PÉRIODE : LA VIE DE BOHÈME
émaillent ses autres billets vers la même époque, et on y a déjà la preuve de la puissance de la réflexion et de la lime chez Dotre futur auteur.
Sur son désir de voir Paris, M. de la Martinière l'y expédie avec la perspective d'un poste de cadet auprès du neveu d'un colonel suisse. Chemin faisant, la tête de Jean-Jacques fabrique pour l'avenir un maréchal Rousseau. Pourquoi pas? Voltaire l'a dit :
Rose et Fabert ont ainsi commencé.
Mais le colonel était un ladre et Rousseau se trouvait réduit à sa paye de soldat, quand il apprend que Mme de Warens avait regagné la Savoie ou le Piémont.
Il pend l'uniforme au croc, pousse l'indiscipline jusqu'à jeter à la porte d'Auxerre une lettre satirique en vers à l'adresse du « vilain vieux avare » de colonel, et repart de son pied léger pour la Savoie, comme il en était venu, ayant fort déchanté d'ailleurs sur Paris et l'Opéra. Mais, pour rejoindre sa protectrice, il ne prit pas par le plus court, eut à Lyon ses pires aventures de vagabond, mourant de faim et couchant à la belle étoile, ce qui nous a valu une de ses plus fameuses descriptions, celle de la nuit au bord de la Saône. Enfin il reçoit des nouvelles de Mme de Warens qui était à Chambéry, et de l'argent pour la rejoindre, ce qu'il fit « avec transport », mais toujours à petites journées, et fort attentif aux montagnes et aux cascades. Il calcule mélancoliquement que ce fut le « dernier voyage pédestre » qu'il ait fait en sa vie, et note aussi, ce qui nous touche davantage : « C'est la dernière fois de ma vie que j'ai senti la misère et la faim ». Il allait trouver en effet, à Chambéry, bon souper et bon gite.
DEUXIÈME PÉRIODE (d 732-1741.)
Rousseau à Chambéry. Le cadastre; la musique; les échecs î les romans; les lettres et les sciences. — l^arcisse. — Une crise .salutaire. — Les détails de la vie de Rousseau à Chambéry sont restés obscurs, malgré de récents et intéressants
travaux, et ceux qu'il nous donne sont sujets à caution, mais rhistoire de son esprit y apparaît assez clairement, et c'est l'essentiel. On peut même aujourd'hui en dater les phases principales, avec une précision qui fait défaut dans les Confessions, leur auteur les écrivant de mémoire et brouillant les faits jusqu'à avancer, par exemple, de deux ans son installation aux Charmettes, une date qui était pourtant bien mémorable pour lui et pour nous!
Rousseau fut d'abord employé au cadastre, s'en dégoûta vite et se crut une fois de plus la vocation de la musique. Il se remit à l'apprendre en l'enseignant, et aussi « par l'étude opiniâtre des obscurs li\Tes de Rameau ».
Sur ces entrefaites, il se lie avec un gentilhomme savoyard assez lettré, M. de Conzié, qui, venu pour prendre de lui des leçons de musique, finit par lui en donner de littérature et lenchante de Voltaire. Le « germe de littérature et de philosophie qui commençait à fermenter dans sa tête » ne demandait qu'à éclore, quand paraissent les Lettres philosophiques. « Quoiqu'elles ne soient assurément pas son meilleur ouvrage, écrit Rousseau, ce fut celui qui m'attira le plus vers l'étude, et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis ce temps-là. » Il faudrait donc dater de 1734 cette phase importante de l'histoire de son esprit, et aussi, sans doute, l'ébauche de Narcisse ou V Amant de lui-même, d'après la vague rectification de date que Rousseau apporta au « mensonge » de la préface, laquelle avait présenté cette comédie comme écrite à dix-huit ans. Mais il dispersa encore quelque temps son attention sur d'autres objets, tels que la physique, la pharmacie, la botanique, les échecs etles romans de Prévost. « Je passai, dit-il, deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les magistères, les projets, les voyages, flottant incessamment d'une chose à l'autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entraîné pourtant par degrés vers l'étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant quelquefois d'en parler moi-même, et prenant plutôt le jargon des livres que la connaissance de leur contenu. » Mais il se blesse et manque de s'empoisonner, dans une expérience maladroite de chimie. Cet accident, à la suite duquel il fait son testament (27 juin 1737), et une maladie plus ou moins imaginaire