‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 311 sur 344 · M™« DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

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gination. On peut même dire que toutes ses autres qualités se subordonnent à celle-là et d'abord sa sensibilité.

Réserves sur sa sensibilité : sa nature «l'artiste. — Son génie a un sexe. — On l'a fort exagérée, sur la foi de certains passages fameux de lettres écrites à sa fille, après une séparation, dans l'espérance d'un retour ou sous le coup de la nouvelle d'une indisposition. En appelant sa fille 1' « unique passion de son cœur », elle dit vrai. Mais ce ne serait pas être indiscret que de remarquer, avec les contemporains, qu'elle savait mieux l'aimer de loin que de près, et que leurs réunions n'allaient pas sans tracasseries ni orages. Quand elle écrit à propos de Marie- Blanche, sa petite-fiUe : « Ce sont mes petites entrailles-, c'est le trop-plein de la tendresse que j'ai pour vous », il faut bien croire que la nature peut parier ainsi, mais que devons-nous le plus admirer ici, le trait ou le sentiment? Et dans l'un comme dans l'autre ne se glisse-t-il pas quelque préciosité? « La bise de Grignan me fait mal à votre poitrine », est encore un de ces mots fameux qui perdent de leur prix pour ceux qui savent qu'elle avait écrit jadis à Bussy-Rabutin, sur le ton de la plaisanterie, et pour complaire au rabutinage : « Au reste, j'ai senti votre saignée ». Donc, sans adopter tout à fait cet impertinent jugement du même Bussy sur sa célèbre cousine : « Toute sa chaleur était à l'esprit », gardons-nous d'admirer à côté, et de croire que, même à propos de sa fille, le sentiment ait parlé chez elle plus haut que l'esprit. Sans doute son amour maternel partait du cœur, mais il montait vite à la tête. En l'éalité sa sensibilité ne va guère, en toutes choses, sa fille exceptée, qu'à donner le branle à son imagination : c'est une sensibiUté d'artiste.

Mais il ne faut pas trop la prendre au mot, quand elle confesse avec une modestie exquise : « Et moi bête de compagnie,... je suis toujours de l'avis de celui que j'entends le dernier.... Vous savez que je suis comme on veut, mais je n'invente rien y>. Elle n'inventait rien, mais elle ne perdait rien de ce qui frappait ses sens, et toute sensation débordait aussitôt sur son papier et s'y gravait en traits admirables, et « c'est une si jolie chose, comme elle dit, que de savoir écrire ce que l'on pense », qu'à ce degré, cela s'appelle du génie. Ajoutons, si l'on veut, que

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n'avoir ainsi pour muses que la sensibilité et l'imagination, c'est être après tout inférieur au mâle génie des grands créateurs : mais ne serait-ce pas le cas de remarquer que le génie, comme le style, a un sexe?

Ses narrations et ses traits de pathétique, de comique e d'éloquence. — Voyez ses narrations par exemple. C'est son imagination qui en fait surtout les frais, en représentant au vif l'impression profonde que les objets opèrent directement sur ses sens. Il est vrai que cette impression est rapide et que Mme de Sévigné en est d'abord toute subjuguée. Mais son imagination réagit bientôt sur la sensation et féconde dans sa tète la donnée des sens. Alors elle n'a plus qu'à laisser « le torrent couler » de sa plume, et ce sont deux, trois narrations du même fait, toujours plus lumineuses, jusqu'à nous rendre présent ce qu'elle ne sait le plus souvent que par ouï-dire. De là le pathétique des récits de la mort de Turenne, de là le comique transcendant de la scène de réception des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, de là ces traits qui frappent droit dans le cœur, comme celui-ci, à l'apparition de Fouquet prisonnier rentrant dans son trou : « J'ai été étrangement saisie quand je l'ai vu entrer dans cette petite porte ». Et parmi toute cette émotion et toute cette verve quels accents d'éloquence! Ce canon qui tue M. de Turenne était chargé de toute éternité : t le coup de canon vint donc ». Quand elle s'écrie au début delà fameuse lettre sur la mort de Louvois : « Le voilà donc mort, ce grand ministre... », n'est-ce pas l'accent et presque le geste de Bossuet devant le catafalque d'Henriette d'Angleterre : « La voilà malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie ! la voilà telle que la mort nous l'a faite » ?

Son esprit. — Traces de préciosité. — Au fond, ce qui la caractérise le plus, c'est d'abord sa triomphante santé, au moral et au physique, et aussi d'avoir ou de faire de l'esprit sur tout : par exemple, sur le supplice des paysans bretons ou de la Briuvilliers. Mais que d'esprit, et du plus solide, et aussi du plus fin, du plus étincelant, de cet esprit de mots dont on reporte d'ordinaire l'avènement au xviii'^ siècle! Parlant des progrès de la prose française à la fin du xvii^ siècle, dans le sens de l'ordre et de la netteté, La Bruyère disais ■ « Cela con-

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(luit insensiblement à y mettre de l'esprit «. Or il faudra aller, par delà Montesquieu, jusqu'à Voltaire et à Beaumarchais, pour en trouver plus que n'en a répandu Mme de Sévigné à travers sa correspondance, et c'est peut-être ce qu'on ne remarque pas assez.

Sans doute il y a çà et là des traces de bel esprit, à la Voiture, comme une réminiscence des concetli des salons où elle fréquentait, au temps où Saumaise la comptait parmi les pr»> cieuses, par exemple lorsqu'elle appelle un oiseau une feuille qui chante; que, conseillant à Pauline les lectures solides, elle s'écrie : « autrement votre goût aurait les pâles couleurs », ou encore quand elle déclare qu' « elle laisse courir la plume et lui met la bride sur le cou ». Mais il est telle épigramme sur la dispute du P. Bouhours et de Chapelain : « Ils se disent leurs vérités et souvent ce sont des injures », qui a toute la malice aiguë de Voltaire. Quant aux traits où la délicatesse naturelle du sentiment fait avec la subtiKté mondaine de la pensée un alliage dont elle a seule le secret, comme dans celui-ci : « Je n'ose pas lire vos lettres de peur de les avoir lues », ils sont innombrables.

Sa force d'invention dans l'expression. — Verdeur et poésies. — C'est à son imagination spirituelle qu'elle doit cette originalité d'expression si rare chez les femmes, et qui, chez elle, éclate presque partout. Ce sont les citations qui louent le mieux ici.

Elle écrira par exemple : en voyant pointer aux arbres « les petits boutons tout prêts à partir qui font un vrai rouge » : « Nous couvons tout cela des yeux » ; sur ses avis en pure perte au jeune Grignan : « Sa jeunesse lui fait du bruit, il n'entend pas » ; à sa fille : « iSe croyez pas que votre santé ne soit pas bue ici » ; en narrant les fêtes des Etats de Bretagne : « Toute la Bretagne était ivre ce jour-là.... Il y a dans cette immensité de Bretons des gens qui ont de l'esprit... » ; c Je vais en Bourdaloue..., je suis entêtée du P. Bourdaloue »; à propos d'elle et d'une voisine de campagne : « Elle sait un peu de tout, j'ai aussi une petite teinture, de sorte que nos superficies s'accommodent fort bien ensemble » ; sur les romans et le style de La Calprenède : « Je trouve donc qu'il est détestable et je ne laisse

pas de m'y prendre comme à de la glu » ; sur une toilette extraordinairement soignée du grand Condé, dont la négligence ordinaire était célèbre : « Toute la cour en lut témoin et Mme de Langiron, prenant son temps qu'il avait les pattes croisées comme le lion, lui fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants »; sur M. de Marcillac faisant faire sur ses terres le tour du propriétaire emprunteur à un riche financier : c 11 avait Gourville qu'il 'promenait comme un fleuve par toutes ses terres, pour y apporter la graisse et la fertilité ».

Cette invention dans l'expression va chez elle de la verdeur du style de Célimène à une poésie toute racinienne. Tantôt elle risquera : « Tout crève ici de blé.... Je n'eusse jamais cru voir à Vichy les chiens de visage qu'on y voit.... Sa nourrice avait peu de lait, celle-ci en a comme une vache », ou elle dira, dans; le style du village : « Je suis ici toute fine seule », ou dans celui du Malade imaginaire, qu'elle va faire prendre les eaux au Bien, Bon, l'abbé de Coulanges, « pour vider son sac, qu'il avait trop rempli à Epoisses » : et tantôt elle décrira avec une grâce poétique « ces beaux jours de cristal de l'automne,... les arbres parés de perles et de cristaux », ou, avec une mélancolie péné-, trante, < ces réveils de la nuit qui ont été noirs », ajoutant qu' « un souffle, un rayon de soleil emporte toutes ces réflexions du soir ».

Conclusion sur Mme de Sévîgné. — Une verve enjouée et inépuisable, un esprit juste, une sensibilité d'artiste, une véritable force d'invention dans le style, et, fécondant tout le reste, une extraordinaire vivacité d'imagination avec un je ne sais quoi de gracieux jusque dans la force et qui décèle le sexe, le tout dans un degré éminent, tels nous semblent être les mérites caractéristiques de Mme de Sévigné.

C'est grâce à eux qu'elle a donné un relief incomparable à tous ces lieux communs des lettres missives : la famille et les affaires; les gros et les petits scandales du monde; les événements de la cour et de la ville, de la politique et de la guerre, de la religion et de la littérature, ajoutant même un thème au moins à tous les autres, à savoir le sentiment de la nature.

Mais il serait injuste de ne pas remarquer qu'on trouve largement chez ses contemporains, et surtout chez ses contempo-

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