‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 125 sur 344 · LES PROVINCIALES : LA QUESTION MORALE · texte numérisé non relu

LES PROVINCIALES : LA QUESTION MORALE

les vices ou même les crimes par intérêt politique, les prédicateurs de la morale facile altéraient le plus beau caractère de la loi chrétienne, qui est son universalité. En diffamant l'Evangile par leur jurisprudence équivoque, et en ravalant ses pures maximes aux roueries d'une procédure astucieuse, non seulement ils dégradaient le ministère des âmes, mais ils semaient parmi les peuples des germes dissolvants et malsains. N'oublions pas pourtant que dans tout pamphlet il y a un avocat plus qu'un juge. On peut du moins remarquer avec M. Villemain qu'une Société qui portait son empire en des pays si différents de mœurs, de coutumes, de préjugés nationaux et domestiques, se trouva par là même trop facilement tentée d'assouplir la règle aux milieux les plus opposés. Les casuistes qui légitimaient le duel, et parfois l'homicide, étaient espagnols et siciliens, c'est-à-dire appartenaient à des pays où la vengeance est héréditairement consacrée. Nonobstant ces réserves, c'était faire œuvre salutaire que de combattre ces lâches com promissions. Voilà ce que Pascal accomplit merveilleusement; et, s'il y mit l'accent d'une vengeance personnelle, nul n'a le droit de le lui reprocher. On comprend qu'en face d'Escobar et de ses complices Italiens ou Espagnols, tout un plan de guerre se soit à l'instant déroulé devant ses yeux; car la Conscience était pour lui le sanctuaire même du christianisme. Empoisonner le cœur, c'est-à-dire la source de la Grâce, devait donc lui paraître un crime inexpiable; et ses fibres les plus intimes en tressaillirent d'une sainte colère. De là, ce duel à outrance, où ce qui fut tué est bien mort.

Adresse de la mise en ceuvre^I-es Jésuites confessés

par PascaTr'L'esprit géométriqne daus la poléinigneTProeédé drainatique^Le cadre. — Mais, pour rendre son réquisitoire populaire, il ne lui suffisait pas de choisir comme champ clos une cause telle que tout spectateur fit des vœux en sa faveur. Il fallait aussi conquérir l'applaudissement par la supériorité de la verve, en sorte que chacun fût invité par son plaisir ou obligé par sa reconnaissance à juger comme lui. Or l'auteur des Petites Lettres excella à déguiser la science sous l'esprit, à mettre de l'enjouement dans la raison, et à parer jusqu'aux sécheresses d'une discussion parfois aride.

< L'intention de ces lettres était de démasquer la politique d'une Compagnie qui, « croyant son crédit nécessaire au bien de la religion », voulait gouverner toutes les consciences en accommodant l'Évangile à toutes les faiblesses, sinon « corrompre les mœurs », comme a bien soin de le remarquer Pascal qui ne déclame jamais : « Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s'étende partout, et qu'ils gouvernent toutes les consciences. Et, parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques personnes, ils s'en servent dans les occasions où elles leur sont favorables. Mais, comme ces mêmes maximes ne s'accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l'égard de ceux-là, afin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. » Les moyens employés pour complaire à la majorité de leur clientèle sont : 1° le Probabilisme ; 2^ la Direction d'intention ; 3° les Restrictions mentales ; 4'* la Dévotion aisée.

^îtBien que les Provinciales aient été publiées au jour le jour, on y admire pourtant la discipline d'une composition ingénieusement graduée ; car Pascal est géomètre, et son plaidoyer procède comme une démonstration dont la marche est mesurée, progressive, imperturbable. Il n'est pas comme Bossuet qui, dans les vifs essors de son lyrisme, omet volontiers les idées intermédiaires, et les franchit d'un coup d'aile. Les arguments s'avancent chez Pascal ainsi que les flots d'une marée montante. L'impitoyable dialecticien multiplie les aspects d'une même idée par une déduction rigoureuse de toutes ses conséquences Il met l'erreur à la question, et la force à confesser tous ses méfaits, à s'accuser par ses propres témoignages. C'est pas à pas qu'il la réduit d'abord à l'absurde, puis à l'odieux. C'est en refoulant l'ennemi de tranchée en tranchée qu'il entre avec lui au cœur de la place.

-^Mais, si la logique est ici d'un mathématicien, la mise en œuvre associe aux vifs élans de l'orateur les artifices de l'invention dramatique ; car Pascal a préféré la comédie à la satire. Nous entendons par là qu'au lieu de parler toujours en son nom, il laisse le plus souvent les caractères se révéler eux-

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