I. Histoire de la littérature françaiadt t. III, p
l'esprit français. Avant d'entrer dans le détail des incidents qui passionnèrent si profondément l'opinion, commençons par fixer certains faits dont la chronologie sera la lumière 4e notre enquête.
Si Ton en croit les premiers éditeurs du Tartuffe, son acte de naissance daterait, soit du 5 février 1669, jour où la carrière lui fut ouverte librement, soit du 5 août 1667, première soirée où il put se montrer au grand jour, mais pour disparaître le lendemain. Or, il y a là une double erreur, et d'assez grave conséquence ; car elle nous persuaderait, par exemple, que le Tartuffe a suivi Don Juan^ tandis qu'il l'a précédé, pour ne pas dire engendré. Ge serait donc se méprendre sur les causes qui expliquent une des plus originales créations de Molière, et le développement naturel de son génie. La vérité est que le Tartuffe fut non seulement conçu, mais écrit, lu, et même joué, d'abord en partie, puis dans son ensemble, avant la fin de 1664, en deç représentations particulières dont la première eut lieu, à Versailles, le lundi 12 mai, sixième avantdernier jour des fêtes décrites dans la relation des Plaisirs de l'île enchantée^ Les trois premiers actes seulement figurèrent alors sous les yeux du Roi et de la Cour. Or, il est probable que ce choix ne fut pas une surprise et un coup d'audace improvisé par l'initiative d'un poète confiant dans sa faveur. Avant de soumettre aux regards de Louis XIV une comédie d'une telle portée, le poète dut pressentir les dispositions du Maître par une lecture préalable. C'est ce que semble indiquer une note de Brosse tte disant d'après Boileau : « Quand Molière composoit son Tartuffe^ il en récita au Roi les trois premiers actes. » Il paraît qu'ils furent agréés ; mais on ne permit pas à l'auteur de s'en prévaloir, comme le prouve le silence de sa préface et de ses placet$: qui se taisent sur cet auguste suffrage.
t. Dans II même innée, il fiit représenté le 36 septembre, à VilIers-GoUerets, pour S. A. Monsieur, qui régalait Leurs Majestés : on n'y donna que les trois premiers actes. Il Qgura dans son ensemble, le 39 novembre, ao cbâtean do Raincy, pour S. A. S. Monseigneur le Prince, qui le fit jouer le 8 norembre 1665, et depuis, le 39 septembre 1668, en son château de Chantilly.
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A cette question s'en rattache une autre. On petit, en effet, se demander pourquoi Molière ne produisit alors que trois actes de sa pièce. Faut-il en conclure qu'elle n'était pas encore terminée, ou devons-nous ne voir dans cette discrétion qu'un calcul de prudence, et l'artifice adroit d'un habile qui désirait exciter la curiosité sans la satisfaire, consulter le jugement du Souverain sans donner l'éveil à l'ennemi, et assurer un patronage tout-puissant à une satire périlleuse, de telle sorte que plus tard il eût l'air de l'avoir achevée officiellement et par ordre ? Il serait malaisé de se prononcer avec certitude ; mais on a du moins le droit d'affirmer, non sans vraisemblance, que le plan du travail était désormais arrêté dans l'esprit du poète, et qu'il ne se serait point engagé si avant, sans savoir où il allait. Car une action si fortement liée suppose nécessairement une conception, générale du sujet, le dessin définitif de^ caractères, et la prévision très nette d'un dénouement appelé par la logique même de l'intrigue.
On aimerait aussi à connaître les moindres épisodes de cette fête privilégiée à laquelle assistèrent au moins six cents personnes. Mais les plus hardis n'en soufflèrent mot : Bussy lui-même, en ses Mémoires y ne risque pas la moindre indiscrétion. Quant à Marigny^, dans sa lettre écrite le 14 mai, sous l'impression toute vive de ses souvenirs, il se borne à nous dire que « la comédie fut trouvée fort divertissante », et qu'on ne mit pas en doute les bonnes intentions de Molière ; ce qui implique l'approbation du Roi, confirmée d'ailleurs par la Préface de 1669' et le premier Placet de 1664.
Opposition de la Belne mère contre une plètse sympathique & la jenne Cour. — Pamphlet de Pierre Ronllé. — Le Léfi^at du Pape. — Premier Piaeet. — Mais, si la jeune cour s'amusa de bon cœur, il n'en fut pas de même de la Reine mère, dont la dévotion ombrageuse regarda ce
1. C'est l'auteur de la grande Relation des plaisirs de Vile enchantée. Il fat
alors aussi prudent qu'il avait été téméraire sous la Fronde.
2. Molière y rappelle à Louis XIV qu'il «avoit en la bonté «de déclarer qu'il oe trouYoil rien à dire à la pièce. »
diverlissement comme un scandale^. Il est certain qu'Anne d'Autriche et les personnes austères de son entoiirage firent entendre des protestations contre la licence accordée aux railleries d'un comédien. Or, ce signal encouragea des hostilités qui furent menées vivement par l'archevêque de Paris, llardouin de Péréfixe, et le premier président, Gruillaumede Lamoignon; car, dès le 14 mai, avant de partir pour Fontainebleau, le Roi, malgré sa bienveillance personnelle, crut devoir interdire toute représentation publique d'un ouvrage qui alarmait les consciences et soulevait des colères. On jugera de leur violence par un pamphlet écrit le 13 août 1664, sous ce titre : « Le Roy glorieux au mondey ou Louis XIV le plus glorieux de tous les roys du monde. L'auteur de ce factum, maître Pierre Roullé, docteur en Sorbonne et curé de Saint-Barthélémy, paroisse de la Cité, dénonçait Molière « comme un démon vêtu de chair ^ ...• et le plus signalé libertin qui fut jamais dans les siècles passés.... » Il se déchaînait en invectives contre « un attentat sacrilège et impie qui méritoit un dernier supplice exemplaire, et le feu mêmey avant-coureur de celui de l'enfer, pour expier un crime de lèse-majesté divine qui va droit à ruiner la religion catholiqpe. 3» C'est aces fanatiques fureurs que Boileau fait allusion dans ses vers de l'épitre VII :
L*UD défenseur zélé des bigots mis en jeu,
Pour prix de ses bons mots le condamnoit au feu.
Il est vrai que ce maladroit discréditait sa cause par son extravagance. Louis XIV ne se contenta pas de blâmer ces diatribes. Il les fit désavouer par le cardinal légat, Mgr Ghigi, qui était venu lui porter les excuses de son oncle, le pape Alexandre VII, à l'occasion de l'insulte faite au duc de Gréqui, ambassadeur de France à Rome. Molière obtint l'honneur de lire sa pièce à ce prélat, et n'eut qu'à se louer d'un accueil dont la tolérance se tournait en leçon
1. Elle venait d'éprourer les premières douleurs de son caDcer; U crainte de la mort exaltait encore les scrupules de sa piétés
pour notre clergé, comme en témoigne le premier Placet où le poète oppose cet exemple au débordement des injures au quelles il était en hutte.
Pourtant, la proscription était maintenue, mais atténuée par des tempéraments : car nulle défense ne gêna la liberté des lectures privées qui furent très nombreuses, ainsi que l'atteste cette note de Boileau : « Tout le monde vouloit avoir Molière, pour lui entendre réciter le Tar~ tuffe^. » Une représentation des trois premiers actes fut même autorisée le 25 septembre 1664, à Villers-Gotterets, devant Henriette d'Angleterre', chez le duc d'Orléans, qui régalait Leurs Majestés. Bientôt après, le 29 novembre, la comédie « entière et achevée » ' eut le droit de se faire applaudir au château du Raincy, en présence du grand Gondé^ qui protégeait toute hardiesse d'esprit, et de la princesse Palatine, qui ne songeait guère alors à se convertir.
Le Festlo de Pierre, eoiitre*partie da TartalTe. — En
même temps, Molière faisait face à l'ennemi dans le Festin de Pierrôy où la cabale se vit attaquée de front par cette fameuse tirade dont voici quelques traits saillants* : « L'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus.... Cette profession a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'importance est toujours respectée ; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien
i. Cette note explique le vers que voici:
Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle.
(Sat. III, V. 25.)
2. Molière lui avait dédié VÉeole des femmes. Elle donnait le ton à la jeune Cour.
3. Un billet, trouvé dans les archives de Chantilly par Mgr le duc d'Aumaie, semble contredire cette assertion. Cette lettre, signée Henry Jules de Boutbon, demande à M. de Ricous des nouvelles du quatrième acte; ce qui ferait croire qu'il n'était pas encore achevé le 29 septembre 1664. M. Régnier, le sociétaire du Théâtre-Français, concilie cette lettre avec Tassertion tirée du Registre de La Grange. Suivant lui, le duc d'Ënghien parle du quatrième acte, le plus dangereux de tous, parce que Molière, sur le conseil du Prince, avait dû le retoucher, pour le mettre au point des réserves commandées. Quant au cinquième acte, qui louait le Roi, il n'offrait aucun péril ; voilà pourquoi le duc Henri n'en dit rien. Par conséquent, la pièce était terminée avant la date du 39 novembre, sauf les retouches obligées.