‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 173 sur 344 · LES ÉPOQUES · texte numérisé non relu

LES ÉPOQUES

ration de l'avenir. C'est cette troisième partie qu'il intitule la suite des Empires, et sur laquelle nous insisterons de préférence; car, ici du moins, la liberté humaine joue son rôle, tandis que le reste du livre est uniquement une apologie du Christianisme, et encourt les censures de la critique moderne par ses lacunes, ou le parti pris d'une opinion préconçue.

Les époques. Bossuet et l'art de vérifler les dates. Écueils du genre. — Les chapitres où Bossuet déroule la succession des faits depuis la Genèse sont d'une contexture si serrée que, dans l'intervalle, il n'y a guère de place pour des vues personnelles, et si unie qu'elle n'admet pas d'ornements étrangers. Par lui-même, le genre est donc austère jusqu'à la tristesse, et nu jusqu'à l'aridité. Le premier mérite qu'il comporte ne peut être que l'exactitude : or, Bossuet ne possède que la science du xvii^ siècle. Empruntée à Ussérius *, sa chronologie ne nous laisse point aujourd'hui la même sécurité qu'aux lecteurs d'un âge où l'on connaissait imparfaitement l'art de vérifler les dates. Bien des doutes s'élèvent donc contre l'autorité de ses affirmations. Tout en rendant justice à une érudition qui ne plie point sous le fardeau, et à la clairvoyance relative d'une enquête qui sait éliminer ou choisir, nous devons avouer aussi que l'on éprouve une espèce de vertige en face de ce tourbillon d'hommes et d'événements qui risque de dissiper ou de fatiguer la curiosité. L'écueil de ce précis était la sécheresse, et Bossuet, qui songe avant tout à l'utile, n'a pas eu souci de l'éviter. Il semble même qu'impatient d'arriver le plus tôt possible au terme d'une ingrate énumération, il s'empresse d'en précipiter le cours, et s'interdise comme des digressions les développements dont l'occasion s'offrait à sa pensée. Ne perdant jamais de vue le but où il tend, il estime superflu ce qui l'en écarterait; et, se résignant par devoir à un laconisme qui ne lui est point naturel, il subit ces contraintes comme un frein qui modère son ardeur.

1. Jacques Usher, prélat anglican né à Dublin en 1580, mort en 1656, professeur de théologie à l'université de cette ville, chancelier de l'église Saint- Patrice, archevêque d'Armagh, est célèbre comme chronologiste. Il fixait l'an du monde à 4U04 avant J.-C. On cite son ouvrage intitulé Annales veteri» et novi testamenti.

L'orateur, le peintre et le poète sous l'abrévlateur. Instinct des lois historiques. — Si parfois l'aile paraît s'entr'ouvrir et prendre l'essor, c'est malgré lui : car il est évident qu'il se réserve, et attend la clôture de cette revue pour se déployer librement. Cependant, un génie tel que le sien laisse partout sa marque, et sa supériorité se révèle même parmi les gênes qui l'entravent. C'est ainsi que le poète, le peintre et l'orateur se trahissent par des échappées furtives. On goûtera plus encore les mérites de l'abréviateur, si on le compare à ses devanciers, à Velleius Paterculus et à Florus, entre autres, ces beaux esprits plus curieux d'étonner que d'instruire, et qui se tourmentent pour orner leur récit de fausses couleurs ou de traits maniérés. Quant à l'abrégé chronologique du président Renault, il est digne sans doute de notre estime; mais, si l'on y retrouve des idées judicieuses, elles ne tiennent pas suffisamment à la narration ; et, si les recherches inspirent confiance, elles ne forment pas une composition assez suivie : on dirait plutôt des notes juxtaposées. Or, tout autre est le manuel de iBossuet; car l'ensemble a l'entrain d'un discours, et les détails Isont d'un puissant relief. ^ ',„' . so

Dans cet inventaire de nations et d'États qui se fondent, s'élèvent, marchent, courent, chancellent, tombent et meui*ent, quelle vigoureuse concision ! que de formules gravées comme des inscriptions sur un marbre funèbre ! que d'esquisses où la vie est aussi intense que dans les cartons d'un Michel- Ange ! Par exemple ,'■''' le drame de la seconde guerre punique a-t-il jamais été raconté plus vivement que dans les pages qui terminent la huitième époque? Scipion, Alexandre, Théodose et Charlemagne furent-ils représentés plus au vrai qu'en ces médaillons où leur physionomie est si rapidement fixée? En pleine mêlée de faits et de dates, brille souvent un de ces mots qui éclairent tout à coup une situation, découvrent le fond des âmes, et signalent le caractère d'une société. Ainsi, lorsqu'après le meurtre de Virginie, Bossuet dit avec tant de force : « Le sang de cette seconde Lucrèce a réveillé les Romains », qui ne s'attend à une révolution? Les causes qui expliquent la mort de Tiberius Gracchus et ses conséquences n'éclatent-elles pas énergiquement par la simplicité de cette parole : « Tout le

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