‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 246 sur 344 · SON CARACTERE D APRES SES LETTRES · texte numérisé non relu

SON CARACTERE D APRES SES LETTRES

et si active, nous les retrouvons ici exprimées naïvement, comme sur la figure d'un enfant; et chacun de ces sentiments, aussi vif que s'il devait être éternel, occupa tout son cœur jusqu'au jour où il fut effacé par un autre, qui ne durera pas davantage, mais aura la même intensité.

Caractère de Voltaire. Sincérité. Erreurs on fautes. Circonstances atténuantes. L'art du succès. La fin et les moyens. — Après cet hommage rendu à ce qu'on poui-rait appeler, sans trop de paradoxe, la candeur de Voltaire, avonsnous besoin de déclarer qu'il faudrait plaindre ceux dont l'hostilité ne chercherait dans sa bonne foi qu'un motif d'accusation contre son caractère? Disons plutôt que bien peu d'hommes mêlés aux luttes d'opinion auraient pu résister, comme lui, au témoignage d'une confession si prolongée, si diverse, si intime et si sincère. Nous irons même jusqu'à croire que Voltaire ne nous trompe pas quand il écrit à l'abbé Trublet : « Dans le fond, je suis bonhomme. Il est vrai qu'ayant fait réflexion, depuis quelques années, qu'on ne gagnait rien à l'être, je me suis mis à être un peu gai, parce qu'on m'a dit que cela est bon pour la santé. » Avouons seulement que ces gaietés ont pu manquer parfois de convenance, ou de justice, qu'il n'a pas assez respecté la conscience de ses adversaires, et qu'il ne compte point parmi ces < saints laïques » auxquels M. Renan n'aurait à reprocher que « des excès de vertus ».

Non, certes, il n'eut point l'égalité d'humeur, la retenue ou la patience d'un stoïcien, ni le sérieux d'un doctrinaire qui croirait déroger en se permettant un sourire. Il lui arriva donc d'être quinteux, fébrile, irascible, tracassier, chicaneur, avocat, procureur; il pratiqua volontiers l'industrie des ruses, des feintes, des désaveux, des flatteries intéressées. Mais, outre que les plus irréprochables eurent leurs faiblesses, les siennes ont une excuse dans les conditions d'un temps qui n'était pas le nôtre, et dans les nécessités d'une guerre qui se faisait alors avec d'autres armes qu'aujourd'hui. Pour ce qui est des violences, on ne peut que les condamner, mais non sans reconnaître qu'en pleine mêlée on ne mesure pas ses coups, et que les traits lancés par une main émue ne sauraient être infaillibles comme la flèche de Guillaume Tell. Quant aux manèges

du courtisan, imputons-les aux exigences de l'attaque ou de la défense. Il nous serait en vérité trop commode de faire les puritains, loin du péril! Lorsqu'un éloge de Fénelon était supprimé par arrêt du Conseil, ne fallait-il point acheter par quelques grains d'encens des protecteurs qui ne se donnaient pas gratuitement, et remplacer l'indépendance par l'habileté? Ce que nous reprocherions plutôt à Voltaire, c'est d'avoir eu sur le peuple des mots cruels, ceux-ci par exemple : i II me parait essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. » — « A l'égard du peuple, il sera toujours sot et barbare. Ce sont des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin, s — « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. »

Donc, si Voltaire ne recula pas devant certains artifices parfois scabreux, il a bien quelques bonnes excuses. En même temps que son eau bénite de cour conciliait à sa cause la vanité de ceux que leurs traditions en eussent éloignés, il usait de rouerie pour miner toutes les bastilles qu'il ne pouvait pas prendre d'assaut, ou pour introduire en contrebande les munitions que la douane eût confisquées au passage, s'il les avait naïvement importées à ciel ouvert. Il faut voir comme il est madré dans ce jeu d'adresse : « Non, écrit-il à D'Alembert, je n'ai point fait VIngénu\ je ne l'aurais jamais fait. J'ai l'innocence de la colombe, et je veux avoir la prudence du serpent. Les honnêtes gens ne peuvent combattre qu'en se cachant derrière les haies. » Nul en effet n'entendit mieux l'art de dérouter l'adversaire, de l'agacer par des escarmouches inattendues, de le harceler à la dérobée, de masquer ses batteries, de tourner les obstacles en ressources, de piquer incessamment la curiosité du public, d'en faire son compère en l'amusant, en un mot de tirer parti de tout et d'organiser à tout prix la victoire. Or cette science du succès ne va pas sans que le vainqueur ait à regretter des compromis, des expédients équivoques, des erreurs ou des fautes. Mais, s'il y a toujours de petits côtés dans les plus grands hommes et les plus grandes causes, n'ayons pas l'ingratitude d'en abuser contre celui que nul ne démentira lorsqu'il écrit : « J'aime passionnément à dire des vérités que d'autres n'osent pas dire, et à remplir des devoirs que d'autres n'osent pas remplir ». Voltaire, après tout, n'a pas cessé de respecter

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l'idée de Dieu et les vérités de conscience; ne disait-il pas : « Je serai toujours persuadé qu'une horloge prouve un horloger, et que l'univers prouve un Dieu. » — « Il me parait absurde de faire dépendre l'existence de Dieu d'à plus b divisé par s. 11 ne faut que des yeux, et point d'algèbre, pour voir le jour. 3> Qui ne souscrirait à cette autre profession de foi : 1 Adorer Dieu, laisser à chacun la liberté de le servir selon ses idées, aimer ses semblables, les éclairer si l'on peut, les plaindre s'ils sont dans l'erreur : voilà ma religion. > Nous sommes aussi de son avis, quand il affirme « qu'on ne fait jamais de bien à Dieu, en faisant du mal aux hommes ».

En face de cette correspondance qui touche à des questions irritantes, laissons donc dans l'ombre tout ce qui divise, aigrit ou envenime. Donnons-nous seulement le plaisir d'y admirer un merveilleux esprit et un cœur généreux.

Esprit de Voltaire. — Vesprit, chez Voltaire, il est plus facile de l'aimer que de le définir ; car nul autre ne l'égale dans le pays le plus spirituel du monde. Le sien, au témoignage de M. D. Nisard lui-même, peu suspect pourtant de tendresse pour notre auteur, « remplit toute l'idée » que comporte ce mot : badinage souriant dont l'ironie effleure les ridicules, sans que l'auteur excepte ses propres travers ; enjouement d'une raison qui s'amuse de ses rencontres subites ; chocs imprévus d'idées qui brillent et pétillent comme des fusées, comparaisons familières dont la justesse a le caprice de la fantaisie : — « il y a eu de tout temps des Frérons dans la littérature ; mais on dit qu'il faut qu'il y ait des chenilles pour que les rossignols les mangent, afin de mieux chanter — ; hyperboles joyeuses qui donnent à des vérités le relief d'un paradoxe : — « sij'avais des obligations au diable, je dirais du bien de ses cornes » — ; art délicat de distribuer ou d'accepter la louange ; simplicité rapide et gracieuse; franchise de naturel, mais surtout bon sens alerte qui toujours prononce le mot définitif ; car ses boutades mêmes nous font réfléchir, et ses épigrammes en apparence les plus étourdies sont des lueurs furtives. Oui, il sait être presque profond sous un air finvole, et il grave toutes les pensées en glissant sur les surfaces. Agrément, vivacité de tour, précision, netteté, bonheur de l'e.xpression, choix et finesses de la

nuance, voilà donc le signe distinctif de ses plus fugitives bagatelles : elles sont écrites pour l'immortalité. Il a surtout horreur des phrases. « Vos belles phrases », lui dit-on un jour, « Mes belles phrases! mes belles phrases! Apprenez, s'écria-t-il, que je n'en ai pas fait une de ma vie. » Mais, au lieu d'énumérer lourdement des choses légères, voyons plutôt l'artiste à l'œuvre en quelques-uns des genres où, sans y songer, il nous offre des modèles aussi parfaits qu'inimitables.

L'Iiomme d'affaires. Le financier géiiépcux. — Feuilletons, par exemple, ses lettres d'affaires, c'est-à-dire celles qui se prêtent le moins aux gentillesses de la plume, et dont pas une pourtant ne nous paraît sèche ou ingrate. Dès l'année 1718, Voltaire s'était dit : « J'ai vu tant de gens de lettres pauvres et méprisés que je résolus de n'en pas grossir le nombre. En France, il faut être enclume ou marteau; j'étais né enclume. » Mais il ne voulut pas l'être toujours, et nous ne saurions l'en blâmer; car, pour lui, la fortune fut un moyen, et non un but, puisqu'elle lui permit de s'affranchir, et de faire du bien *. « Si Socrate avait eu un grand état de maison, écrivait-il, Anitus, au lieu de lui faire boire la ciguë, aurait été lui demander à dîner. » C'est nous avertir qu'il se proposait d'en finir avec les poètes faméliques gueusant une pension dans l'antichambre d'un seigneur hautain ou d'un financier insolent. Or il faut lui savoir gré d'avoir inaugui'é dans sa personne la dignité de l'homme marchant de pair avec les privilégiés de la naissance et de la finance. Disons mieux : ce fut lui qui, bien souvent, prit le pas sur eux, et les compta parmi les clients de sa souvel'aineté.

Voilà ce qui met à l'abri de toute enquête malveillante les

1. La première source de sa fortune fut sa plume : car son origine date de la souscription faite à Londres en faveur de la Renriade. Cette réserve lui permit en 1833-34 de prendre, par les conseils de Paris-Duverney, un intérêt dans les vivres de l'armée d'Italie. Il en retira 800 000 francs. En 1742, il fit le trafic des grains avec un sieur Dumoulin. En 1743, il s'associa avec Marchand, son parent, pour la fourniture de 10 000 habillements destinés à la milice, et avec l'abbé Moussinot pour le commerce des tableaux. Il prit des intérêts dans plusieurs maisons qui faisaient le trafic de Cadix et des Indes orientales. Enfin, il prêtait à plusieurs princes ou grands seigneurs, sous forme de rentes viagères. Son frère aîné, janséniste renforcé, lui laissa, bien malgré lui, en quittant co monde, 200 000 francs.

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nombreuses lettres où il use de détours si ingénieux pour régler des intérêts en souffrance, sans paraître inquiet ni trop pressé. On ne saurait être plus adroit et plus poli dans la façon de recouvrer des revenus arriérés, et de délier la bourse d'un débiteur réfractaire, en lui demandant pardon de la liberté grande. Vous en jugerez par la lettre qu'il envoie au prince de Conti, non sans lancer à ses trousses t un bon avocat au Conseil ». Comment garder rancune à un créancier qui faisait parler le papier timbré avec la courtoisie que voici : < Je suis plus fâché que vous, Monseigneur, des procédures qu'on a faites : tout cela est infiniment désagréable. Je m'en console par un peu de philosophie, et surtout par l'espérance que vous me continuerez vos bontés. » Parfois pourtant il n'était pas si accommodant, témoin ce billet : « M. de Gennes est fermier général des Etats de Bretagne. S'il ne paye pas, c'est une très mauvaise volonté; à moi la justice est le remède. Il n'est pas si radoteur que vous me le dites. Il est cousu d'or, et, s'il radote, c'est en Harpagon ; et ce serait radoter nous-mêmes que de ne pas le faire payer. C'est à un huissier de faire toutes les honnêtetés de cette affaire, et je vous supplie de ne pas épargner cette politesse dont l'utilité est reconnue et toujours pardonnable envers un avare. » (A l'abbé Moussinot, mars 1738.) Aussi plait-il davantage lorsqu'on le voit traiter en Mécène des confrères plus favorisés d'Apollon que de Plutus, se venger par un bon mot des gens qui lui font faillite, abandonner ses droits d'auteur à la Comédie Française, et, frustré d'une somme importante parla négligence de Thiériot, le rassurer en disant : « Je serais bien indigne d'être homme de lettres, si je n'aimais mieux perdre cent louis que de gêner un ami », ou encore écrire à Destouches qui lui doit quinze louis : « J'aime mieux vos vers que votre argent ».

Le solliciteur bénévole. Lettres de recommandatioii. — Nous goûterons plus encore les innombrables requêtes où Voltaire se fait solliciteur au profit des naufragés de la vie qu'il remet à flot, et tire de la gêne ou de la misère. Nul médiateur n'est plus insinuant, plus habile à stimuler le zèle des protecteurs qu'il invoque, à chatouiller leur amour-propre, à engager leur bonne volonté sans paraître importun, à prévenir les objections, et à séduire les puissants par des civilités aimables qui

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sont déjà de la reconnaissance. Lisez entre autres la prière qu'il adresse à Mme du Deffand, en faveur de l'abbé Linant qui désirait devenir lecteur de la duchesse du Maine. Mais où il excelle surtout, c'est quand il plaide pour les humbles, par exemple pour ce vieux soldat qui voulait entrer aux Invalides : t Ces jours derniers, je rencontrai Eustache Prévôt, dit la Flamme, l'un des invalides que vous avez eu la bonté de me donner. Il me dit qu'il était presque aveugle : je lui répondis que je ne voyais pas trop clair. Il ajouta qu'il était malade; je lui répliquai que j'étais tombé en apoplexie, il y a près de deux mois. 11 m'avoua en soupirant qu'il était cassé de vieillesse ; je lui fis confidence que j'avais quatre-vingt-trois ans. Enfin, il me conjura d'obtenir que vous daignassiez l'admettre parmi les Invalides de votre Hôtel. Il me protesta qu'il voulait avoir la consolation de mourir sous vos lois et sous vos yeux. Je vous demanderais la même grâce pour moi ; mais il faut donner la préférence à un vieux soldat qui a essuyé plus de coups de fusil que je n'en ai jamais tiré à des lapins. > (A M. d'Espagnac, 9 mai 1772.) Qu'on nous permette de citer aussi cette autre page qui est touchante, sous sa drôlerie : « J'ai une grâce à vous demander; c'est pour les Pichon. Ces Pichon sont une race de femmes de chambre et de domestiques transplantée à Paris par Mme Denis et consorts. Mme Pichon vient de mourir à Paris, et laisse des petits Pichons. J'ai dit qu'on m'envoyât un Pichon de dix ans pour l'élever : aussitôt un Pichon est parti pour Lyon. Ce pauvre petit arrive je ne sais comment; il est à la garde de Dieu. Je vous prie de le prendre sous la vôtre. Cet enfant est ou va être transporté de Paris à Lyon par le coche ou par la charrette. Comment le savoir? Où le trouver? J'apprends par Mme Pichon des Délices que ce petit est au panier de la diligence. Pour Dieu, daignez vous en informer; envoyez-le-moi de panier en panier, vous ferez une bonne œuvre. J'aime mieux élever un Pichon que de servir un roi, fût-ce le roi des Vandales. » (A TroncMn, banquier à Lyon, 29 juillet 17;i7.)

Lettres de remerciements, de félieitutions. de compliments. L'art de louer avec dignité. — Il n'a pas moins de charme et d'entrain dans les occasions où il s'agit soit de remercier soit de féliciter. Alors les mots flatteurs coulent de

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source. Cela vaut les épîtres les plus délicieuses d'Horaco, témoin ce billet reçu par Turgot, le 28 juillet 1774, au lendemain du jour où il fut nommé ministre de la Marine : « Monseigneur, je me tiens très malheureux d'être continuellement près de mourir, lorsque je vois la vertu et la raison supérieure en place. Vous allez être accablé de compliments vrais, et vous serez presque le seul à qui cela sera arrivé. En chantant à basse note le de Profundis pour moi, je chante Te Deum laudamiis pour vous. » On sent qu'il est en fête. Il en a le droit; car le ministère de Turgot est un peu son œuvre. Il n'aura pas toujours la même cordialité dans la louange, notamment lorsqu'il dit, en 1765, à soixante et onze ans : « J'ai trois ou quatre rois que je milonne. Comme je suis fort jeune, il est bon d'avoir des amis solides pour le reste de la vie i. Voltaire fut pour la Philosophie un ministre des affaires extérieures. Sans parler de Frédéric, le duc de Wurtemberg, l'électeur Palatin, le duc et la duchesse de Saxe-Gotha sont presque ses courtisans. Le pape Benoit XIV eut l'esprit de ne pas refuser la dédicace de Mahomet. Elisabeth et Catherine II l'assiègent de leurs coquettei'ies. Christian VII de Danemark s'honore d'avoir appris de lui à penser. Gustave III place sous son patronage la révolution politique accomplie par lui à Stockholm (août 1772). Joseph II ne s'abstient que par déférence pour Marie-Thérèse d'aller le visiter à Ferney.

Gardons-nous pourtant de prendre pour un plat adulateur celui qui put dire avec la familiarité d'un joueur gagnant la partie : « J'ai brelan de rois quatrième » : car Voltaire a toujours fini par se mettre à l'aise avec les plus grands, surtout après les aventures de Potsdam, et par concilier les égards dus au rang suprême avec ce qu'il se devait à lui-même. S'il offre la fine fleur de ses hommages, s'il sait captiver par mille coquetteries ceux dont il a besoin et qui lui rendront la pareille, sa dignité reste donc sauve. Il n'est jamais plus enchanteur que dans ces rencontres où il ne s'agit que de façonner un bijou, et de polir un diamant. Plus la substance est mince, plus est ingénieux un art qui ne parait pas. Ces bulles fragiles sont on ne sait quoi d'impalpable et d'impondérable qui se joue dans la lumière.

Le cœnr de Voltaire. Sa clientèle. L'avocat des grandes causes. Le promotenr des réformes. Le philanthrope. —

Mais les lettres de Voltaire ne glorifient pas seulement son esprit, elles justifient encore son cœur, et attestent sa bonté. Ici les preuves surabondent; il en est même de si retentissantes, et si souvent célébrées, qu'on peut craindre, en les rappelant, d'insister sur un lieu commun, ou de démontrer l'évidence. Il faut pourtant bien parler d'abord de toute cette clientèle d'opprimés, dont il fut l'avocat bénévole et infatigable. Plus sa renommée grandissait, plus il sentit qu'elle lui imposait une responsabilité bienfaisante; et, s'il a vraiment régné sur l'Europe, c'est surtout parce que toute violation du droit lui arrachait un de ces cris qui traversent les âges.

Les noms de Calas et de Sirven * viennent ici sur toutes les lèvres. Or, en songeant à ce qu'il lui fallut de dévouement, de patience, de courage, de travail, et d'énergie pour soulever l'opinion en faveur de ces familles innocentes, et forcer la justice à reconnaître une irréparable iniquité, on croit Voltaire sur parole quand il nous dit : c Durant ces trois années, il ne m'est pas échappé un sourire que je ne me sois reproché comme un crime ». Il y a des accents qui ne trompent pas; celui-ci par exemple : * Je pleurais, à l'âge de seize ans, lorsqu'on me disait qu'on avait brûlé, à Lisbonne, une mère et sa fille, pour avoir mangé debout un peu d'agneau cuit, avec des laitues, le 14 de la lune rousse. L'innocence opprimée m'attendrit; la persécution m'indigne et m'effarouche. Plus je vais en avant, plus le sang me bout. J'ai toujours la fièvre le 24 du mois d'auguste, que les barbares Welches nomment aoiit; c'est le jour de la Saint-Barthélémy. Mais je tombe en défaillance le 14 mai, où l'esprit de la Ligue assassina Henri IV.... Cependant,

1. Le 9 mars 1762 avait été exécuté à Toulouse Jean Calas, vieillard protestant accusé d'avoir pendu son îUs, parce qu'il voulait, dit-on. se convertir. Obligée de s'expatrier, sa famille se réfugia à Genève. C'est à cette occasion que Voltaire composa son l^aité sur la tolérance (1763). Il sut intéresser Choiseul à cette affaire. La sentence de Toulouse fut cassée, et Calas proclamé innocent le 9 mars 1765. — Quant à Sirven, il habitait Castres. Une de ses filles, dont l'esprit était troublé, se jeta au fond d'un puits. Sirven, comme Calas, fut accusé d'avoir tué sa fille pour empêcher sa conversion; il réussit à se sauver en Suisse, et fut condamné à être pendu en effigie. Ce procès do réhabilitation dura dix-huit ans.

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les Français dansent comme si de rien n'était. Calas et le chevalier de la Barre m'apparaissent quelquefois dans mes rêves. On croit que notre siècle n'est que ridicule : il est horrible. » Oui, cette tragédie de Toulouse lui fit alors oublier toutes les autres, jusqu'aux siennes; oui, bien des infortunes trouvèrent en lui un vengeur éloquent, sinon toujours désintéressé. Tantôt il s'efforce de défendre la vie de l'amiral Byng contre l'inflexible politique du gouvernement anglais, intéressé à voir un coupable dans l'officier vaincu par les armes de la France. Tantôt il cherche sous la poudre des greffes les titres qui, méconnus d'abord par un parlement formaliste, serviront plus tard, grâce à Louis XVI, à l'affranchissement des serfs du mont Jura. Ailleurs, bien que partisan du coup d'Etat de Maupeou contre les parlements, il flétrit les sévices exercés par le pouvoir contre la vieillesse illustre de La Chalotais. En même temps il revendique la réhabilitation de Lally-Tollendal, accordée enflin, la veille de sa mort, aux efforts réunis de la piété filiale et de la philosophie. Une autre fois, c'est le jeune Fabre qu'il arrache, après sept années de douleurs, à la perpétuité des galères, où il s'est héroïquement substitué à son père. Sans son intervention, la veuve de Montbailly eût payé de sa tête l'erreur judiciaire qu'on appelle la méprise d'Arras. S'il n'a pu dérober le jeune chevalier de la Barre aux juges d'Abbeville, du moins il sauve d'Etallonde, complice d'une faute punie comme un parricide.

Nulle plainte ne réclame en vain le secours de cette voix puissante qui protège l'honneur des victimes, quand il est impossible de prévenir leur supplice. C'est encore Voltaire qui, avant Beccaria, réclame sans relâche contre la barbarie de la procédure criminelle et les cruautés de la torture. C'est lui qui, avant Adam Smith, éclaire les problèmes élémentaires de l'économie politique et réhabilite le luxe calomnié par d'inintelligents déclamateurs. C'est lui qui s'élève contre la vénalité des charges, laquelle avait trouvé grâce devant l'ex-président Montesquieu, qui obtient pour les protestants la faculté des mariages mixtes, qui fait convertir la corvée en redevances pécuniaires, et provoque les adoucissements apportés à la tyrannie des maîtrises. La plupart des réformes accomplies par

Turgot l'eurent donc pour promoteur; et dans cette propagande salutaire, la vieillesse de Voltaire ne s'annonçait au monde que par une sollicitude plus constante pour les intérêts généraux de l'humanité.

« L'aubergiste de l'Europe. » Le seigneur de Ferney. L'intercesseur universel. — Tel nous le montrent aussi ses lettres intimes ; car il avait le droit de dire : « Les terres que j'ai défrichées et un peu embellies n'ont vu couler que les larmes des Calas et des Sirven, quand ils sont venus en mon asile T>. Dans son diocèse, i il a quadruplé le nombre de ses paroissiens », et il n'y a pas un seul pauvre autour de son château. D'un village il a fait une ville : elle a ses manufactures dont le commerce rapporte plus de 400 000 francs par an. Il l'a dotée d'un théâtre et d'une église. Il a fait passer la charrue sur des marais stériles. Aux fêtes solennelles, son curé lui adresse une harangue, ses vassaux le saluent par des décharges de mousqueterie, les rosières lui présentent des corbeilles de fruits enrubannés, ses fermiers boivent à sa santé le vin de ses crus. Chaque jour lui amène des amis, des étrangers, des beaux esprits, des princes, des hommes d'épée, de robe ou même d'église, un peintre comme Veruet, un sculpteur comme Pigalle, un musicien comme Grétry. Les paysans qui passent trouvent chez le seigneur du lieu un diner prêt et une pièce de monnaie pour continuer la route.

Quant à lui, il est l'intercesseur universel, et tient le ministère des grâces. Tantôt c'est frère Macaire qu'il recommande au marquis d'Argenson, pour qu'il lui délivre une patente d'ermite. Tantôt c'est une candidature qu'il patronne à l'Académie. Aujourd'hui il écrit au duc de Richelieu pour qu'il augmente les honoraires de Lekain. Demain, c'est un jeune secrétaire qu'il propose à un diplomate, ou un pauvre diable qu'il place en quelque bonne maison. Une autre fois, il plaide près d'un résident de France pour une dame genevoise qui soupire après le rappel de son mari banni par le Conseil de Genève ; ou bien il frappe à la porte de M. Fallu, intendant de Lyon, en faveur d'un Israélite auquel la douane a saisi ses bardes. Nous ne disons rien des confrères besogneux ou des débutants pleins despérances, qu'il faut réconforter par des subsides ou des encoura-

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