que jamais avec la Ligue. En abordant ces fonctions, les plus importantes de sa province, il eut bien soin de prévenir « Messieurs de Bordeaux » qu'il ne fallait pas s'attendre à plus que ne comportait sa nature. « Je me deschiffrai, dit-il, fidèlement et consciencieusement tout tel que je me sens estre, sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans vigueur, sans haine aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence. » Étant d'avis « qu'il se faut prester à autrui, et ne se donner qu'à soi-mesme », il se réserva la liberté * de juger les choses à sa guise », avec impartialité, « sans se forcener », c'est-à-dire de faire à chacun sa part loyale, « mesme à l'adversaire, s'il méritoit l'éloge », en un mot de ménager tous les intérêts, et de concilier les esprits. Entre deux partis extrêmes et toujours prêts à se déchirer, il fut plus soucieux de prévenir les explosions que de se donner le mérite de les réprimer : e Affectionné au repos de son pays, ennemi des remuements et des nouvelletés de son temps, il eust bien plus tôt employé sa suffisance à les esteindre qu'à leur fournir de quoy les esmouvoir davantage ». « Faudroit-il pas, écrit-il, fouetter le médecin qui nous désireroit la peste, pour mettre son art en practique? > Son principe étant de viser au bien public « nonchalamment et sans bruit », il n'eut, pour y réussir, qu'à se montrer, comme en son livre, « ami des natures tempérées et moyennes ».
Du reste, dans les premiers temps de sa gestion, la fortune le servit assez bien; et il n'eut point trop à se départir de ses maximes habituelles : ce qui ne l'empêcha pas d'encourir les