‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 103 sur 344 · LES ESSAIS DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

LES ESSAIS DE MONTAIGNE

Méthode discursive de Montaigne. — Sa doctrine évasîve et son caractère ondoyant échappent aux formules. —

Devant un livre qui commence et finit à chaque page, se renouvelle sans cesse, même quand il se répète, et réserve toujours de l'inattendu même à ses amis les plus intimes, l'embarras du critique est égal au plaisir du lecteur. Comment réduire à l'unité d'une doctrine ces jeux d'un penseur détaché de toute doctrine? Comment soumettre à l'analyse cette causerie qui ne s'assujettit qu'au pur caprice? Car Montaigne écrit comme il voyage. A droite, la route lui parait-elle maussade, il prend à gauche. A-t-il négligé quelque objet digne d'attention, il fait volte-face, et revient au point de départ. Si ses chapitres tiennent plus qu'ils ne promettent, leurs titres promettent donc rarement ce qu'ils tiennent ; et, en général, il ne choisit une matière que pour la quitter à la première rencontre. Lorsque ses imaginations se suivent, c'est de loin; « elles ne se regardent, comme il dit, que d'une vue oblique ». N'a-t-il pas soin de nous avertir qu'il procède < par saults et gambades », qu'il aime « à se laisser rouler au vent », qu'il « n'a d'aultre sergent de bande que fortune à ranger ses pièces », qu'il veut nous montrer « son pas naturel et ordinaire, ainsy détracqué qu'il est »? Bref, il n'y a nulle conception d'ensemble en t ce fagotage » qui « s'est basti à diverses poses et intervalles », sans préméditation, selon l'humeur ondoyante et diverse d'un homme qui sera « renfrogné, si son cor lui presse l'orteil », et à qui « le mesme pas de son cheval semble tantost rude, tantost aysé, la mesme route courte ou longue, suivant que le jour est nébuleux ou clair ».

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