LE COMMENTATEUR DE CORNEILLE
Irrévérences et excuses de Voltaire comnieutatear de Corneille. — Ne lui tenons donc pas rigueur pour quelques espiègleries par lesquelles il traduit sa mauvaise humeur de racinien, selon son mot, devant les défaillances du sublime et inégal auteur du Cid. D'ailleurs elles lui échappent surtout dans les lettres où il traduit, au jour le jour, avec sa verve primesautière, les impressions variées qu'il éprouve à la lecture de Pierre. Il est vrai qu'elles sont fort irrévérencieuses. Après avoir déclaré solennellement, par exemple : « Il ne s'agit pas seulement de louer Corneille, il faut dire la vérité. Je la dirai à genoux et l'encensoir à la main », il écrira à d'Olivet : « Je donne quelquefois des coups de pied dans le ventre à Corneille, l'encensoir à la main, mais je serai plus poli ». Voulonsnous enfin voir à plein le gamin de Paris qui fut toujours en lui, écoutons-le déclarer à D'Alembert, en riant sous cape : * Il est vrai que dans l'examen de Polyeucte je me suis armé quelquefois de vessies de c au lieu d'encensoir ». Mais si Bernis
le trouve trop bon pour « ce rabâcheur, ce déclamateur », D'Alembert le tance vertement. « La patience échapperait aux anges comme à moi », se récrie-t-il alors, mais il promet d'adoucir ses jugements, il s'accuse même sincèrement. Il s'excuse aussi sur toute sa tactique de dénigrement, et non sans adresse; par exemple quand il déclare : c C'est sur les imperfections des grands hommes qu'il faut attacher sa critique; car si le préjugé nous faisait admirer leurs fautes, bientôt nous les imiterions, et il se trouverait peut-être que nous n'aurions pris de ces célèbres écrivains que l'exemple de mal faire ».
Enfin, s'adressant respectueusement à l'auteur de Cinna luimême, il s'écrie : € Je ne peux ni ajouter ni ôter rien à votre gloire : mon seul but est de faire des remarques utiles aux étrangers qui apprennent notre langue, aux jeunes auteurs qui veulent vous imiter, aux lecteurs qui veulent s'instruire ». Ajoutons-y quelque malignité, celle qui lui venait du double désir d'exalter par ricochet l'inimitable perfection de son cher Racine, « sans lequel il n'y a point de salut », et de faire ressortir, par la même occasion, les mérites évidents du meilleur disciple de ce maitre, c'est-à-dire de Voltaire lui-même. Mais
lui objecterons-nous avec La Bruyère que « le plaisir de la critique nous ôte celui d'être vivement touché de très belles choses »? Loin d'en convenir, il déclare que « les censures de réflexion n'ôtent jamais le plaisir du sentiment » : et il a du moins prouvé à tous les lecteurs du Commentaire qu'elles le renouvellent; car, en y inquiétant souvent notre admiration, ne nous a-t-il pas obligés à la mieux ressentir, à force de la défendre contre lui?