‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 146 sur 344 · LE DOGME DANS SES SERMONS · texte numérisé non relu

LE DOGME DANS SES SERMONS

raisonnement que par des éclairs d'intuition et des élans d'enthousiasme. Il tente l'insondable avec une sorte d'héroïsme. Écoutez-le s'écriant : « 0 largeur ! ô profondeur ! ô longueur sans bornes et inaccessible Hauteur ! pourrai-je vous renfermer dans un seul discours? Allons, mes frères; entrons dans cet abîme de gloire et de majesté! Jetons nous avec confiance sur cet Océan*. » Tantôt il regarde ainsi le mystère en face, et, comme dit M. D. Nisard, « se porte impétueusement au plus épais des saintes obscurités », en soldat courageux qui se lance dans la mêlée : « tantôt il s'arrête ébloui, contraint de baisser la vue, et demande à remettre ses sens étonnés ». Ailleurs il décide impérieusement, par autorité, comme un prophète qui a reçu les confidences de Jéhovah. Parfois, si les preuves manquent, cette impuissance même se tourne en motifs nouveaux de croyance ou d'émotion religieuse. S'il ne transforme pas ces ténèbres en lumière, il sollicite une inquiétude généreuse par l'exemple d'une haute raison qui s'humilie. Le plus souvent, il commence par démontrer rationnellement un principe, avant de le confirmer par l'Ecriture; mais, alors même, les arguments n'ont rien de didactique : ce sont plutôt les mouvements d'un cœur que la contemplation de la vérité toute pure ravit et transporte. On dirait qu'il tient la lyre de David, et chante dans la nuit.

Plus il s'élève vers l'infini, plus il se sent à l'aise dans ces libres espaces où se déploie le vol de sa pensée. Alors l'abstraction prend corps et âme. Il a des images pour exprimer ce que l'œil ne peut voir, des harmonies pour traduire ce que l'oreille ne peut entendre ; et, parmi ces méditations d'une conscience, rien de subtil ou de raffiné. La raison est présente jusque dans l'oubli qu'elle fait d'elle-même ; et le philosophe parait encore jusque dans les occasions où il avoue son ignorance avec une simplicité d'enfant.

Cette obéissance qu'il pratique et qu'il commande ne lui coûte aucun sacrifice; car il n'a jamais éprouvé ni les rêveries de Fénelon, ni les transes de Pascal, ni les curiosités ambitieuses de Malebranche. Il est évident que du premier au dernier jour il a cru, naturellement, et d'une foi immuable, à une révélation dont il est l'interprète et le ministre, presque au même titre que les Apôtres, auxquels l'unissent d'évidentes affinités, lia le

droit de dire comme eux : « Mon Evangile, mon Deutéronome, mon maître, mon Dieu ». N'est-il pas, comme eux, Tllomme du Très-Haut, et son Lévite par excellence? Aussi leur langage estil le sien, et nul ne s'étonne qu'il les égale, ou même qu'il les surpasse.

L.e moraliste pratique. Le directeur des consciences. Mesure. Franchise et courage. La vérité dite aux grands, à la cour, au roi. Discrétion et liberté. — Bien que Bossuet soit théologien par amour de la théologie, cependant il vise à la pratique, car il estime que les vérités ne sont pas « des meubles superflus, mais des instruments nécessaires qu'il faut avoir toujours sous la main, parce qu'on en a toujours besoin pour agii' ». Il dit ailleurs : « Ne combattez pas les doutes par des raisons, ni par des disputes, mais par des œuvres ».

Il veut donc avant tout convertir des âmes. Sa parole est un exercice de charité; elle éclaire les intelligences, pour gouverner les cœurs. « Mes frères, s'écrie-t-il avec cet accent pratique qui sonne si souvent et si haut chez lui, faites pénitence tandis que le médecin n'est pas encore à vos côtés, vous donnant des jours et des heures qui ne sont pas en sa puissance, et toujours prêt à philosopher admirablement de la maladie après la mort. Que la pensée du salut vienne de Dieu et non de la fièvre, de la raison et non du trouble, du choix et non de la contrainte. » Il serait inique de le regarder comme un moraliste impitoyable qui propose un idéal inaccessible. Son bon sens connaît trop la faiblesse pour ne pas proportionner le remède au mal, et la leçon aux courages. Il est trop soucieux de produire une action salutaire pour épouvanter les pénitents. Il censure également tout excès de rigueur ou d'indulgence, et ne veut ni rétrécir, ni élargir les voix de Dieu : « Il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance ; une pitié meurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité, et flatter leur ignorance affectée.... Quelques autres non moins extrêmes ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes. Ils ne peuvent supporter aucune faiblesse. Us traînent toujours l'Enfer après eux, et ne fulminent que des anathèmes. » (Oraison funèbre de

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