L HUMANITE : SES AUTEURS PREFERES
leurs maximes sont entrées dans la substance et la moelle de sa pensée : aussi ne font-elles que l'éveiller, la continuer ou l'achever; jamais elles ne l'étoufTent, ni ne la suppléent. Loin de s'en détacher, elles tiennent à ses fibres les plus profondes : on ne pourrait les en arracher sans une sorte de violence. Les grands classiques ne se distinguent pas plus de Montaigne que les Pères de l'Eglise ou les Ecritures saintes de Bossuet et de sa parole. Ces textes ne sont point « fleurs estrangères » auxquelles il n'a fourni « que le filet à les lier » : mais il a « transporté dans son solage (terrain) ces raisons, comparaisons et arguments », qui se confondent avec les siens. 11 fait dire aux Latins, « non à sa teste, mais à sa suite », ce que le français d'alors, « par foiblesse, ne pourroit si bien signifier ». Du reste, quand il emprunte l'idée, l'expression est à lui ; car il imite « les abeilles qui pillottent deçà, delà les fleurs ; mais elles en font après le miel qui est tout leur : ce n'est plus thym, ni marjolaine ». Ajoutons que le gascon y trouve son compte : « Que le gascon y arrive, si le françoys n'y peut aller! » En « estofïant ainsi ses discours de ces riches despouilles », il tient en bride la témérité des censeurs « qui se jettent sur toutes sortes d'escripts : je veux, dit-il, qu'ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'échaudent à injurier Sénèque en moi ». Bien fin qui réussirait à « le déplumer » !
Ses préférences. Pintarqne, Sénèque* Ses boutades contre Cicéron. Il aime les écrivains de décadence. — Plutarque et Sénèque, tels sont en effet ceux qu'il appelle « ses hommes ». Curieux et indolent, il les adopte parce qu'ils l'amusent sans le fatiguer. Ils ont toujours soit quelque anecdote pour le distraire, soit des traits piquants pour éveiller un esprit qui redoute l'ennui plus que l'erreur. 11 ne peut se passer de Plutarque, « depuis qu'Amyot l'a fait françois : car il est si universel et si plein qu'à toute occasion, et quelque subjeci extravagant que vous ayez prins, il s'ingère à votre besogne, et vous tend une main libéi'ale et inépuisable de richesses et d'embellissements » (1. II, c. ix). — « Nous aultres ignorants estions perdus, dit-il encore, si ce livre ne nous eut relevés du bourbier : sa mercy {grâce à lui), nous osons à cett'heure et parler et escrire, les dames en régentent les maistres d'eschole;
c'est nostre bréviaire » (l. II, c. iv). Quant à Sénèque, ce qu'il doit apprécier en lui, avec ses doctrines qu'il appelle la « cresme de la philosophie », c'est sa propre manière, nous ne savons quoi « d'aigu, qui nous picque et eslance en sursault », et c'est surtout sa l'acuité maîtresse, qui est, selon la remarque de Villemain, limagination. On peut dire aussi qu'en général les écrivains de décadence lui agréent par le mordant, l'incisif, les saillies et l'acuité de l'expression. De plus, ils conviennent, par certaines affinités morales, t à un estai trouble et malade » comme le furent le siècle de Montaigne et aussi celui de Tacite, dont il caractérise en ces termes l'en'et sur le lecteur : < Vous diriez qu'il nous peinct, qu'il nous pince ». Enfin, il ne hait pas en eux les demi-vérités, les idées facultatives qui, selon le mot de M. D. Nisard, excitent l'attention par l'imprévu, mais ne s'imposent pas par l'évidence.
C'est peut-être une des causes qui le rendirent injuste pour Cicéron, chez lequel il rencontre « trop de raisons premières et aisées ». Ses discours lui paraissent c languir autour du pot : ils sont bons pour l'eschole, pour le barreau et le sermon, où nous avons loisir de sommeiller, st sommes après assez à temps pour en retrouver le fil. Il est besoin de parler ainsi aux juges; c'est un excellent prescheur de commune (commun et pour le commun) ». Mais toutes « ces longueries d'apprest » l'impatientent. < S'il a employé une heure à le lire (ce qui est beaucoup) », et qu'il se demande « ce qu'il en a tiré de suc, la pluspart du temps, il n'y trouve que du vent ». Ces préfaces, partitions, définitions et ordonnances sont peine perdue; car « il ne lui fault point d'alleichement ni de saulse; il mange bien la viande toute crue, et, au lieu de lui aiguiser l'appétit par ces préparations et avant-jeux, on le lui lasse et affadit ». Il y a dans ce jugement trop de boutades irrévérentes : mais qui ne les préférerait à la routine des opinions toutes faites?
Son style. Le poète dans le prosateur. L'imagination de Hontaigne. — Ces antipathies de nature sont d'un écrivain dont le style « n'est pas tant déhcat et peigné comme esloigné d'affectation, desréglé, descousu et hardy, non pédantesque, mais soldatesque ». Il lui plait même d'imiter cette < débauche qu se veoit en la jeunesse, au port de leurs vestements, un