COMMENT IL DEVINT HISTORIEN
Ardennes, au village de sa mère, où il rencontra la conteuse tante Alexis dont nous aurons à reparler, il entra comme modeste répétiteur d'histoire et de philosophie dans une instition. Puis, s'étant fait recevoir docteur en 1819, agrégé en 1821, il fut nommé professeur d'histoire et de philosophie au collège Sainte-Barbe, et se maria modestement, en 1823, à une demoiselle de compagnie.
« Marié, jeune et vivant dans une grande solitude, je désirais de moins en moins la société des hommes. Celle que je trouvai dans mes élèves rouvrit mon cœur et le dilata. Ces jeunes générations, aimables et confiantes, qui croyaient en moi, me réconcilièrent à l'humanité.... L'enseignement pour moi fut l'amitié. » Son roman semblait fini : heureux les professeurs qui n'ont pas d'histoire!
Ce ne devait pas être tout à fait son cas : mais du moins son histoire ne sera-t-elle guère désormais, à une crise près, que celle de ses œuvres et de leur répercussion sur sa vie et sa carrière.
Comment il devint lii.storien puis littérateur. Ses œnvres. — Un recueil, aujourd'hui détruit, le Musée des monuments français, fut, après V Imitation, où « il sentit Dieu », la c plus forte impression » que lui firent ses lectures d'enfance. « Je remplissais, raconte-t-il, ces tombeau.^ de mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres. » La voie était indiquée, il sentait les morts. Ce sens historique inné était éclos en outre au long des lectures de vieux chroniqueurs, contenus dans un volume héréditaire de la Bibliothèque bleue, que lui faisait sa mère et dont il ne se lassait jamais. Cette tante Alexis qu'il avait trouvée dans un voyage au village de sa mère, ses études étant finies, acheva de décider de sa vocation. Douée d'une mémoire infaillible, elle avait lu, entendu , retenu et sans doute brodé les légendes et les chroniques locales sur les vieilles familles seigneuriales du pays et jusqu'à l'histoire humble, mais dont elle suivait la filiation à deux siècles en arrière, des Michaux, les ancêtres maternels de Michelet. « Ses récits animés, faits avec une rare intelligence, d'une voix ferme, nette et précise », réveillèrent le goût de Michelet pour l'histoire vers laquelle il orientera désormais toutes ses facultés et qui les
absorbera jusqu'à lui faire écrire un jour : « Je me perdis de vue, je m'absentai de moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie » : il est vrai qu'il pouvait, en toute tranquillité de conscience, ajouter : « La voici écoulée, je ne regrette rien >.
En 1827 parurent le Précis d'Histoire moderne qui est resté classique, et les Principes de la philosophie de l'histoire, traduits de la Science nouvelle de Vico; en 1831, VHistoire romaine, qui s'arrête à l'Empire romain et dont la seconde partie devait rester à l'état de projet, son labeur d'historien ayant dès lors été consacré tout entier aux vingt-quatre volumes de VHistoire de France; de 1833 à 1844, les six premiers volumes de VHistoire de France qui vont des origines au xvi« siècle ; de 1847 à 1853, les sept volumes de VHistoire de la Révolution; de 1855 à 1867 les onze volumes de VHistoire de France, du xvi^ siècle à la Révolution.
En 1827, après son Précis, dont le succès fut éclatant, Michelet avait été nommé maître de conférences d'histoire et de philosophie à l'Ecole normale supéiùeure, puis chef de la section historique aux Archives nationales en 1831, suppléant de M. Guizot à la Sorbonne, de 1833 à 1836, enfin professeur d'histoire et de morale au Collège de France, en 1838. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 vint rompre sa carrière professorale et le jeter, sans autre ressource que sa plume, dans une nouvelle existence où sa forte volonté fit merveille et ouvrit des sources nouvelles à son inspiration.
Privé d'abord de sa chaire du Collège de France, puis de sa fonction aux Archives, pour avoir refusé le serment de fidélité à l'empire, veuf depuis 1839, privé de son père, loin de son fils et de sa fille mariée, il réagit d'abord contre les dangers de la solitude en épousant celle qui devait charmer les vingt-cinq dernières années de sa vie, inspirer quelques-unes des œuvres toutes nouvelles qui allaient partir de sa plume rajeunie, et même y collaborer ^
C'est dans l'isolement ainsi orné de ses retraites, près de
1. Mme Michelet continue infatigablement son culte envers la mémoire de son illustre époux, et, à l'heure présente, vient de commencer dans le Journal la publication de pensées inédites de Michelet sous ce titre : Au cours de la vie.