‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 38 sur 344 · LES PRELUDES. — RANCUNE DE GANELON. U · texte numérisé non relu

LES PRELUDES. — RANCUNE DE GANELON. U

sur le parti qu'il doit prendre. Faut-il accepter ou refuser les conditions offertes? Là s'échangent et se croisent des discours, comme sous les murs d'Ilion. L'impétueux Roland proteste contre la paix. « Conduisez, dit-il, votre armée sur Saragosse, dût le siège durer toute votre vie, » — < Non, sire, n'en croyez pas les fous, mais n'écoutez que votre avantage », riposte une autre voix : c'est celle de Ganelon, que tourmentent la haine et l'envie. Tandis que s'échauffent les têtes, et que grondent les apostrophes violentes, un Nestor, le vieux duc Naymes, tempère ces colères et fait prévaloir la conciliation. On convient donc de traiter avec Marsile. Mais qui s'acquittera de cet office? — « Eh! s'écrie Roland, que Ganelon s'en charge! On n'en saurait trouver un plus sage. » A cet appel frémit Ganelon : car, outre qu'il y voit une injure, il soupçonne le piège d'un ennemi qui veut l'exposer à une mission périlleuse;

([aussi se promet-il d'en tirer vengeance. Pourtant, Charles ayant ratifié ce choix, Ganelon fait mine de se résigner; et, le cœur plein d'amertume, il part sur son destrier Tachebrun,non sans avoir recommandé à ses compagnons sa femme et ses enfants. Tout en caracolant près des chevaliers maures qu'il a rejoints, il engage avec eux l'entretien, gémit sur la longueur d'une guerre si rude aux deux partis, et accuse Roland des maux qu'elle entraine. Bref, ils ne tardent pas à tramer de concert la perte du héros : car, tant qu'il vivra, nul accord n'est possible. « Il veut mettre à merci tous les rois, il serait homme à conquérir le monde! »— I^e pacte est déjà presque à moitié conclu, lorsque Ganelon est reçu par Marsile, « assis au pied d"un if, sur un siège couvert de soie d'Alexandrie ». Cependant, le traître ne se démasque pas dès l'abord, et l'entrevue s'ouvre par une scène où il se souvient qu'il est l'envoyé de (Charlemagne. Le poète a compris qu'une àme ne s'avilit pas

'jtout d'un coup, sans un retour instinctif d'honneur. Ganelon fait même une si fière figure que Marsile, furieux, indigné, brandit un trait et menace l'insolent. Tout cela, remarquons-le, est conforme aux mœurs du temps. Aux siècles féodaux, il était de convenance que le vainqueur traitât de haut le vaincu. Si Marsile refuse les conditions imposées, il sera, dit Ganelon, « pris, garrotté, emmené de force et conduit à Aix où il mourra

dans la vilenie et la honte ». Il n'était pas non plus contraire au droit des gens qu'un messager fût tué par Tennemi. Cependant, devant la menace de Marsile, le preux se réveille chez Ganelon : s'adossant à un arbre, seul, debout, la tète haute, l'épée à la main, prêt à vendre chèrement sa vie, il tient le Sarrasin en respect par sa mâle attitude.

Mais Blancardin glisse un mot à l'oreille du roi, qui se ravise, devient câlin, caressant, offre réparation, tente par des largesses, par l'offre des fourrures de martre, parure de son manteau royal, la convoitise de son futur complice, et réussit à s'entendre avec lui pour le crime. Ils n'en débattent plus que les conditions, et finissent par décider que des otages seront envoyés à Tempereur avec de nouveaux présents. Aussitôt que les Français auront passé la frontière, Ganelon fera tomber" Roland dans l'embuscade où il doit périr, avec son arrière garde, qu'écraseront cent mille Sarrasins. Un baiser de Judas scelle cet infâme marché; des serments mutuels le consacrent; des gages le cimentent : l'un donne son épée, l'autre son heaume; la reine apporte ses bracelets d'or, d'améthyste et de jacinthe, « qui valent plus, à eux seuls, que toutes les lichesses d'un roi ». Ganelon les « serre dans sa botte »; sept cents chameaux chargés d'or se dirigent vers le camp français; et, le lendemain, dès l'aube, l'œuvre de la trahison sera consommée : car Charles est persuadé que Marsile devient son vassal. Ne lui envoie-t-il pas les clefs de Saragosse?

L'arrîèrc-garde. Roland refuse de sonner du cor. — La bataille. — Les clairons peuvent donc enfin sonner la retraite, et les preux tourner bride vers « France la douce ». Pour y arriver, la passe est dangereuse. Mais l'intrépide Roland n'est-il pas là pour surveiller les roches, les ravins et les cirques, avec ses vingt mille vaillants chevaliers? Bien que celui-ci soupçonne Ganelon de. perfidie, il accepte ce poste, d'un cœur joyeux : car c'est celui de l'honneur. Aussi l'armée se met-elle en marche avec sécurité : les Francs atteignent allègrement les sommets d'où se découvre la grande terre, et ils la contemplent, les yeux mouiUés de larmes : « Alors le souvenir les prit, de leurs fiefs et domaines, — des jeunes filles et de leurs nobles femmes, — et il n'en est pas un qui ne pleure de tendresse » :

l'arrière-garde. — LA BATAILLE. 13

mais voici que quatre cent mille Sarrasins , cheminant à la dérobée, gravissent silencieusement les pentes espagnoles, pour se précipiter comme une trombe sur Roland et les siens. C'est la bataille qui s'approche : le tableau va s'agrandir, le | ton s'élever, l'expression prendre force et chaleur. Olivier, dela| cime d'un pic, voit venir l'ennemi. Au murmure lointain de l'orage qui grossit, en face de ces masses serrées et profondes qui inondent vallons, montagnes, landes et plaines, à la vue de tant de blancs hauberts, de heaumes flamboyants, de ces gonfanons, de ces lances qui brillent par milliers sous le soleil, le soldat aussi prudent que valeureux s'écrie par trois fois : « Ami Roland , sonnez de votre cor ; Charles l'entendra , et fera retourner son armée ». Mais Roland reste sourd à ce conseil. Il se jugerait digne d'être honni, s'il appelait à l'aide avant d'avoir combattu. Avouer qu'il a besoin d'une autre épée que de la sienne! fi donc!

« A Dieu ne plaise, répond Roland,

Qu'il soit jamais dit par nul homme vivant

Que j'ai sonné du cor à cause des paiens!

Non, je ne ferai pas aux miens ce déshonneur;

Mais, quand je serai dans la grande bataille,

Je frapperai mille et sept cents coups,

Et de Durendal vous verrez le fer tout sanglant. »

Impatient de signaler son bras, il lance donc son cri de guerre. Cependant s'avancent les Maures, cent contre un, mille contre dix. Il n'est plus temps de parler, mais d'agir. L'archevêque Turpin l'a compris ; et, à cheval, du haut d'un tertre, il s'empresse d'absoudre tous ces braves. « Si vous mourez, leur crie-t-il, vous serez de saints martyrs : vous aurez vos places dans le grand Paradis », et, pour seule pénitence, il leur commande de férir. Roland, de son côté, monté sur Veillantif, « son beau destrier courant », se retourne vers ses compagnons, et leur tient une harangue où respire l'âme d'un Godefroy de Bouillon.

Nous ne décrirons pas tous les épisodes de la lutte qui s'engage au cri de Montjoie. Il y a là, comme dans l'Iliade, une série de défis, d'injures, de bravades et de combats singuliers, entre autres celui de douze Sarrasins choisis qui provoquent

les douze pairs. Mais c'est Roland qui donne le signal de l'action, en perçant de son épieu la poitrine d'Aelroth, le neveu ,de Marsile. Ils sont d'ordinaire monotones ces tableaux où se [déploient les prouesses de la force physique; mais ici cetécueil est le plus souvent éludé par la verve martiale d'un peintre Iqui semble à la fête, lorsqu'il raconte les incidents de cette Igigantesque mêlée : écus rompus, hauberts démaillés, arçons vidés, casques fracassés, armures fendues jusqu'à la chair vive, estocs et haches d'armes retentissant comme des marteaux qui battent des enclumes humaines. « Roland est rouge de sang, rouge est son haubert, rouges sont ses bras, rouges sont ses j épaules et le cou de son cheval. » L'intérêt se renouvelle donc Ipar une progression formidable.

Aux clameurs des mourants se mêlent aussi des rires héroïques et bien français dont la mâle gaieté rappelle certaines saillies de Patrocle dans la tuerie du x\i° chant de l'Iliade. « Gente est notre bataille », dit Olivier à Gérer qui vient d'abattre un émir. « Voilà un coup de baron! » s'exclame Turpin applaudissant au duc Sanche qui a percé le cœur, le foie et le poumon d'un païen. « Vous êtes tous perdus », s'écrie Engelicr, le Gascon de Bordeaux, enlevant Esciemoz de sa selle, à la pointe de sa lance. « Vous n'aurez plus de garant », crie Othon à Estorgant en lui plantant au corps son épieu.

Toutes ces scènes de carnage sont dominées par les chevauchées de Roland qui va et vient, partout présent, baigné de sang, sur son cheval sanglant : car il ne perd pas courage; et, à défaut de son épieu brisé, l'infatigable Durandal fauche les rangs serrés, taille les membres, abat les têtes, tranche en deux du même coup cavaliers et chevaux, « jetant mort sur mort ». Mais, hélas! il a beau faire miracle, en vain « la bataille est merveilleuse », elle est « pesante », le flot déborde toujours plus pressant. Tandis que celte moisson d'ennemis semble renaître et se multiplier sous le fer, il ne reste plus à Roland que soixante compagnons, mais « avant qu'ils ne meurent, ceux-là se vendront moult cher ». Néanmoins des cris de détresse succèdent à la confiance et à l'entrain du premier élan. « Ah! quel déchet des nôtres ! » s'écrie l'un de ces preux. Turpin ne dit plus : « Si vous mourez, vous serez saints martyrs », mais

bien : « Il est très sûr que nous allons mourir >. En effet, voici que Marsile dévale de sa montagne avec dix bataillons tout frais; et, devant cette avalanche, Roland qui voit gisante la fleur de ses preux, en est réduit à regretter enfin son imprudence.

Le cor de Roland. — Appel désespéré. — Pris de remords, c'est lui maintenant qui va demander à son frère d'armes s'il ne faudrait pas sonner du cor. Mais Olivier l'en dissuade avec une tragique ironie : « Non, non! ce serait grande vergogne pour tous vos parents qui en porteraient l'affront toute leur vie, ce ne serait point là du courage ». C'est dire qu'il n'est plus temps de réparer une faute. Roland sent la piqûre du reproche, et la querelle risquerait de s'envenimer, si Turpin, qui l'entend, n'intervenait pour réconcilier les deux amis. Alors, sur son conseil (car il faut du moins que Charles venge les morts, em,' ■porte leur corps, que ne mangeront ni chiens, ni loups, ni sangliers), Roland sonne de sa trompe. Il y souffle d'un si furieux effort que de sa bouche « jaillit le sang vermeil », et que sa tempe est rompue : appel désespéré, longtemps prolongé, qui franchit les montagnes, et, à trente lieues de là, frappe les oreilles de l'empereur.

Dans l'écho lointain il reconnaît l'âme du héros, et s'arrête mquiet : « C'est le cor de Roland, dit-il; certes il ne sonnerait pas, s'il n'était en bataille. — Non, reprend le traître Ganelon qui veut lui donner le change, de bataille il ne s'agit point. Pour un seul lièvre, Roland ne va-t-il pas cornant toute une journée avec ses pairs? Sans doute il est en train de rire. » Cependant, Roland continue de plus fort à « sonner l'olifant, à grande douleur, à grande angoisse ». Au râle éperdu de sa fanfare, le doute n'est plus possible. « Ce cor a longue haleine », s'écrie pathétiquement l'empereur. « Roland est en peine là-bas », réplique le duc de Naimes.... « Vous entendez que Roland se lamente. » Hélas! oui; mais, si rapide que soit la course de l'armée qui fait volte-face, en toute hâte. « hélas! que sert? Ils ont trop tardé » ; car cinquante mille païens, « qui n'ont de blanc dans le visage que les dents », viennent d'assaillir cette poignée de survivants trois fois vainqueurs, et toujours vaincus.

La mopt d'Olivier et de Turpin. — Rien de navrant comme

i 6 LA CHANSON DE ROLAND.

cette fin de bataille. Pourtant, Durandal ne cesse de flamboyer, et de foudroyer, à droite, à gauche. Mais contre une forêt, que peut la hache d'un seul bûcheron? Olivier est le premier qui va succomber. Blessé à mort, livide, aveuglé par son sang, mais rôdant sur le champ funèbre, Hauteclaire à la main, pour frapper encore à tâtons, le voilà qui, sans le savoir, rencontre son ami et, le prenant pour un païen, assène sur son heaume orné de gemmes et d'or un coup d'épée qui « le tranche jusqu'au nasal >, mais sans atteindre la tête. Roland le regarde, et « doucement, suavement », lui adresse cette question : t Sire compagnon, l'avez-vous fait exprès? Je suis Roland, qui tant a coutume de vous aimer. Vous ne m'avez point défié, que je sache. » Et Olivier de répondre : c Je vous entends parler, mais point ne vous vois; Dieu vous voie, ami! Si je vous frappai, pardonnez-moi. — Je n'ai aucun mal, reprit Roland; je vous pardonne ici et devant Dieu. » Puis les deux frères d'armes s'inclinent l'un en face de l'autre, et se séparent pour aller mourir. Est-il adieu plus mélancolique et plus éloquent? Achille a-t-il pour Patrocle des larmes plus tendre, que celles de Roland pleurant ainsi son ami :

Bien des années, bien des jours, nous avons été ensemble. Jamais tu ne me fis de mal; jamais je ne t'en fis : Quand tu n'es plus, c'est douleur que je vive '.

Olivier mort, l'agonie commence pour les deux survivants, Turpin et Roland. Xavré de quatre épieux, l'archevêque perd tout son sang; mais il ne rendra Tàme qu'après avoir béni les douze pairs que Roland, à pied, ayant eu Veillantif tué sous lui, navré de trente coups, va chercher sur le champ de bataille, afin que leurs corps soient consacrés par la prière. Olivier est de ce nombre, et Roland pleure en le portant serré contre sa poitrine, puis se pâme.

La mort de Roland. — Adieux à Durandal. — Revenu de sa pâmoison, mais épuisé par ce dernier effort, il sent bien que son tour est venu; mais, avant d'expirer, le héros se redresse; car. pour que Durandal ne tombe pas aux mains des barbares,

Page 1