‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 299 sur 344 · Cf., p. 224 sqq · texte numérisé non relu

Cf., p. 224 sqq

Emile dans le troisième état de l'enfance, c'est-à-dire comme un € enfant fait », au moral et au physique, et il ajoute : Le premier pas que nous allons faire au delà doit être un pas d'homme. L'enfant robuste fera des provisions pour l'homme faible.... Voici donc le temps des travaux, des instructions, des études ; et remarquez que ce n'est pas moi qui fais arbitrairement ce choix, c'est la nature elle-même qui l'indique. >

Avant de s'engager dans ces « périlleux sentiers », Rousseau rétrécit le cercle de ses investigations, et, revenant à une idée et à une image du Discours sur les sciences et les arts, s'écrie : € Ténèbres de l'entendement humain, quelle main téméraire osa toucher à votre voile? Que d'abîmes je vais creuser par nos vaines sciences autour de ce jeune infortuné ! »

Voici d'ailleurs l'esprit de sa méthode excellemment défini : « Souvenez-vous toujours que l'esprit de mon institution n'est pas d'enseigner à l'enfant beaucoup de choses, mais de ne laisser jamais entrer dans son cerveau que des idées justes et claires ».

Leçons de l'expérience et du sentiment. Un lever de .soleil. La physique sans machines- — Emile transformera ses sensations en idées, en passant graduellement des objets sensibles aux objets intellectuels, et il ne fera rien sur parole : « nos vrais maîtres seront l'expérience et le sentiment ».

La première leçon de cosmographie lui sera suggérée par un lever de soleil, dont Rousseau fait une description fameuse. Mais n'essayez pas, pendant ou après ce spectacle, de communiquer votre enthousiasme à Emile. Point de dissertations non plus, même en face de la nature : « Pure bêtise! C'est dans le cœur de l'homme qu'est la vie du spectacle de la nature; pour le voir il faut le sentir. L'enfant aperçoit les objets; mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu'il n'a point acquise. »

Les tours d'un joueur de gobelets, attirant un canard mécanique et flottant sur l'eau, avec un aimant caché dans du pain, lui feront trouver les lois de l'aimantation; un bâton à moitié plongé dans l'eau et paraissant brisé lui fera trouver l'optique : « Emile ne saura jamais la dioptrique ou je veux

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qu'il l'apprenne autour de ce bâton », comme l'enfant de Turin apprenait la géométrie des surfaces autour d'un gâteau. Point de machines ingénieuses qui rendent l'esprit passit; retrouvons-les : par exemple, point de balances, mais « un bâton en travers d'une chaise » pour la première leçon de statique, etc.

On voit la méthode et son excellence en principe : elle part de l'objet pour arriver à l'idée, et gagne les idées générales par la méthode de proche en proche, celle-là même qu'avait trouvée et suivie Rousseau autodidacte, aux Charmettes.

iVaissance des idées générales. « A quoi cela est-il bon? » — Robinson Crnsoé. — De ces idées générales, la première acquise est celle de l'utile : « A quoi cela eut-il bon? Voilà désormais le mot sacré » ; et Rousseau cherchant « une situation où tous les besoins naturels de l'homme se montrent d'une manière sensible à l'esprit d'un enfant », la trouve dans Robinson Crusoé qui sera le premier et longtemps le seul livre d'Emile. « C'est le vrai château en Espagne de cet heureux âge, où l'on ne reconnaît d'autre bonheur que le nécessaire et la liberté ». La pratique des arts naturels mène Emile, installé dans S071 île, à la recherche des arts d'industrie, de ceux qui exigent le partage et la distribution du travail. Voilà donc Emile promené d'atelier en atelier, comme l'élève de Rabelais, mais mettant lui-même la main à l'œuvre.

l\otions de l'échange et de l'égalité. — Emile niennisier et les révolutions à venir. — Il a appris à connaître les hommes <c par leur rapport sensible avec son utilité ». La notion de l'égalité lui vient par celle de rechange. Il sait ce que c'est que la vie, il doit donc apprendre à la conserver. Un métier y pourvoira, le travail des mains étant, de toutes les occupations propres à fournir la subsistance à l'homme, « celle qui le rapproche le plus de l'état de nature ».

« Un métier à mon fils ! mon fils artisan ! monsieur, y pensezvous? — J'y pense mieux que vous, madame. » Ecoutez plutôt ces paroles qui prophétisaient si nettement la Révolution, encore éloignée d un tiers de siècle : « Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors? Tout ce qu'ont fait

les hommes, les hommes peuvent le détruire; il n'y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce satrape que vous n'avez élevé que pour la grandeur? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d'or? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait point user de lui-même, et ne met son être que dans ce qui est étranger à lui? Heureux celui qui sait quitter alors l'état qui le quitte, et rester homme en dépit du sort! »

Écoutez ces paroles plus graves encore sur la révolution de demain : « Il n'est point juste que ce qu'un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qu'il lui doit. Ainsi la dette sociale lui reste tout entière tant qu'il ne paye que de son bien. — Mais mon père, en le gagnant, a servi la société. — Soit, il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Celui qui mange dans l'oisiveté ce qu'il n'a pas gagné lui-même le vole ; et un rentier que l'état paye pour ne rien faire ne diffère guère, à mes yeux, d'un brigand qui vit aux dépens des passants. T>

Emile apprendra donc un métier « qui pût servir à Robinson dans son île », il sera menuisier en dépit des préjugés de ses e agréables contemporains ».

Emile « apprenti homme ». — Mais un autre apprentissage plus long et plus pénible le réclame aussi; malheureusement « nous ne sommes pas seulement apprentis ouvriers, nous sommes apprentis hommes ».

Ouvrier, il a ressenti l'inégalité des conditions, il compare ses sensations, il est forcé de juger, au risque d'errer souvent. 11 reste à lui apprendre à bien juger : ce sera l'objet du quatrième livre.

Mais établissons avec Rousseau le bilan de l'éducation d'Emile à quinze ans.

Bilan de l'éducation d'Emile à quinze aus. — Il sait peu, mais il ne sait rien à demi : ses connaissances sont véritablement siennes. Elles sont a naturelles et purement physiques ». Il ne sait « ni histoire, ni métaphysique, ni morale. Il connaît les rapports essentiels de l'homme aux choses, mais nul des rap-

ports moraux de rhomme à l'homme.... Il sait peu généraliser d'idées. > Quelques figures de géométrie, quelques signes d'algèbre, voilà les seuls « supports de ses abstractions ». 11 est « laborieux, tempérant, patient, ferme, plein de courage.... Il a le corps sain, les membres agiles, l'esprit juste et sans préjugés, le cœur libre et sans passions », hormis une pointe d'amourpropre qui n'altère pas ses vertus personnelles, et va nous servir, dans le livre IV, à acquérir les vertus sociales qui lui manquent. En somme, « sans troubler le repos de personne, il a vécu content, heureux et libre, autant que la nature Ta permis, » et, satisfait de son œuvre, Rousseau s'écrie, d'un air de défi : « Trouvez-vous qu'un enfant ainsi parvenu à sa quinzième année ait perdu les précédentes? »

En un mot, à quinze ans, Emile est bon à tout et propre à rien, sauf à être garçon menuisier, ce qui est bien quelque chose, d'ailleurs. Mais patience ! Rousseau nous le répète sur tous les tons.

Quatrième étape (litTe IV). — Emile adolescent et les passions. — Emile est adolescent, les passions le- guettent : c; Ulysse, ô sage Ulysse! crie Rousseau au gouverneur, prends garde à toi, les outres que tu fermais avec tant de soin sont ouvertes; les vents sont déjà déchainés ; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu ». Ici Rousseau élabore toute une psychologie de la sensibilité dont le but est de se servir des passions naissantes pour gouverner Emile, comme on se sert du vent pour naviguer.

Éducation du sentiment de la pitié. — Emile « jeté hors de lui-même ». — Le « premier sentiment relatif qui touche le cœur humain selon l'ordre de la nature », c'est la pitié. Voilà par où Rousseau aura, suivant son expression favorite, une nouvelle prise sur le cœur d'Emile. Mais, pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut la généraliser et l'étendre sur tout le genre humain. « Je jette ainsi mon élève hors de luimême », remarque- t-il énergiquement. Emile va devenir altruiste, comme nous disons depuis Auguste Comte. Son premier ami sera son gouverneur.

Les hommes » montrés an loin » par l'histoire. — Critiques contre les historiens. — Pour lui apprendre à connaitre

les hommes et à choisir parmi eux, il faut « prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu'à présent, et instruire plutôt le jeune homme par l'expérience d'auti^ui que par la sienne ». Nous allons lui montrer d'abord les hommes au loin; et « voilà le moment de l'histoire ».

Mais que de vices elle a! Par les révolutions, par les catastrophes qu'elle peint surtout, « nous ne savons que le mal, à peine le bien fait-il époque ». Et puis « les faits changent de forme dans la tète de l'historien, se moulent sur ses intérêts, prennent la teinte de ses préjugés ». Aussi combien rares les bons historiens! Thucydide est, à son gré, le seul qui « ne s'interpose pas entre les événements et le lecteur » ! Et puis ils montrent bien plutôt les actions que les hommes; et l'on s'attend qu'ici Rousseau payera une fois de plus sa dette à l'ami de toutes ses heures, s'écriant avec Montaigne : « Voilà pourquoi, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarquc ! »

Qu'il est donc difficile de trouver dans l'histoire ce qu'elle doit à chacun, qui est « de se rendre sage aux dépens des morts » ! Donc que les fables y arrivent si l'histoire n'y peut atteindre.

Temps des fautes et des fables. — « Le temps des fautes est celui des fables.... 11 n'appartient qu'aux hommes de s'instruire dans les fables. » Rousseau rend donc à La Fontaine envers Emile adolescent le rôle qu'il lui refusait envers Emile enfant, et il met entre ses mains « cet auteur inimitable », non sans retrancher pourtant ses moralités qui sont à ses yeux autant d'applications inutiles.

Crise de l'âme. — Emile « s'approche des mystères » . — Mais les idées d'Emile se multiplient dans le tourbillon social, et d'autant plus que sa. curiosité sur tout a été mieux préparée : nous regagnons tout ce « que nous paraissions avoir perdu, en temporisant, en le tenant inscrit dans un cercle d'idées » trop étroit. « Le progrès naturel à l'esprit est accéléré, mais non renversé », s'écrie Rousseau triomphalement, en comparant sa méthode à toute autre. 11 ajoute même : t La quantité d'acquis est peut-être assez égale de part et d'autre; mais les choses acquises ne se ressemblent point; les autres sont déjà philosophes et théologiens, Emile sait à peine s'il a une âme et n'a

jamais entendu parler de religion ni de Dieu ». Mais après la crise de l'adolescence du corps, voici celle de l'âme.

Emile à dix-huit ans « s'approche des mystères », et Rousseau pose cette « question formidable » : « A quelle secte agrégerons-nous l'homme de la nature? » En proie à une émotion sacrée, il ceint ses reins, et avec une mâle angoisse que l'événement ne justifia que trop, il s'écrie :

Incedo per ignés Suppositos cineri doloso.

« N'importe : le zèle et la bonne foi m'ont jusqu'ici tenu lieu de prudence; je n'oublierai jamais ma devise » ; et la profession de foi du Vicaire savoyard éclate.

L.a profession de foi du Vicaire savoyard. — Rousseau et Descartes : « Je sens, donc je sais ». — C'est, selon Rousseau, un exposé du « théisme ou religion naturelle, que les chrétiens affectent de confondre avec l'athéisme ou l'irréligion, qui est la doctrine directement opposée ».

Le Vicaire savoyard est d'abord « dans ces dispositions d'incertitude et de doute que Descartes exige pour la recherche de la vérité ». Il part de là pour constater la prodigieuse diversité des opinions des philosophes. « Consultons la lumière intérieure! » s'écrie-t-il, et elle va lui fournir les « preuves directes » de l'existence de 1' « Être des êtres, dispensateur des choses ». Comme Socrate il déclare : « Il faut donc d'abord tourner mes regards sur moi, pour connaître l'instrument dont je veux me servir ».

« Je pense, donc je suis », disait Descartes. Le vicaire ne remonte pas si haut. « J'existe et j'ai des sens par lesquels je suis affecté », dit-il, et il s'écrierait même volontiers : « Je sens, donc je sais » ; la sensibité lui suffît pour fonder tout.

La métaphysique dn Vicaire savoyard. — Ses deux articles de foi. — 11 en tire la distinction du moi et du nonmoi, et cette conviction qu'une volonté meut l'univers et anime la nature : « Voilà mon premier dogme, ou mon premier article de foi ». Fort de cette conviction, il fait le procès au « matérialisme » et au « jargon métaphysique » qui « jamais n'a fait découvrii une seule vérité »,

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