‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 171 sur 344 · LA TRADITION HEBRAÏQUE ET CHRETIENNE · texte numérisé non relu

LA TRADITION HEBRAÏQUE ET CHRETIENNE

dans la nature, de telle sorte qu'une même sagesse, une même bonté, une même puissance régnent partout, depuis le système des mondes jusqu'au tissu d'une toile d'araignée, aurait-il donc abdiqué sa puissance, sa bonté, sa sagesse dans la direction des affaires humaines; et, là seulement, procéderait-il par pur caprice, sans le moindre dessein? Non : ce plan existe, et c'est notre devoir de chercher à l'entendre. » Lui aussi, à la suite de Vico *, et de sa Science nouvelle toute pénétrée d'un mysticisme ardent, M. Michelet n'a-t-il pas rendu le témoignage que voici : « Décrire le cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, c'est faire une sorte de théologie sociale, une démonstration historique de la Providence et des décrets par lesquels, à l'insu des hommes, souvent malgré eux, elle a gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin plaisir en ce corps mortel, lorsqu'il contemplera ce monde des nations si varié de caractères, de temps et de lieux, dans l'uniformité des idées divines"? »

Bossaet. La tradition hébraïque et chrétienne. — A plus forte raison le génie de Bossuet, si éminemment hébraïque, devait-il considérer le règne temporel de la Providence comme l'article essentiel de son credo, et adopter ce dogme avec l'enthousiasme d'une conviction si impérieuse qu'il semble en avoir été le promulgateur unique et privilégié. Ici pourtant, comme ailleurs, il ne fit que recevoir la tradition sacrée, que la puiser à sa source, chez les Pères et dans les Écritures, surtout dans la Bible qu'elle domine comme l'idée fixe du peuple juif. En efTet, la vocation d'Israël fut d'inaugurer une foi précise en un Dieu personnel, de la propager par ses propres infortunes, d'en être le gardien, le confesseur et le martyr. Bien qu'enfermé dans l'enceinte de la synagogue et obstinément fidèle à une patrie toujours errante ou dispersée, il fut aussi le premier à ne plus voir les aveugles combinaisons de la force dans la grandeur ou la décadence des empires, mais à chercher sous ces crises la main d'un vengeur et d'un justicier

1. Né à Naples en 1668, mort en 1744, professeur de rhétorique à l'université de cette ville, puis historiographe du royaume, philologue, jurisconsulte, historien philosophe, il a composé longtemps avant Herder la Science nouvelle, où il explique le développement de l'humanité par les trois âges théocratiques, héroïques et civilisés.

infaillible. Que ce point de vue soit exclusif commo tout système, nous l'accordons volontiers; mais il n'en est pas moins certain que nulle autre théorie n'a compté plus de maîtres et de disciples, depuis les Macchabées jusqu'à nos jours; et Bossuet lui-même n'en a pas été le créateur, mais seulement l'interprète le plus populaire, dans le siècle le mieux fait pour l'accepter, puisque sa parole répondait à l'esprit monarchique et théocratique de son temps. Ces influences du milieu se sont donc intimement accordées avec les inspirations d'une éloquence incomparable pour produire ce Discours, où les empires nous apparaissent comme des personnages de tragédie dont les destinées sont les actes, ou les scènes d'un drame unique dénoué par la naissance du Christ et la rédemption du genre humain ^.

Les origines et l'occasion de son discours. Le précepteur du Dauphin. — Les éléments d'un si important travail durent être préparés de longue date. Il est probable que Bossuet y préluda tout jeune encore, dès sa retraite de Metz, en cette province peuplée de Juifs nombreux, et où il eut maintes fois l'occasion de conférer avec leurs plus savants rabbins. Ce dessein lui tenait au cœur; et les matériaux qu'il avait recueillis patiemment, il eut enfin l'occasion de les mettre en œuvre, lorsqu'il fut nommé précepteur du Dauphin. Comme le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, ce livre appartient donc à ce qu'on pourrait appeler Yépoque littéraire de Bossuet, si les écrits composés durant cette période n'étaient encore l'office de son ministère. Toujours est-il que, de 1669 à 1687, dans ces dix-huit années qui s'écoulent entre les sermons et les controverses théologiques de sa vieillesse, il parut sensible à la gloire de bien dire, et dut revenir à cette antiquité profane dont il avait été détourné par les devoirs de la prédication *. Ajoutons

1. On pourrait dire que \g prologue est la CToaXion.V exposition la chute d'Adam, le nœud la dispersion des hommes, le progrès de l'idolâtrie et la durée du peuple de Dieu, la péripétie la corruption et le déclin du monde idolâtre, enfin le dénouement la venue du Sauveur.

2. Les textes classiques lui devinrent aussi familiers que les livres saints. Pour l'éducation de son royal élève, il composa un abrégé de grammaire latine, des fables, des tables de chronologie, et des résumés historiques. Il fit de nombreux extraits des principaux historiens, et particulièrement sur les

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