BOSSUET SERMONNAIRE ET LES PUISSANCES
vouliez que Ton songe non point combien son humanité a été indignement dépouillée, mais combien vous êtes indignement vêtue, ni combien son sang a sauvé d'âmes, mais combien vos regards en peuvent perdre, n'est-ce pas une indignité insupportable? » Ailleurs c'est de l'ironie contre les mensonges de la dévotion : c Le carnaval, dit-il, mieux observé que le carême, va devenir la grande afl'aire du monde.... Infatigable pour les plaisirs, on commence à devenir infirme pour la pénitence. Les médecins ne suffiront pas à écrire des attestations dinfirmilés, ni les prélats à en donner les dispenses. » La Bruyère ne peindra pas plus au vrai la vie des courtisans qui < s'abiment dans un commerce éternel d'intrigues », et c ce mouvement perpétuel qui... ne laisse pas de satisfaire par l'image d'une liberté errante, promenant de çà, de là, ses désirs vagues et incertains >. L'Eglise n'est pas même épargnée, quand, affligé de voir les dignités ecclésiastiques prodiguées à l'ambition « d'une jeunesse imprudente et ignorante », il s'écrie : « Quel spectacle, lorsque... celui qui devrait payer de sa personne, paye à peine de mine et de contenance! »
Pour ce qui est du roi, il évite, nous l'avouons, de le mettre ouvertement en cause, et il ne publie pas du haut de la chaire des secrets trop connus ; mais il sait concilier le respect du sujet avec la liberté du prédicateur. Ses ménagements n'adoucissent le blâme que pour le rendre plus pénétrant. S'il ne froisse pas inutilement l'orgueil du souverain, et se garde bien d'offenser la majesté du trône, il se fait comprendre à mots couverts, lorsqu'il lui dit par exemple : c Faisons retentir le calvaire de nos cris et de nos sanglots : rompons tous ces indignes commerces » (Troisième Sermon sur la Passion) ; ou bien, ailleurs : « Il y a un Dieu dans le ciel qui venge les péchés des peuples, mais surtout qui venge les péchés des rois. C'est lui qui veut que je parle ainsi; et, si Votre Majesté l'écoute, il lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire. » (Sermon pour la Charité fraternelle.) Nous lisons ailleurs : « Sire, vous savez les besoins de votre peuple, le fardeau excédant ses forces dont il est chargé. Il se remue pour Votre Majesté quelque chose d'illustre et de grand qui passe les destinées de vos prédécesseurs. Soyez fidèle à Dieu, et ne mettez pas d'obstacle par vos péchés aux
choses qui se couvent. » N'y a-t-il pas quelque courage dans celte tristesse du moraliste chrétien dont la réserve n'est qu'une précaution pour mieux dire tout ce que le devoir commande? << ^' r,. ..-■>-" J
La question littéraire. Simplicité laminense de ses plans.
— Ce souci de la responsabilité pastorale est tellement habituel chez Bossuet qu'on a l'air de lui faire injure en le soumettant à une étude littéraire. Ce sera pourtant rendre un nouvel hommage à son caractère que de louer en ses discours la composition ou le style : car c'est démontrer une fois de plus qu'il va toujours droit à la substance des choses.
Voilà pourquoi ses idées s'engendrent par une sorte de nécessité; c'est qu'elles sortent des principes, comme un flot de sa source. Il semble monter, dès l'abord, sur un de ces sommets d'où son regard embrasse d'une seule vue comme un immense horizon. Aussi n'a-t-il jamais besoin de ces divisions étroites qui ménagent des repos à la faiblesse, ni de ces liaisons factices qui aident une courte mémoire. Il raisonne logiquement sans artifice logique, par des pensées maîtresses qu'unissent les rapports les plus généraux et les plus naturels. De là ce mouvement qui entraine l'ensemble de ses preuves, et leur communique une force persuasive. De là cette aisance d'un esprit tout plein de son sujet, et qui le domine, sans le moindre effort.
Il improvise toujours. Candeur de son style. — Aussi n'imposait-il point à sa verve les contraintes de la mémoire. Ces ébauches qui sont parvenues jusqu'à nous n'étaient donc qu'une première improvisation qui préparait l'autre. A peine prenait-il le temps d'achever ou de relire cette rédaction rapide et récente qui, tout en fixant les lignes essentielles d'un développement, le laissait libre de se livrer à toutes les heureuses rencontres d'une inspiration excitée sans cesse par la vue de son auditoire et l'entrain du champ de bataille. Il retrouvait alors la route tracée d'avance, mais sans être jamais l'esclave de ses souvenirs. Il le disait à l'abbé Ledieu : « La nécessité d'apprendre par cœur eût fait languir mon action, et eût énervé mon discours ». Avec Fénelon, il pensait au fond que la science de la religion, la méditation du sujet, et l'esprit