ESSAI SUR LES MŒURS : L'HISTOIRE DES IDÉES
et saffaisse sous le poids des minuties. » Ailleurs il écrivait encore au marquis d'Argenson : « Il semble que, pendant quatorze cents ans, il n'y ait eu dans les Gaules que des rois, des ministres et des généraux. Mais nos mœurs, nos lois, nos cou lûmes et notre esprit ne sont-ils donc rien? » Il suit de là que son idée fixe fut d'introduire dans le récit des événements les vues d'une critique féconde, et d'étudier, non plus des souverains, mais des époques, ou du moins les objets les plus divers de l'activité sociale, tous les ressorts du gouvernement intérieur ou extérieur, les finances, l'industrie, le commerce, les lettres, les arts, les sciences, les courants de l'opinion, les controverses religieuses, c'est-à-dire tout ce qui constitue la vie d'un peuple.
L'histoire des idées. — Cette intention, nous allons la voir à l'œuvre dans le Siècle de Louis XIV, comme en témoigne non seulement une lettre écrite en 1740 à milord Harvey, pour justifier le titre de ce livre, mais cette déclaration qui en est le début : « Ce n'est pas seulement la vie d'un prince qu'on prétend écrire : on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre Vesprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais. Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici les détails immenses des guerres, des attaques, des villes prises et reprises par les armées, données et rendues par les traités. Mille petites circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, et disparaissent pour ne laisser voir que les grands événements qui ont fixéladestinée des empires.... On ne s'attachera donc qu'à ce qui mérite Tattention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs des hommes, servir d'instruction, et conseiller l'amour de la vertu, des arts et de la patrie. »
En résumé, A'oltaire a parcouru tous les tons de l'histoire, depuis les recherches savantes jusqu'aux anecdotes cyniques. Ses Annales de l'Empire prouvent même qu'il était capable d'un aride travail de dates et d'analyse, sans un trait d'esprit, ni une épigramme. S'il a souvent altéré la vérité, s'il rabaisse de grands événements, s'il hésite entre le pamphlet et le panégyrique, si son scepticisme a plus déti'uit que créé, il a du moins émancipé a science, fait justice de mainte erreur, coupé court à une pompe factice, préparé les intelligences à mieux con-
naître le passé, frayé les voies à la criliqne, et, sans le vouloir, par ses préventions mêmes, rendu nécessaire l'impartialité qui saura tout comprendre. Montesquieu avançait un jour que Voltaire ne ferait jamais « une bonne histoire ». L'auteur des Considérations s'est trompé au moins une fois, comme on va voir.
IL — L'historien de Lolis XIV.
Fuits historiques. Les éditions du ii^Te. — Agé de trentehuit ans, déjà célèbre par la Henriade, Zaïre et Charles Xll, Voltaire conçuten 17321e projet de raconter le Siècle de Louis XIV. Huit mois de travail en 1735, neuf mois en 1737 et dix mois en 1738 amenèrent l'ouvrage à sa forme première en trente chapitres, au lieu de trente-neuf qu'aura l'édition définitive*. Il voulait alors faire de ce livre la suite d'une histoire universelle remontant à Charlemagne, et consacrée aux progrès de la civlhsation. des lettres et des arts.
En 1739, pour pressentir l'opinion, il commença par lancer dans le public, comme un ballon d'essai, les premiers chapitres de son ou\Tage ; mais ils furent supprimés par arrêt du conseil le 4 novembre, ce qui fera dire par l'auteur à son ami D'Argenson (8 janvier 1746) : « J'ose affirmer que, dans tout autre temps, une pareille entreprise serait encouragée par le gouvernement. Louis XIV donnait dix mille livres de pension aux Valincourt, aux Pellisson, aux Racine et aux Despréaux, pour faire son histoire qu'ils ne firent point; et moi, je suis persécuté pour avoir fait ce qu'ils devaient faire. J'élevais un monument à la gloire de mon pays, et je suis écrasé sous les premières pierres que j'ai posées. »
Mais il n'était pas homme à quitter la partie; et, terminée dès 1745, l'œuvre put enfin paraître à Berlin, d'où il écrivait à Mme Denis (28 octobre 1750) : c Ma chère enfant, pour raconter l'histoire de son pays, il faut être hors de son pays ». Commencée en juillet 1751, cette édition parut en
1. Pour tous les détails relatifs à la composition dn Siècle de Louit XIV, voir
l'édition Emile Bourgeois (Hachette) qui est d'ailleurs mise, pour les commenlaires, au courant des travaux les plus récents.
SIÈCLE DE LOVIS XIV : SES ÉDITIONS. b03
décembre de la même année, signée de M. de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse, qui se fit le prête-nom de Voltaire, moyennant 2O0O écus, sans que personne s'y trompât.
Le succès fut prodigieux. Voltaire eut même les honneurs d'une odieuse contrefaçon : car, en moins de dix mois, les libraires d'Allemagne et de Hollande imprimèrent, sans son aveu, huit éditions, dont la plus bruyante fut celle d'un Français, le sieur La Beaumelle, un de ces littérateurs qui couraient l'Europe, pour y chercher fortune par tous les moyens. Arrivé depuis peu à Berlin, où il se fit connaître par un libelle intitulé Mes pensées ou Qu'en dira-t-on ? il s'était permis quelques épigrammes contre Voltaire, qui riposta si vertement que l'aventurier dut au plus vite s'enfuir à Francfort. Ce fut là que, pour se venger, il falsifia le Siècle de Louis XIV, « livre excellent, disait-il, mais grossi de quelques remarques qui le rendront meilleur ». Tel ne fut pas l'avis de Voltaire, qui usa cruellement du droit de représailles, dans un supplément où éclatait une colère légitime, mais trop injurieuse. Il dit quelque part qu'en ses prières il s'écriait chaque jour : « Mon Dieu, rendez mes ennemis ridicules ». Cette fois, entre autres, il aida le ciel plus qu'il ne fallait. Il regretta d'ailleurs cette violence, lorsque La Beaumelle, quelques jours après, fut mis à la Bastille, pour une note outrageante contre le duc d'Orléans.
C'est à cet accès de mauvaise humeur que nous devons l'édition de Genève (fin de 1756) et V Essai sur les mœurs, qui lui servit comme d'introduction et dont il ne faut pas le détacher, pour le bien entendre. Il y trouva l'occasion de réparer plus d'une erreur, et de combler certaines lacunes, non sans mettre à profit les documents et certaines critiques de La Beaumelle, et grâce aux informations envoyées à l'envi par les lettrés ou les hommes d'Etat, auxquels il avait fait appel, en 1752, « dans l'espoir de rendre moins indigne de la France le monument qu'il voulait élever en son honneur ». Cette édition de Genève était précédée d'une deuxième édition en 1732, chez Walther, à Dresde, « ample, plus exacte et plus curieuse que la première», et d'une troisième; en 1753, « augmentée d'un tiers, toute pleine de vérités singulières ».
Ajoutons pourtant que le texte définitif est celui de 1768, qui
parut encore à Genève, avec quelques retouches, mais de peu d'importance.
Quelle conflance mérite l'histoire de Louis XIV? — Si
l'exactitude est le premier titre d'un historien, rendons tout d'abord hommage aux scrupules d'un écrivain qui ne négligea rien pour se renseigner et se corriger.
Sans doute, nous ne prendrons pas à la lettre tous les éloges qu'il se décerne dans sa propre correspondance; mais en fai- 6ant la part de ce charlatanisme inconscient ou calculé, qui est le faible des auteurs parlant d'eux-mêmes, on ne contestera pas du moins le souci qu'il eut de puiser toujours aux sources directes. Elle serait interminable, en effet, la nomenclature des ouvrages consultés par son enquête*. Pièces politiques, recueils littéraires, traités spéciaux, annales générales et particulières, plus de deux cents volumes de mémoires imprimés, il vit tout de ses yeux; et cela, chez l'étranger comme chez nous; car il interrogea les ennemis comme les amis de la France, et il exagère peu quand il dit que « dix lignes de tel ou tel chapitre lui ont coûté parfois quinze jours de lecture ». N'a-t-il pas poussé la conscience jusqu'à faire le voyage de Hollande, pour y feuilleter les pamphlets calvinistes que la censure arrêtait encore à nos frontières? Parmi les documents dont il eut la primeur, notons les mémoires alors inédits de Villars, du maréchal de Berwick, de Torcy, de Mme de Caylus, du marquis de Dangeau et même de Saint-Simon, sans parler de ceux que laissa Louis XIV, et qui lui furent communiqués par le maréchal de Noailles, grâce à des louanges qui lui ouvraient toutes les portes. Outre que son savoir-faire se glissait partout, son titre d'historiographe lui permit aussi de pénétrer dans les archives secrètes du dépôt du Louvre sur les Affaires étrangères, du ministère de la guerre, etc., où il put « travailler six mois, sans relâche ». Récemment
1. Histoires Générales de Louis XIV par Pellisson, Riencourt, Reboulet, Larre\-, Hode, La Martinière, Roussel, Lamberty, le comte Ottieri, le bénédictia Siri, etc.; Abrégés chronologiques du P. Daniel, du président Hesiiault; Lettres de Mazarin, du comte d'Avaux, de Mme de Maintenon, de Fénelon, do Bolinghroke ; Amiales politiques de Fabbé de Saint-Pierre; Recherches sur les finances par Forbonnais; Recueils littéraires du P. Niceron, du P. Lambert, du P. Desmolets; Mémoires des intendants publiés vers 1700, de Duguay-Trotii:i, de Feuquicres pour la marine et la guerre, etc.