‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 249 sur 344 · LA CORRESPONDANCE : L AMI DES LETTRES · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE : L AMI DES LETTRES

pas en avoir d'autre : mais c'est un défaut très dangereux. Que m'importe si l'enlant est étouffé à force de caresses, ou à force d'être battu? Vous aurez plus d'esprit que tous les autres, quand vous aurez retranché votre superflu. » En revanche, il sait louer à plein cœur Vauvenargues et « ses coups de pinceau si flers, ou si tendres ». « Je vais lii'e vos portraits, lui écrit-il en 1746. Si jamais je veux faire celui du génie le plus naturel, de l'homme du plus grand goût, de l'âme la plus haute et la plus simple, je mettrai votre nom au bas. »

Le inauvais goût, il le déteste et le combat à outrance comme le fanatisme. Lui qui rit de tout, il a des colères tragiques contre un méchant vers. La seule chose qu'il ne pardonne pas à un philosophe, c'est d'écrire mal. Nous ajouterons même que ce contempteur de toute tradition est ici parfois plus dévot qu'on ne voudrait à l'orthodoxie classique, ainsi qu'on le verra plus loin.

Avec l'âge, il semble même obsédé par la crainte d'une décadence. Les temps lui paraissent durs, comme les vers qu'on lui envoie. En les lisant, il ne reconnaît plus sa langue. Il se plaint que la France « vive à crédit » sur sa gloii^e d'autrefois. Ecoutez les lamentations que voici : « Ces messieurs ne cherchent des phrases nouvelles que parce qu'ils manquent d'idées. Pardonnez- leur de damer toujours, parce qirils ne peuvent marcher droit. — Quel style que celui d'aujourd'hui! ni grâce, ni décence, ni nombre, ni harmonie! Chacun fait des sauts périlleux. Je laisse les Gilles sur leur corde lâche, et je cultive comme je peux mes champs et ma raison. » En mars 1770, il répète sur tous les tons avec amertume : « La littérature n'est à présent qu'une espèce de brigandage. S'il y a encore à Paris quelques hommes de génie, ils sont persécutés; les autres sont des corbeaux qui se disputent quelques plumes de cygne du siècle passé qu'ils ont volées, et qu'ils ajustent comme ils peuvent à leur queue noire. » Enfin, à la veille de sa mort, il écrivait au censeur Marin : n La canaille se mêle de prétendre à l'esprit; elle fait taire les honnêtes gens et les gens de goût. Vous buvez la lie du détestable vin produit dans le siècle qui a suivi le siècle de Louis XIV. » S'il y eut trop de pessimisme chez un vieillard qui pensait que le monde allait finir avec lui,

excusons ces boutades d'un philosophe qui disait : « Je ne mangerai pas des fruits de l'arbre de la tolérance que j'ai planté : je suis trop vieux, je n'ai plus de dents : mais vous en mangerez un jour. »

Voltaire comparé auv autres épistoliers. Le plus français de nos écrivains. — Pour trouver des modèles parfois comparables à Voltaire, il faudrait — sans s'arrêter à Balzac, ni à Voiture, ni à tous les épistoliers ou épistolières du xviP et du xviii'^ siècle, qui ont eu certes bien des mérites et que nous étudierons à part — chercher dans Mme de Sévigné ou même remonter jusqu'à Cicéron, ou jusqu'aux épitres d'Horace; car il rappelle l'un par l'intérêt des questions variées qu'il agite, et l'autre par le tour d'une conversation où sa philosophie souriante associe à l'ironie de l'observateur les délicatesses du lettré. Il est, comme ce dernier, un maître qui n'a pas le ton d'un maître et, sans nous faire la leçon, nous rend plus clairvoyants; car il y a une lumière dans ce style qui montre tout, sans se faire voir. D'autres ont des qualités qui frappent et avertissent le lecteur; elles sont individuelles, et particulières à tel ou tel. Mais la clarté est insensible comme l'air qui nous entoure et impersonnelle comme la pensée pure, dont elle est l'essence même. Or, si les yeux se réjouissent quand se dissipe un brouillard qui confondait les couleurs et les formes des objets, n'est-ce pas aussi une joie pour l'intelligence de voir le jour se faire dans ses idées, et les raisons des choses sortir de l'obscurité qui les enveloppait?

Ce besoin de nous entendre avec nous et avec les autres est français par excellence, comme l'attestent la bonne foi et la probité de notre langue si régulière et si transparente. Puissions-nous donc apprendre de Voltaire à ne pas démentir cette vérité littéraire! Il nous inspirera le mépris de l'ostentation, de l'effet des procédés bruyants, des aventures ambitieuses, des dissonances, des violences, de tout ce qui est apparat, air de bravoure, mensonge et charlatanisme. En nous conseillant de ne tromper personne, de ne rien surfaire, de ne jamais parler dans le vide, il nous empêchera d'être dupes de ce qui sonne faux. En même temps sa gaieté, qui aida nos pères à traverser allègrement les orages, ne sera point mauvaise pour une gêné-

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ration sérieuse et attristée, pour une jeunesse qui ;)arfois plie sous le fardeau. En tout cas, disons-nous que, si le style change, et doit changer avec la diversité des talents, des goûts et des écoles qui les représentent, Voltaire mérite encore d'être appelé le plus français de nos écrivains.

Cunclasiou sur la correspondance de Voltaire. — Plus on pratique la correspondance, plus on goûte l'écrivain et plus on pardonne à l'homme, malgré toutes les occasions qu'il nous y donne de juger ses incroyables petitesses de tête et de cœur. On s'y sent tout près de son génie, baignant dans sa clarté, vivant de sa vie. Et cette vie a trois quarts de siècle, et ce siècle est celui de l'esprit dont Voltaire est le roi ; et c'est le siècle qui court à la grande Révolution; et le patriarche de Ferney est le chef plus ou moins écouté, mais reconnu, de ceux qui vont commencer cette Révolution, le général de parade devant qui les troupes tiennent à honneur de défiler, tandis qu'il nous en fait le dénombrement si intéressant.

Cette épopée qu'il a manquée dans la Henriade, elle est là, diffuse,- dans sa correspondance, où l'on peut suivre un à un, en pleine lumière, les innombrables épisodes de cette mêlée vraiment épique des vieilles choses qui chancellent et menacent encore et des idées fortes qui les sapent avec une audace croissante, où l'on entend se croiser les mots d'ordre et s'élaborer les ruses de bonne et mauvaise guerre, où l'on voit passer soldats et capitaines, espions et dupes, avec leur crânerie et leurs rodomontades, leurs hypocrisies et leurs lamentations, cependant que Voltaire, comme son ami Frédéric dans la mêlée des marionnettes humaines, y joue le rôle du « Savoyard qui montre la lanterne magique ».

Mais rien ne vaut le spectacle qu'il offre lui-même au centre de tout, nous mettant, en critique avisé et en auteur tour à tour enthousiaste et transi, dans la confidence de la genèse et des phases de toutes ses œuvres, nous jouant, au naturel, les mille et une comédies de ses vanités et de ses rancunes, faisant miroiter une à une toutes les facettes de son esprit et de son caractère, s'y peignant au vif, non sans nous choquer souvent, mais toujours sans nous lasser, tant il est gai, vif, mobile, insinuant et surtout spirituel et vivant.

C'est une œuvre unique où il y a toute l'imagination de la correspondance de Mme de Sévigné, avec plus de variété, toute la vie de celle, de Cicéron, avec plus d'intérêt, toute la coquetterie de celle de Pline, avec plus d'esprit, et d'un style si inventif et pourtant si correct, si brillant et si limpide à la fois, et d'une si prodigieuse variété que, pour ne pas y voir l'incomparable chef-d'œuvre de la prose française, il faut relire Bossuet et de près.

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