‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 266 sur 344 · PREMIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PÉRIODE

Origines et première édncatîon. — Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève, le 28 juin 1712. 11 était le second fils d'Isaac Rousseau, horloger de son métier, maître de danse par occasion, du moins dans sa folle jeunesse, citoyen de Genève et arrière-petit-fils d'un Parisien, Didier Rousseau, qui avait émigré à Genève, où il avait obtenu le droit de bourgeoisie en 1555.

la critique ; aussi devons-nous un avis préalable au lecteur d'âge mûr. Nous l'avertissons, une fois pour toutes, ne voulant pas charger les pages de cette étude de références au moins inutiles à la majorité de notre public, que nous avons contrôlé de notre mieux les témoignages les plus récents. Quant à ceux de Rousseau, nous ne les avons jamais acceptés qu'avec la déiiance nécessaire et suffisante. Nous ne croyons pas d'ailleurs que le très grand respect du à la jeunesse de la plupart des étudiants en lettres nous ait rien fait taire de ce qui peut servir à expliquer l'écrivain par l'homme. On nous dispensera donc de faire ici un étalage de sources qui sera mieux à sa place dans notre Précis de la Littérature française. Voir d'ailleurs la Bibliographie, en tête du présent volume.

r" PERIODE : L école; le greffe; l atelier. 569

Sa mère était Suzanne Bernard, citoyenne, épouse légitime et très aimable d'Isaac Rousseau. Elle mourut en donnant le jour à Jean-Jacques. L'enfant fut d'abord élevé par son père qui lui farcit la tête d'un amalgame insensé de romans et d'histoires pris dans le tas des livres laissés par la mère et par le grandoncle maternel, le ministre protestant Bernard. La sensibilité larmoyante et d'ailleurs très intermittente du père, et les caresses de la tante Suzon suppléaient tant bien que mal à l'absence de la mère, et plutôt bien que mal, vu l'humeur coquette, aujourd'hui trop avérée, de la défunte. Joignons-y les gâteries de la mie Jacqueline qui gardera précieusement la tasse où elle donnait à boire à son nourrisson, et où les partisans de Jean-Jacques viendront, lors des troubles de Genève, boire le vin en son honneur. Rousseau avait un peu plus de di.x ans quand son père, à la suite d'une dispute avec un ex-capitaine au service de la Pologne, où il parait avoir poussé l'affaire d'une assez gaillarde manière, dut s'exiler à Nyon. Il s'y remaria, quatre ans après, ayant du reste laissé l'enfant aux soins de son beaufrère, Gabriel Bernard, ingénieur pour la ville de Genève.

Rousseau à l'école, au greffe, à l'atelier. — L'oncle et la tante Bernard mettent Jean-Jacques en pension, avec leur fils, Abraham, chez le pasteur de Bossey, M. Lambercier. Il y reste environ deux ans, sous la discipline aigre-douce du pasteur et de sa sœur, y prenant un goût beaucoup plus vif pour la campagne, le jardinage et l'amitié, grâce au site et au cher cousin Abraham, que pour les matières enseignées qui étaient, dit-il avec un dédain suspect, « le latin et tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'éducation ». On l'en retire, et pendant huit mois, son temps, partagé entre le séjour de Genève et les visites à Nyon, se perd en c niaiseries j. On lui cherche une profession, et, après mûre délibération, on le met chez M. Masseron, greffier de la ville, pour y apprendre F « utile métier de grapignan^ ». Ce premier apprentissage a si peu de succès que les clercs le déclarent bon à mener la lime. On les en croit sur parole, et l'enfant commence un nouvel apprentissage,

1. Le sens de ce terme populaire, est : procureur retors et avide. II y personnage d'Arlequin grapignan, dans la comédie italienne.

chez un graveur pour montres, nommé Ducommun, i jeune homme rustre et violent ï (26 avril 1725).

Sous la férule d'un pareil maître, stylé par des compagnons d'atelier vicieux, et quelque diable aussi le poussant, comme il l'avoue, Rousseau fait pendant trois ans un médiocre apprentissage de Fart de graver les montres, mais passe maître en friponnei'ies. Notons pourtant la persistance de son goût pour la lecture, qui lui fait dévorer clandestinement la marchandise suspecte de la Tribu, « fameuse loueuse de livres ».

Ronssean vagabond, catéchumène, laquais. — Mme de Warens. — Il avait atteint sa seizième année quand, le dimanche 14 mars 1728, au retour d'une promenade où il s'était attardé avec ses camarades, il voit se fermer devant lui les portes de Genève. Il était dans le cas de récidive, et, pour éviter un châtiment vraiment redoutable, il prend soudain le parti de fuir, de déserter sa profession, quitte à laisser son père indemniser son patron, et de a s'abandonner à la fatalité de sa destinée ».

Elle se noua très vite. Le premier chemin de traverse l'ayant mené chez le curé d'un village voisin, M. de Pontverre, l'excellent homme se met en devoir de catéchiser sommairement le jeune protestant et charge une jeune dame d'Annecy, nouvellement convertie, d'achever son œuvre, et voilà Rousseau sous l'étrange tutelle de Mme de Warens. Elle devait durer treize ans (1728-1741), de loin d'abord pendant trois ans. Mais si cette directrice de conscience, très médiocrement préparée à son rôle par l'incurable légèreté de ses mœurs, ne fit pas du jeune catéchumène un chrétien très orthodoxe, du moins ne convientil pas de l'accabler sous le poids d'une responsabilité qu'elle n'avait pas cherchée et dont, après tout, la fin excuse les moyens. En somme, elle aurait pu user beaucoup plus mal du « droit que ce sexe a toujours eu sur les aventuriers », comme dit Jean-Jacques quelque part. Il faut même lui savoir quelque gré pour avoir sauvé du vagabondage le jeune aventurier, et pour lui avoir appris à goûter les livres et à déchiffrer quelque peu le cœur humain, ce grand livre du monde, comme il l'appelle après Descartes. Mais passons.

Par ses soins, et aux frais de l'évéque d'Annecy, Rousseau

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