‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 251 sur 344 · LE CRITIQUE : SES PREJUGES · texte numérisé non relu

LE CRITIQUE : SES PREJUGES

ses rivaux, dans tous les temps, seront entachés de partialité. Enfin il a beau faire effort quelquefois pour déclarer que « le 10 kalon n'est pas le même pour les Anglais et pour les Français,... que le beau est souvent très relatif », il ne réussit jamais à s'affranchir assez de son goût classique ou, plus exactement, néo-classique. De là les singulières aberrations de sa critique sur les Anglais ou les Espagnols, ou sur toute œuvre qui est conçue en dehors des règles et des bienséances néo-classiques. Pour Voltaire comme pour La Bruyère qu'il continue directement, le dogme fondamental et plus ou moins avoué de toutes ses théories littéraires est la prédominance de la forme sur le fond.

Cette insuffisance d'érudition, ce classicisme outré, cette envieuse partialité, voilà donc les trois causes principales d'erreur pour Voltaire critique, celles auxquelles il faut toujours songer avant d'adopter ses arrêts, et dont on retrouve l'influence dans ses jugements sur tous les genres.

Étroite$tse de sa conception de l'épopée et de la haute poésie; sa partialité pour ou contre ses contemporains. — Par exemple, si sa théorie du poème épique est trop évidemment insuffisante; s'il ne devine pas les conditions de temps et de milieu nécessaires à l'éclosion d'une épopée; s'il ne soupçonne pas la distinction essentielle à faire entre l'épopée primitive et l'épopée savante; s'il croit nécessaire de réfuter cette opinion de M. de Malézieux que les Français n'ont pas la tête épique; s'il espère y avoir réussi en écrivant sa Henriade, et en y faisant jouer la machine épique, suivant la recette du Père Le Bossu, c'est qu'il n'entend pas mieux Homère que ne fait La Motte, c'est qu'il ignore, comme Boileau et tout le monde autour de lui, ce vénérable trésor de nos épopées nationales qu'exhumera l'érudition du siècle suivant.

Si sa conception de la poésie est mesquine, c'est qu'il a voulu, suivant la pure formule néo-classique, subordonner

1. Cf. Extraits en prose de Voltaire, par M. Brunel (Hachette), p. 277 sqq. Nous renvoyons nos lecteurs à ce choix très judicieux et très suffisant. Nous en suivrons le texte et les divisions d'aussi près que possible, dans ce complément à l'étude de M. Merlet sur 'Voltaire, qu'a rendu nécessaire l'article des nouveaux programmes, intitulé : Voltaire, Extraits en prose.

l'imagination et la sensibilité elle-même à la raison. Il déclare expressément que « les vers, pour être bons, doivent avoir l'exactitude de la prose, en s'élevant au-dessus d'elle ». Ne donne-t-il pas, comme un critérium infaillible de la valeur des imaginations poétiques, le conseil de les dessiner en idée et de voir le tableau qu'elles feraient ainsi sous nos yeux? Comment s'étonner après cela que, non content de ne pas entendre Pindare, comme Boileau, il se soit cru dispensé de tout respect envers lui, et ait étalé en le critiquant, une ignorance si plaisante? En vérité, son intelligence de la haute poésie touche parfois au comique, et il en arrive à écrire très sérieusement :

« L'enthousiasme est admis dans tous les genres de poésie où il entre du sentiment... Ce qui est toujours fort à craindre dans l'enthousiasme, etc. L'enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes.... » Ne croirait-on pas entendre cet abbé précepteur, interprète du goût français à l'étranger et si finement croqué par Stendhal, auquel il définissait la poésie l'art d'orner la prose de rimes et de l'illustrer avec des images bien dosées? Aussi l'auteur de la Henriade était-il plus fondé qu'il ne le croyait à dire : « De toutes les nations polies, la nôtre est la moins poétique ».

Sans entrer dans le détail de ses jugements sur ses contemporains, il suffira de renvoyer à ceux qu'il a multipliés sur les trois écrivains du xviii'^ siècle qui furent les plus grands, avec ou après lui, à savoir : Montesquieu, Buffon et Rousseau. Ils sont célèbres par leur injustice ou leur frivolité. En revanche, pour combien d'écrivains plus ou moins médiocres, mais amis, n'a-t-il pas fait fumer son encens, dans sa correspondance?

Voltaire et « le grand goût ». — Mais, après ces réserves expresses, il faut reconnaitre que Voltaire a senti mieux que personne et loué, même chez les autres, certaines qualités littéraires qu'il possédait au plus haut degré, telles que le sentiment du génie de notre langue, le style, l'esprit, le goût classique, le grand goût, comme il l'appelle *. Alors quelle rapide sûreté dans le coup d'oeil, quelle alerte finesse dans le goût, quelle gravité ou quelle verve dans les considérants du jugement, et

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