‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 201 sur 344 · LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE

littéraire une fois accepté, il n'aura plus qu'à le remplir, et, sans risquer do faire scandale, il saura bien conquérir son rang, sous le couvert d'un maître inoffensif. La faveur publique va d'ailleurs le dispenser bientôt des précautions qui s'imposaient à un début : car, dans les huit années qui suivirent (1688-1696), neuf éditions — dont cinq dans les deux premières années — suffirent à peine à une vogue toujours croissante.

Or, l'audace lui venant avec le succès, il ne cessera plus, à chaque nouveau tirage, de « mettre double et triple charge, selon la pittoresque expression de Sainte-Beuve, dût la balle forcée faire éclater la carabine ». D'abord, presque timide, il procédait par maximes générales, et semblait éprouver discrètement la patience de ses victimes. Puis, une fois sûr de la complicité de ses lecteurs, il vise au portrait, il s'attaque aux ridicules les plus en vue, aux gros bonnets, sauf à compenser ses témérités par un trait de plus ajouté à l'éloge du souverain. Bref, l'ensemble fut comme une gazette où, d'année en année, figurèrent, à leur date, tous les événements de la chronique courante. Ainsi le nombre des caractères, qui n'était d'abord que de 418, va s'élever graduellement à 925, 997, 1073 et enfin à 1119. Les blessés ont beau crier: leur plainte est dominée par les applaudissements de l'opinion. D'ailleurs les Condés sont là qui prennent leur part du triomphe; car depuis que l'éducation du jeune duc est terminée (1685), La Bruyère est un des gentilshommes de M. le Prince. Quant à Louis XIV, il se tait ou sourit, c'est-à-dire consent ou approuve, comme pour les marquis de Molière.

La Brayère et l'Académie. — Après la publication du livre, l'incident mémorable de sa biographie est sa candidature à l'Académie. Un écrivain si mordant ne pouvait manquer d'avoir une nuée d'envieux et d'ennemis, surtout à l'heure où se réveillait avec tant de passion la querelle des Anciens et des Modernes dans laquelle il avait pris parti. Aussi, quand on sut qu'un fauteuil lui était destiné, ce fut toute une explosion de rires ironiques, de murmures indignés. Quoi! nommer un libclliste, un pamphlétaire, après l'expulsion de Furetière, chassé comme indigne ! La cabale n'en revenait pas, et elle fit si bien qu'une première fois, en 1691, l'Académie, moins sept

LA BRUYERE ET L ACADEMIE. 41 i

voix, donna le siège de Benserade à Etienne Pavillon, poète IVivole, qui, du reste, avait eu le bon goût de s'effacer devant l'auteur des Caradùres. Mais en 1693, à la mort de l'abbé Cureau de la Chambre, les bons offices de Boileau, de Racine et de Regnier-Desmarets réussirent à réparer la faute. Elu presque à l'unanimité, La Bruyère fut donc reçu, en même temps que l'abbé Bignon, le 15 juin 1693, dans une séance que présida Charpentier.

Très attendue, celle-ci eut un bruyant retentissement. C'est même depuis lors que l'Académie jugea prudent de soumettre préalablement le discours du récipiendaire à une commission. Les ennemis du récipiendaire avaient répété d'avance, et bien haut, qu'il était incapable de « lier ses pensées, de faii-e rien de suivi ». Mis au défi, La Bruyère se piqua d'honneur, et se proposa de renouveler un genre qui commençait à s'user, depuis le jour où Fléchier, 1673, avait inauguré l'usage de ce remerciement solennel. Il y réussit au delà de toute espérance, et prouva aux plus incrédules qu'un peintre de caractères pouvait, à l'occasion, devenir orateur. Quoiqu'un peu long, son discours fut en effet très distingué. Il contenait les portraits frappants des plus illustres académiciens, des cinq grands génies qui vivaient encore, La Fontaine, Boileau, Racine, Fénelon et Bossuet, qu'il représenta de main de maître. Eux présents, il parla comme il le dit, à propos de Bossuet, le langage de la postérité. Quant au rival de Corneille, il recueillit plus d'éloges que ne le voulaient les partisans du vieux poète, entre autres son frère Thomas, et son neveu Fontenelle. Ceux-ci sortirent donc outrés; et, comme ils disposaient du Mercure galant, puisqu'ils en étaient les directeurs et les rédacteurs associés, dès le lendemain ils s'y déchaînèrent en épigrammes et chansons dont la rage égalait l'injure. Ne disait-on pas dans certain couplet :

Quand La Bruyère se présente, Pourquoi faut-il crier haro"!

Pour faire un nombre de quarante, Ne fallait-il pas un zéro?

Des griefs personnels envenimèrent ces diatribes : car un bel esprit, Fontenelle, avait à se venger d'avoir été peint sous le nom

412 LA BRUYERE.

de Cydias; et des journalistes — ceux du Mercure galant — pouvaient-ils pardonner d'avoir été placés immédiatement audessous de rien dans les Caractères'^

Irrité d'une mauvaise foi qui, s'acharnant à nier un succès incontestable, voulait donner le change à l'opinion, La Bruyère se crut en droit de riposte; et, quelques mois après sa réception, il lit paraître son discours précédé d'une préface, où, prenant à partie un certain Théobald, dans lequel il personnifie ses diffamateurs, il démasque de basses jalousies, et s'applaudit d'avoir pu déplaire à Mévius. La fureur des médiocres est en effet la consécration de toute supériorité. N'est-ce pas l'usage, y disait-il, « des vieux corbeaux de croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits »?

Cette apologie est sa dernière page. Trois ans après, il venait d'imprimer une neuvième édition, lorsqu'il mourut subitement, à Versailles, d'une attaque d'apoplexie, le 11 juin 1696, après un souper prolongé fort gaiement dans la nuit. Il vivait chez les Condés : ce régime de bons repas ne lui valait rien. L'année suivante, Santeuil en était aussi victime. La Bruyère laissait inachevés des Dialogues sur le quiétisme. L'amitié de Bossuet dut l'engager dans cette controverse. Il y suit d'un pas inégal les traces de Pascal. On attribue aussi, mais sans preuves, ces dialogues au docteur Ellies du Pin.

Page 1