‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 219 sur 344 · PUBLICATION DE « L'ESPRIT DES LOIS · texte numérisé non relu

PUBLICATION DE « L'ESPRIT DES LOIS

qu'elle était accueillie en Angleterre et en Italie avec une telle faveur qu'on en fît vingt-deux éditions en dix-huit mois, et qu'elle fut traduite dans toutes les langues de l'Europe.

L'Esprit des Lois avait été publié en France dans les premiers jours de novembre, en deux volumes in-4, chez Barillot; mais malgré des corrections attestées par 14 cartons il y avait été interdit. L'ouvrage contient 32 livres. Dans le XI«, le chapitre des Lois qui forment la liberté politique est l'analyse de la constitution anglaise qui devait tant influer sur nos futurs hommes d'Etat. Il portait cette épigraphe hautaine : Prolem sine maire creatam (Ovide). Montesquieu voulait dire qu'il n'avait pas eu de modèle. Quelques-uns ont prétendu qu'il faut traduire sans mère par sayis liberté. Cette leçon est au moins douteuse.

Le grand esprit sons le bel esprit. L'initiatenr. Le citoyen. — Si les craintes du marquis d'Argenson furent parfois justifiées, si Mme du Duffand put dire trop malicieusement : « C'est de l'esprit sur les lois », il n'en faut pas moins honorer d'une admiration reconnaissante un de ces génies qui ont eu la gloire de restituer à l'humanité ses titres les plus précieux. Qu'il y ait là des contradictions, des lacunes, des problèmes suscités sans être résolus, des opinions trop exclusives, des citations inexactes, une méthode arbitraire ou discursive qui morcelle les chapitres et déconcerte l'attention, nous l'accorderons volontiers. Il est certain que Montesquieu n'a pas toujours dominé son vaste sujet. Outre que la science politique, enrichie par l'expérience d'un autre âge, s'est portée plus avant, il faut bien avouer aussi qu'on ne sait quel ton d'oracle et surtout la recherche de l'effet dénoncent çà et là le cru de Gascogne. Mais à chaque pas éclatent soit des beautés qui consolent de ces défauts, soit des découvertes qui rachètent de rares erreurs *. Dans ce labyrinthe, le fil se brise parfois ; mais le flambeau ne s'éteint pas ; à travers les routes qui se croisent et semblent se confondre, le philosophe triomphe de la plupart des obstacles; car la lumière des principes éclaire sa marche et lui montre le but.

1. Cf., pour un choix judicieux de textes conforme à l'esprit du programme, les Extraits de l'Esprit des Lois et des œuvres diverses par M. Camille Jullian (Hachette), avec une introduction et des notes critiques qui seront d'un grand secours.

Ce n'est pas qu'il ait le goût des doctrines ou des théories préconçues. Il serait plutôt un historien qui se propose d'expliquer le droit positif des gouvernements établis; car son livre rappelle ce Panthéon qui donnait l'hospitalité à tous les dieux du monde païen. Le Contrat social, qui parut quatorze ans après, en 1762, recherche au contraire Vorigine et la nature du droit. Visant à l'absolu, il commence là où Montesquieu finit et on a pu dire de ce petit livre, le futur Évangile de la Convention : € C'est le portique du temple et le premier chapitre de l'Esprit des Lois ». Mais, si Montesquieu n'est pas de la famille des utopistes, comme l'abbé de Saint-Pierre ou J.-J. Rousseau, et s'il préfère aux systèmes l'étude impartiale des faits, il les juge toujours avec sa raison et sa conscience. En s'appliquant aux choses passées, il a donc plus que personne propagé des vérités d'avenir ; et en traitant des lois mortes, il en a préparé d'autres qui feront vivre à jamais les sociétés civilisées. Voilà pourquoi le xviiP siècle reconnut un de ses guides dans ce penseur fécond en paroles mémorables que les peuples ou les souverains ne sauraient oublier impunément.

Sous la réserve d'un sage qui ne parle jamais à la passion, se déclarent ouvertement les préférences d'un citoyen qui appartient à la race des l'Hôpital, des Vauban et des Catinat, à cette élite dont le vœu constant fut le bonheur de la patrie et du genre humain. Son livre confirme le témoignage qu'il se rendait en disant : e J'ai toujours senti une joie profonde lorsqu'on a fait quelque règlement qui allait au bien commun ».

Il fut le premier qui posa les principes du droit politique et civil, en le fondant sur la division des trois pouvoirs. Quinze ans auparavant. Voltaire, dans ses Lettres anglaises, n'avait qu'un assez froid éloge de l'Angleterre et de sa constitution. Montesquieu l'offre à TEurope comme un objet d'envie, et en comprend les ressorts mieux que les Anglais eux-mêmes. Il essaya de tempérer les rigueurs du droit pénal par un esprit de douceur et d'équité. Lorsqu'en 1764 Beccaria publia son beau traité des Délits et des Peines, il s'annonça comme le disciple du publiciste qui avait donné le signal d'une éloquente protestation contre le scandale de la torture et de l'esclavage. Enfin, c'est de Montesquieu que relèvera l'école des hommes d'État qui,

l'initiateur. 4b7

depuis Turgot et Malesherbes jusqu'à Royer-CoUard et Tocqueville, ont avec tant d'éclat représenté parmi nous la cause du gouvernement parlementaire et des libertés publiques.

lujiistice des salons, des docteurs et des sectes philosophiques. Apologie de Montesquieu. — Cependant ce salutaire ouvrage ne reçut pas en France l'accueil qu'il méritait. Tandis que des reines de salon le condamnaient lestement par un bon mot, le lourd Crevier osa le trouver trop léger. Voltaire luimême affecta de ne voir que de l'esprit dans sa justesse. Les docteurs de Sorbonne l'accusèrent d'irréligion. Pour désarmer leurs censures, Montesquieu dut promettre de corriger son livre. Après de longues négociations, et malgré le bon vouloir du pape Benoit XIV, il fut aussi condamné par la Congrégation de Vlndex, le 2 mai 1752. Aux censures de la Sorbonne et du Vatican et aux épigrammes des mondains s'associèrent les ombrages de la cour, les rancunes des financiers et les critiques des philosophes. Montesquieu expiait ainsi une qualité maîtresse qui aurait dû le recommander plus sûrement encore à des lecteurs français, nous voulons dire ce tour ingénieux qui, chez lui, est l'ornement du bon sens. Mais ne nous plaignons pas de ces injustices, auxquelles nous devons la Défense de l'Esprit des Lois (1749), cette apologie si vive, si moqueuse, si élincelante de malice et d'imagination.

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

Sa jeunesse. Préludes de sa vocation scientifique. — Né

en septembre 1707, à Montbard, en Bourgogne, dans une province riche en doctes personnages ou en orateurs éloquents comme nous l'avons fait remarquer à propos de Bossuet, Georges- Louis Leclerc — que Louis XV fera comte de Buffon en 1772 — était fils de M. Leclerc, alors conseiller du roi et plus tard du parlement de Bourgogne. Il ressemblait surtout à sa mère, noble d'origine et très distinguée d'esprit, dont il ne parla jamais qu'avec l'accent de la tendresse la plus reconnaissante. Au collège des jésuites de Dijon, où il acheva ses humanités, il se distingua de bonne heure par la passion d'apprendre et de savoir. Ce furent les mathématiques qui captivèrent d'abord sa curiosité; mais, tout en s'y vouant de préférence, il menait de front l'ensemble des connaissances libérales : car « il ne voulait pas qu'un autre pût entendre ce qu'il n'aurait pas entendu luimême >, et un vif sentiment d'orgueil stimulait les ambitions de sa vaillante intelligence. La nature l'avait d'ailleurs doué de tous ses avantages ; à la noblesse de la taille, du port et de la figure, s'alliait en lui la vigueur d'une constitution infatigable. Hume lui trouvait l'air d' « un Maréchal de France », et Voltaire dira de lui : « Dans le corps d'un athlète il eut l'âme d'un sage ».

A Angers où il suivait des cours (juin 1730), et où il blessa en duel un Anglais, il s'était lié avec un autre Anglais, le duc de Kingston. Il entreprit de voyager avec ce jeune seigneur et

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