‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 324 sur 344 · LES NATCHEZ », ETC · texte numérisé non relu

LES NATCHEZ », ETC

le nourrir tout à fait. Il publie en 1797 son faible Essai historique sur les révolutions.

« Les ^'atchez » (1791-1826), « Atala » (1801), « le Génie du Cliristianisme m et « René » (1802). Le secrétariat d'ambassade à Rome et la Lettre à M. de Fontanes (10 janvier 1804). — Cependant il mord au métier et pousse ses Katchez, qu'il ne devait imprimer intégralement qu'en 1826, dont M. de Fontanes voit et encourage l'éclosion; enfin, sous le coup d'une crise morale provoquée par la mort de sa mère et d'une de ses sœurs, il trouve son chemin de Damas et ébauche le Génie du christianisme. Il rentre à Paris le 8 mai 1800, ayant laissé dans une malle à Londres le volumineux manuscrit des Natchez, d'où il a détaché les deux épisodes qui seront Atala et René. C'est avec ce bagage et sous les auspices de Fontanes et Joubert, qui lui ont procuré un imprimeur pour le Génie du christianisme, qu'il se jette dans la mêlée littéraire.

Pour le début, il fait coup double. Un article « d'éreintement soigné », comme on dit aujourd'hui, contre Mme de Staël, paru dans le Mercure, lui vaut une notoriété que la publication àWtala (1800) change du jour au lendemain en éclatante célébrité. Aussitôt les femmes s'attèlent à son char de triomphe : où ne montera-t-il pas dès lors? Le voici qui trône dans le salon de Mme de Beaumont, dès son orient, en attendant celui de Mme Récamier, rue de l'Abbaye-au-Bois, pour son couchant, et en passant par tant d'autres où il put sentir qu'il devenait dieu. Nous n'avons pas à l'y suivre ici. Dieu merci, et nous voilà quitte de bien des fadaises.

Le Génie du christianisme parait en 1802 — avec l'épisode à'Atala, déjà publié, et celui de René qu'il en devait détacher plus tard, — au lendemain même du Concordat, dont l'auteur lui fait offrir le poste de premier secrétaire d'ambassade à Rome, qu'il accepte. Il devait cet honneur à l'opportunité de son ouvrage plus qu'à son succès, tiède en somme et gâté par de cuisantes critiques. C'est de Rome qu'il écrit la célèbre lettre à Fontanes sur la Campagne romaine. Il allait passer de là à un poste plus relevé et autonome, celui de ministre de France dans le Valais, à Sion, quand la nouvelle de l'exécution du duc d'Enghien lui fait donner courageusement sa démission.

Voyage en Orient. Retraite à la Vallée'anx-Lonps. « Les Martyrs » (1809). L' «Itinéraire de Paris à Jérnsalem » (1811). (( Les aventures du dernier Abencéra«;e. » Commencement des Mémoires. — Il revient à ses chères études et ébauche les Martyrs. La nouvelle de la mort de Lucile, de sa sœur bien-aimée — trop aimée, du moins si l'on en croit Mme de Chateaubriand, qui en fut tyrannisée, — et le désir de s'approvisionner d'images et de sensations pour ses Martyrs, le remettent sur les routes, selon sa devise : Diversa exsilia et désertas quœrere terras. Cette fois c'est en Grèce, à Constantinople et aux lieux saints qu'il porte ses pas, en revenant par Alexandrie, Carthage et l'Alhambra, du 13 juillet 1806 au 5 juin 1807, rapportant les matériaux de cet Itinéraire de Paris à Jérusalem qui devait aller aux nues. Entre temps il avait détaché du Génie et publié à part René (1805) et l'opuscule obtenait du public et de la critique l'éclatant succès qui avait été marchandé au grand ouvrage.

Retiré dans son ermitage de la Vallée-aux-Loups, près de Sceaux, qu'il avait acquis en 1807, il y écrit — sans compter cet élégant mais si pâle Dernier des Abencérages et outre le début de ses fameux Mémoires — les Martyrs, qui paraissent en 1809 et sont criblés de critiques, dont le venge le complet succès de Vltinéraire, en 1811. Une fois de plus la faveur allait à rencontre de ses calculs d'auteur, exaltant la petite œuvre au mépris de la grande, mais en dépit de ses ironies là-dessus, ce n'était pas si mal jugé, en somme.

L'Académie (18 H). Fin de la carrière littéraire. La politique. Broclinres, jonrnalisme et petits vers. « Moïse. » « Les Mémoires d'outre-tombe » (1848-1850). Sa mort et son tombeau. — 11 est élu à l'Académie, à la place de Marie- Joseph Chénier, un de ses censeurs justement, le 20 février 1811, mais se voit interdire de prononcer son discours, où il a paru au maitre parler trop haut de la dignité et de l'indépendance de l'homme de lettres.

Ici se termine, à vrai dire, sa carrière littéraire. La fin de « l'hégire du Corse », selon le mot de Joseph de Maistre, et le retour des Bourbons lui ouvrent la carrière politique. Il la courra fort inégalement — de ministères en ambassades, puis en disgrâces, voire en prison, ayant même eu « sa guerre »,

l'académie, la politique, etc. 713

comme il aimait à dire, à savoir celle d'Espagne, y compris, si on veut lui faire plaisir, les lauriers du Trocadéro, — mais où nous avons encore moins à le suivre qu'à travers les salons et les amitiés des grandes dames.

Des nombreuses brochures politiques et des essais historiques ou biographiques ou critiques qu'il publia pendant le demisiècle qui lui restait à vivre, nous ne signalerons que le véhément pamphlet contrôle < Moloch » vaincuet acculé à Fontainebleau, qui a pour titre De Buonaparte et des Bourbons (30 mars 1814), dont Louis XVIII disait qu'il lui valut une armée ; une spirituelle brochure sur le Congrès de Vérone, ^ont il fut; et, pour mémoire, une campagne de presse de quatre ans, dans les Débats, contre le ministère Villèle, qu'on a appelé un long rugissement, mais où il y a lieu de faire remarquer, pourtant, que maintes fois le lion a ri. Entre temps, il avait rimé un peu, et même une tragédie en cinq actes. Moïse, dont on peut bien dire, en dépit de l'innovation des chœurs mêlés à l'action, qu'il y négligea le conseil de son ennemi Voltaire : « Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux » ; sans oublier la fameuse romance, sur un air populaire rapporté d'Auvergne : Combien j'ai douce souvenance, etc.

Enfin parurent, en feuilleton dans la Presse, trop tôt pour son repos final, et pour l'infidélité de leurs acheteurs, ces fameux Mémoires d' outre-tombe dont Mme de Récamier avait si amicalement et si habilement préparé le succès, dont les familiers du salon de l'Abbaye-aux-Bois avaient eu la primeur, qu'il avait vendus à une société, non sans cet aveu : « Personne ne peut savoir ce que j'ai souffert d'avoir été obligé d'hypothéquer ma tombe », où Sainte-Beuve voit son chef-d'œuvre, ce qui peut se soutenir même en regard de Bené ou du récit d'Eudore, et qui, en tout cas, restent et seront le plus lu de ses ouvrages, pour des raisons où la malignité n'est que de moitié.

Il mourut à Paris, le 4 juillet 1848, eut, à Saint-Malo, des funé. railles si solennelles qu'elles prirent un air d'apothéose et qu'il ne les avait pas rêvées plus belles, fut inhumé comme il l'avait demandé à la municipalité de sa ville natale dans « six pieds de terre bénite sur le rocher du Grand-Bé », où se dresse aujourd'hui en airain, sur le granit, baignée des embruns de la mer

bretonne, fréquente en orages, l'effigie du plus orageux de nos grands écrivains.

L'Iiomuic. — Chateubriand naquit avec une âme malade dans un corps robuste. Il fortifia l'un et ulcéra Tautre dans ses vagabondages le long des grèves de Saint-Malo, dans 1 âpre solitude de Conibourg et par la contagion de la névrose de Lucile. Son sosie René dira qu'il « s'ennuie de la vie », et lui-même avouera qu'il « bâille sa vie » depuis le jour où il l'a reçue. On a écrit qu'il vécut avec cet ennui sans trêve et qu'il en mourut. Nous croyons plutôt qu'il en vécut et que c'est le cas de répéter l'apostrophe de Musset à Voltaire amant de la mort :

Vous devez vous aimer d'un infernal amour Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour!

Non pas que son incurable mélancolie, levain de ses œuvres, ne fût sincère dans son essence, mais combien l'art ajoutait ici à la nature, c'est ce que l'on peut entrevoir à certaines saillies de son humeur et de son esprit entre intimes ou en voyage. Il ne faut pas pousser la candeur jusqu'à imiter cette jeune Anglaise qui, pendant une fête qu'il donnait, dans son ambassade de Londres, vint, sortant de la foule obscure, le regarder entre les deux yeux et lui dire : < Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux ! » Il laissa dire; mais le jour où une autre miss plus fine lui avait décoché ceci : « Vous portez votre cœur en écharpe », il n'avait pas protesté davantage. Au fond s'il s'ennuyait, il savourait délicieusement les sombres plaisirs d'un cœur mélancolique, et n'eût point voulu changer de nature : en voici un aveu : « Un charme est au fond des souffrances comme une douleur au fond des plaisirs : la nature de l'homme est la misère ». Soit! mais une misère mitigée, et combien!

Et puis ce deuil de la vie à vivre était si bien porté depuis Jean-Jacques et se trouvait alors si exactement de circonstance, parmi les enfants du siècle nés et à naître ; et il se présente comme un complice si commode du plus pur égoïsme, et surtout il plaît tant aux femmes! Ne sont-elles pas, par vocation, les infirmières de ces grands blessés de la vie? Combien, semblables à Mme de la Fayette auprès de La Rochefouchauld, devaient s'empresser à réconcilier René avec la vie et avec

l'homme. 717

l'humanité, laquelle il est vrai, ne pouvait choisir de plus séduisantes ambassadrices! Et Racine aussi se préoccupait des belles pleureuses des loges. Et, en fait, si on porte alors son cœur en écharpe, si on aime le drapé, si on prend des attitudes, face au public, si on habite « une cellule sur un théâtre >, comme disait Ginguené, à qui la faute?

Et puis ces idolâtries de salon rendent l'idole encore plus égoïste que vaine, surtout si elle est là dans son monde, ce qui ne fut pas le cas pour Jean-Jacques, mais Tétait pour Chateaubriand. Encore se faut-il bien garder ici d'exagération.

Certes Chateaubriand eut un égoïsme qui fut choquant jusque dans son extrême vieillesse, témoin la première impression qu'il fit à certaine délégation de l'École normale, à des jeunes gens qui savaient admirer et qui étaient venus apporter au glorieux octogénaire l'hommage de leur curiosité. A cette élite de la jeunesse intellectuelle, si avide de son avenir, il ne parlera que de lui-même et il ira jusqu'à s'écrier, à propos des journaux : « Rien n'est possible sans eux, et si j'avais à recommencer mavie,jene serais que journaliste », ce qui n'était pas seulement un petit blasphème contre son génie, mais une grosse imprudence, dit à des normaliens, et sera entendu au moins de l'un d'entre eux '. Mais ce débordement lyrique de son moi était surtout littéraire : dans la pratique, il était au moins généreux de sa bourse et ne suivait que trop la devise de sa famille : Je sème l'or. « On me dit que je suis un peu panier percé,» écrivait-il à un ami à propos de la faillite de l'éditeur Ladvocat qui lui coûtait cher, «mais, ajoutait-il avec une spirituelle gaité,ce n'est pas toujours moi qui fais le trou au panier. >

Jusque dans sa conduite politique, ne sut-il pas sacrifier maintes fois, sans hésiter, son intérêt direct à sa dignité, qui perd ici le nom d'orgueil, et cela jusqu'à être appelé le courtisan du malheur?

Il eut encore cette autre générosité qui s'appelle la bravoure, depuis son défi au maitre d'école fouettard, plagosus Orbilius,

1. Antoine Grenier. — Cf. M. Eugène Manuel, Une visite à Chateaubriand : souvenirs de l'Ecole normale, Paris, bureaux de la Vie contemporaine, 1895, p. 13 et 15.

et ses rixes de « compagnon des vents et des flots » contre les rudes mousses des grèves, jusqu'aux bravades envers Bonaparte, qui menaçait de le « faire sabrer sur les marches des Tuileries », en passant par la baignade parmi les requins de l'Océan, la téméraire visite des gouffres du Niagara et la canonnade et la mousqueterie du siège de Thionville.

11 n'a jamais trahi l'amitié, du moins celle des hommes, ni aucune cause dès qu'il l'avait embrassée, christianisme ou royalisme. Serviteur bourru de la monarchie de droit divin, il s'est résigné à la fatalité qui lui faisait endosser périodiquement la « casaque de héraut de la légitimité », quitte à la soutenir parfois, par exemple dans sa polémique contre Yillèle, comme la corde soutient le pendu. Mais il avait du mérite, étant donné son fond d'irréductible indépendance et témoin cette phrase de sa brochure la Restauration et la monarchie élective (1831) : « Je suis bourbonien par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût et par caractère ».

Llionneur ou le point d'honneur! Voilà ce qui orientera toujours ce gentilhomme dans ses crises, et qu'il ne faut jamais oublier pour avoir la clé de son caractère et le sens de sa vie, jusqu'à sa volonté dernière d'un tombeau au Grand-Bé, dont son sens artiste, encore plus que son orgueil, lui faisait choisir et choyer comme une consolation suprême le symbolique isolement. En prenant texte surtout de certaines boursouflures des Mémoires, on abuse vraiment contre lui du mot orgueil. Qu'on le garde, si l'on veut, pour son père spirituel, le plébéien Rousseau, mais que l'on laisse du moins à ce gentilhomme le privilège de ses fiertés héréditaires et de ses grandes attitudes, puisque ses actes ne les démentent pas. En tout cas, ce n'est pas aux hommes de lettres qu'il apparlient de rapetisser celui qui les voulut si grands et les incarna tels, jusqu'en face de ce despotisme du sabre et de l'algèbre de ces « hommes géométriques » qu'un autre gentilhomme de lettres, l'auteur des Méditations, caractérisera à son tour avec une âpreté vengeresse.

Page 1