BEAUTÉS ET TACHES DE LA NOUVELLE HÉLOÏSE
« Mon ami, y écrivait-elle enfin à Saint-Preux, je suis trop heureuse : le bonheur m'ennuie; un jour de plus peut-être et j'étais coupable! » Tel est son cri suprême dans la lettre posthume, aveu mélancolique, grâce auquel l'auteur de la Nouvelle Héloîse a pu, sans faire rrientir la nature, affirmer le triomphe possible des sentiments de la famille sur la passion.
A-t-il réussi à démontrer ici la supériorité de l'état social sur l'état de nature à tous ceux qui voient la formule du bonheur dans une chaumière et un cœur? Du moins son honneur est de l'avoir entrepris.
La • ]\'oavelle Héloïse >, — « Paméla », et la « Princesse de Clèves ». — Lieux commons de morale fabrique. — Mais il ne faut pas lui demander la sereine et solide vertu de Richardson dans Paméla, ou la décence exquise de Mme de Lafayette dans cette Pnncesse de Clèves, avec laquelle il provoque lui-même le parallèle. La donnée de son choix ne lui permettait ni l'une ni l'autre. Que de lieux communs de morale lubrique — en prenant l'expression au sens de Boileau censurant Quinault — il a réchauffés de l'ardeur de son style ! celui-ci, par exemple, qui est de Claire : c Une tache parait-elle au soleil? combien de vertus te restent pour une qui s'est altérée,... je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions! »
Intempérances voulues du ton et du style. — Répliques narquoises de l'auteur à ses critiques. — Que d'intempérances même dans ce style, sans aller jusqu'à dire avec l'auteur lui-même qu'il est parfois « emphatique et plat > ! Mais quel abus des figures, et du don des larmes! Combien rare la « douleur sèche » ! Que de redites ! Que de hors-d'œuvre ! Mais sur tout cela, dans ses préfaces et dans ses notes, il a passé condamnation, avec une bonhomie tour à tour sincère et narquoise qui émousse la critique. Ne va-t-il pas jusqu'à s'écrier dans ces notes dont il escorte curieusement son texte : « Leurs pauvres têtes n'y sont plus I » ou encore : « Le galimatias de cette lettre me plait! »
Peut-on, par exemple, s'expliquer plus finement sur certains reproches d'indécence adressés aux premières parties du roman : « Je pense au contraire que la fin de ce recueil serait
superflue aux lecteurs rebutés du commencement et que ce même commencement doit être agréable à ceux pour qui la fin peut être utile *? En somme il veut être lu, et « le public n'est pas composé d'ermites >.
Aux reproches sur la diffusion fréquente de son style, sur la longueur des sermons de la Suissesse, il répondra que c'est ainsi que parle la nature, et il s'écrierait volontiers avec Dorine que jamais les amants ne sont las de jaser. Ce n'est pas là, dit-il, le « jargon paré des passions », ce style d'auteur qui brûle le papier, sans que la chaleur aille plus loin. Et certes il s'y connaissait, témoin certaines pièces de sa propre correspondance. Qu'importe d'ailleurs que sa Julie ne soit chère qu'aux provinces, aux vrais campagnards'! « Quand on aspire à la gloire, il faut se faire lire à Paris ; quand on veut être utile, il faut se faire lire en province. »
Les digressions : Le duel. — Le suicide. — La « gjnécocratie ». La poésie du ménage. — Saint-Preux découvre les Alpes. — Ajoutons-y les digressions, notamment celles d'une dialectique si vigoureuse contre le duel, ce préjugé qui c met toutes les vertus à la pointe d'une épée » (I"^ partie, lettre LVii) ; pour et contre le suicide (lll*^ partie, lettres xxi et xxin), « le plus simple des droits de la nature », selon Saint-Preux, ou une faiUite au bien qu'on peut faire, < seul prix de la vie », selon milord Edouard; celles d'un humour si caractéristique sur le brillant, la fausseté et le grand creux de ce « vaste désert du monde », et le dégoût du demi-monde (1I« partie, lettres xiv sqq.), sur les femmes de Paris, « la gynécocratie parisienne », et l'Opéra (II^ partie, lettres xxi, xxiii, xxvii) ; celles d'une poésie si douce, inconnue à Xénophon et même à La Boétie, sur la ménagerie, l'intérieur de la vie patriarcale de la famille Wolmar (IVe partie, lettres x, xi ; V^ partie, lettres ii, m, v) ; enfin et surtout celles où il peint le cadre de son action, qui sont à peine des digressions. Elles ne sont pas la moindre nouveauté du livre. La lettre où sont décrites les montagnes du Valais (I""® partie, lettre xxiii) fut une révélation; on disait alors que la musique italienne déboucha les oreilles, on peut dire que cette lettre déboucha les yeux : c'est Saint-Preux qui a découvert les Alpes, auxquelles il ne manquait, comme il dit, que le regard des hommes.
POSTÉRITÉ DE LA NOUVELLE HËLOÎSE. 63o
Rousseau et Lamartine. — Et pour tout dire là-dessus, ne suffit-il pas de remarquer que ses sombres méditations à Meillerie, plus tard sa promenade sur le lac avec Julie, furent les modèles incontestables du Lac de Lamartine? (I""^ partie, lettre XXVI ; IVe partie, lettre xvii.) N'y a-t-il pas dans cette prose chantante une harmonie et une mélancolie rivales de celles des immortelles strophes que l'on sait, et ne les entend-on pas déjà vibrer à travers ces lignes : « Mais, hélas! vois la rapidité de cet astre qui jamais ne s'arrête; il vole et le temps fuit, l'occasion échappe ; ta beauté, ta beauté même aura son terme.... Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver.... Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne peut détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.... « C'en est fait, disais-je en moi-même, ces € temps heureux ne sont plus, ils ont disparu pour jamais. « Hélas ! ils ne reviendront plus ; et nous vivons, et nous sommes « ensemble, et nos cœurs sont toujours unis!... »? Et le marquis de Mirabeau n'était-il pas fondé à saluer en Jean-Jacques * le plus grand harmoniste de notre langue » ?
L'auteur de la « 1%'ouvelle Héloïse » pessimiste et psychologue, à la mode d'aujourd'hui. — D'ailleurs l'auteur de la Nouvelle Héloïse ne s'en est pas tenu à cette suave mélancolie, et il serait aisé de prouver que son lyrisme a eu tous les accents du pessimisme le plus moderne, de même que sa psychologie romanesque n'a rien laissé à inventer aux analyseurs de nos jours. N'est-ce pas, par exemple, jusqu'à l'auteur des Fleurs du mal qu'il faudrait venir pour trouver l'équivalent, moins la sincérité peut-être, de cette phrase de Julie mourante: « Quand tu verras cette lettre, les vers rongeront le visage de ton amante et son cœur où tu ne seras plus » ? Que nous sommes près d'aujourd'hui, et que nous voilà loin de la suavité de l'antique élégie qui se consolait en faisant naître des violettes de la ccn dre bienheureuse de la femme aimée I
Emile ou De VÉducalion.
Roassean, voulant refaire le monde, refait l'édacation.
— Rousseau écrit, en parlant de VEmile : « Ce que m'en dirent, ce que m'en écrivirent les gens les plus capables d'en juger, me confirma que c'était là le meilleur de mes écrits, ainsi que le plus important ». Comment un ouvrage de pédagogie pouvaitil prendre tant d'importance ? Leibniz a donné à entendre que qui est le maître de Véducation, est le maître du bien public et de V humanité \ voilà pourquoi Rousseau, voulant refaire l'humanité, pour le plus grand bien de tous, en l'améliorant, tenta de refaire l'éducation.
L' « Emile > n'est pas un manuel de pédagogie, c'est nne construction schématique. — Mais il faut bien se garder de considérer VÉmile comme un manuel de pédagogie pratique. Malgré la sobriété de ses programmes, il est aussi inapplicable, à la lettre, que le système d'éducation de Rabelais, avec l'entassement de ses connaissances encyclopédiques. Comme le Contrat social, c'est une construction idéalement simplifiée, semblable à ces figures, dites schématiques, par lesquelles les physiologistes, faisant abstraction de certaines particularités de forme dans les organes ou de simultanéité dans les phénomènes, montrent clairement les divers stades de l'évolution d'un être vivant. Le reste, c'est-à-dire l'application de ces schèmes à l'étude complexe de tel ou tel individu de l'espèce, est laissé à la sagacité de Fexpérimentateur, et c'est en ce sens que l'auteur de VÉmile déclare : c Le lecteur ne s'attend pas que je le méprise assez pour lui donner un exemple sur chaque espèce d'étude.... S'il faut tout vous dire, ne me lisez point. > Il répliqua même, dit-on, à un père de famille qui était venu se vanter à lui d'avoir élevé son fils suivant la lettre de VÉmile : « Tant pis, monsieur, tant pis pour vous et pour votre fils. Je n'ai point voulu donner de méthode, j'ai voulu empêcher le mal qui se commettait dans l'éducation. » Nous voilà sur nos gardes.
Donnée du livre. — Le disciple abstrait à l'école du maître abstrait. — D'ailleurs est-ce que la donnée même du livre ne suffirait pas à nous y mettre? c II faut donc — dit Rousseau, dès le début — généraliser nos vues et considérer dans