‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 60 sur 344 · JOURNÉE DE LA MASSOURE · texte numérisé non relu

JOURNÉE DE LA MASSOURE

Gautier de Cureil, qui disait : « Nul ne nous peut détendre de ce péril, excepté Dieu. Toutes les fois qu'ils nous lanceront le leu, je suis donc d'avis que nous nous mettions sur nos coudes et nos genoux pour supplier Notre Seigneur. »

Bref, ils perdirent cinquante jours en travaux inutiles; or, un beau matin, grâce à un Bédouin, ils découvrirent que le fleuve était guéable. Ils le traversèrent donc à pied, vers l'aube, le 8 février, sous les traits des Turcs qui les attendaient à l'arrivée *. Alors commença cette série de combats qui, livrés parmi des chances diverses, du mardi gras 8 février 1230 au samedi suivant, se terminèrent par la défaite et la captivité de Louis IX.

Journée de la Slassonre. — Un peintre de bataille. — La première journée fut une victoire, mais chèrement achetée, ne fût-ce que par la mort du comte d'Artois, frère du roi, jeune homme bouillant d'ardeur, qui, sourd à de sages conseils, se porta le premier en avant, sans être appuyé par des renforts promis, renversa tout sur son passage, et, entraînant par son exemple l'élite des Templiers, se lança bride abattue, tête baissée, dans la viUe de laMassoure [Mansourah), où, enveloppé d'ennemis invisibles, en des rues étroites et barricadées, il périt avec le sire de Coucy et toute la fleur de la chevalerie. Cependant, Joinville se défendait de son mieux dans la plaine contre une nuée de mameluks, notant, dans le tas, d'horribles plaies, ceUe d'Erard de Siverey, par exemple, frappé d'un tel coup d'épée « que le nez lui tombait sur la lèvre ». Blessé luimême d'un coup de lance, et jeté à bas de sa monture, il appelait à son aide < monseigneur saint Jacques > , son patron, lorsque au milieu de sa détresse il entendit un grand bruit de fanfares, de trompes et de timbales. C'était le roi qui, averti du danger de son frère, accourait avec son corps de bataille. Alors Joinville, qui l'aperçut de loin arrêté sur une hauteur, laisse échapper ce cri d'admiration : c Jamais si bel homme armé ne vis; car il paraissait au-dessus de tous ses gens, des

L II y avait dix lieues de Damiette à Mansourah : les Croisés mirent un mois et demi à les franchir. Bonaparte estimait que, si saint Louis avait manœuvré comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8 juin, arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au Caire,

épaules jusqu'à la tête, un heaume doré sur son chef, une épée d'Allemagne à la main. » N'est-ce point le cas de redire avec Sainte-Beuve : « Peintres de batailles, que vous en semble? Dans le fond, la Massoure où s'est enfoncée à corps perdu la téméraire avant-garde ; partout, dans la plaine, des groupes épars, la mêlée çà et là, d'un côté la masure où s'appuient Joinville et ses preux harcelés par un essaim de Turcs, de l'autre, dans le fond opposé, le canal où Sarrasins et chrétiens s'engouffrent pêle-mêle avec leurs chevaux noyés ou à la nage; et, au premier plan, saint Louis, sur un tcrlre, dans ce glorieux appareil de combat. »

Oui, voilà bien le point lumineux du tableau, le moment décisif de cette rude affaire où on ne luttait plus à l'arbalète, mais de près et corps à corps. Le roi lui-même, cerné par si.K assaillants qui tenaient le frein de son cheval et l'emmenaient prisonnier, dut se dégager tout seul à grands coups d'épée : puis il délivra, sous une pluie de feu grégeois, le comte d'Anjou, l'ait prisonnier. On peut affirmer que, par ses prodiges de valeur, il sauva son armée, dans cette journée qui fut en sa personne le suprême épanouissement comme le bouquet de la chevalerie chrétienne. Plus tard il y aura des fastes militaires où l'héroïsme ne sera pas moindre, mais il sera inspiré par l'honneur, et non plus par la seule gloire de Dieu.

Au coucher du soleil, les Sarrasins étaient déconfits, comme dit le chroniqueur; et le roi de France pouvait coucher sur son champ de bataille. Joinville, qui ne le quitta pas, le reconduisit vers sa tente : chemin faisant, il le pria d'ôler son heaume « et lui bailla son chapel de fer, pour qu'il eût frais au visage ». Ce fut alors qu'à Joinville demandant des nouvelles du frère du roi, du comte d'Artois, Louis IX répondit qu'il en savait, « car il ne doutait pas qu'il ne fût en Paradis ». Mais, tout en louant Dieu « de ce qu'il lui donnait », il avait « des larmes qui lui tombaient des yeux moult grosses ».

Les fléanx d'Egypte. — Retraite. — Désastres. — Saint Lonis et Joinville prisonniers. — Au lendemain de cet avantage inespéré, le mieux eût été de retourner au plus tôt à Damiette. Mais on ne le fit pas, et il n'y eut plus qu'une suite d'irréparables malheurs : aux menaces de l'ennemi s'ajoutèrent la

LA RETRAITE ET LES DESASTRES. o9

famine et la contagion. Campant sur les vases de l'Egypte, et nourrie des barbots du Nil qui se repaissaient de cadavres, celte armée, qui observait cependant, en toute rigueur, les jeûnes du Carême, ne tarda pas à contracter d'étranges et hideuses maladies. « La peau de nos jambes séchait toute, et se tachetait de noir. » Aux gencives croissait tant de chair morte que les barbiers devaient l'enlever pour leur permettre de mâcher et d'avaler. « C'était grand pitié d'ouïr crier ces gens à qui l'on coupait ces chairs : car ils criaient tout ainsi que femmes en mal d'enfant. »

Un jour, atteint lui-même de l'épidémie, Joinville, qui faisait dire la messe sous sa tente, vit son aumônier chancelant et prêt à défaillir, au moment de la consécration. Aussitôt, « revêtant sa cotte, il saillit de son lit tout deschaus >, el, le soutenant dans ses bras, « lui dit qu'il fit à son aise, et tout bellement, son sacrement ». Le pauvre prêtre revint à soi, et « paracheva sa messe tout entièrement; mais oncqites depuis ne chanta ».

Ces morts faisaient tellement horreur que chacun craignait de les toucher et de les ensevelir. En vain le roi, plein de respect pour ces martyrs, donnait l'exemple, en aidant à les enterrer de ses propres mains. Aggravé par les miasmes de ces corps abandonnés, le mal e.xerça de tels ravages qu'il fallut, mais trop tard, se résoudre au retour, afin de sauver du moins ceux qui survivaient encore : retraite lugubre, qui ressemblait à une déroute ! Aussi souffrant que les autres, le roi aurait pu se mettre en sûreté, s'il avait voulu s'embarquer avec les malades que recueillirent les galères. Mais il refusa d'abandonner son peuple, et se tint à l'arrière-garde, « monté sur un petit roussin », sans autre compagnon que messire Geoffroy de Sergines. Les Sarrasins le harcelèrent en si grand nombre que le héros les compare, au rapport de Joinville, à des « mouches qu'un bon serviteur chasse du hanap de son seigneur. Toutes les fois qu'ils approchaient, monseigneur de Sargines prenait sa pique qu'il avait placée entre lui et l'arçon de sa selle; puis, la mettant sous son aisselle, il recommençait à leur courir sus, et les chassait d'auprès du Roi. » Ils se traînèrent ainsi trois ou quatre heures jusqu'à un village où c on coucha Louis IX au

giron d'une bourgeoise de Paris, presque mort : on pensait qu'il n'irait pas jusqu'au soir ». Ce fut là que les Sarrasins le firent prisonnier, tandis que des milliers de chrétiens étaient massacrés sur terre ou noyés dans le fleuve ; car ils n'obtenaient guère de merci, même en reniant le Christ, comme le firent beaucoup d'entre eux, et en particulier tous les mariniers de Joinville.

Le sénéchal était en effet de ceux qui regagnaient Damiette par les eaux; or la façon dont il fut capturé mérite d'être relatée. Après s'être vu forcé par un vent contraire de rebrousser chemin, et de chercher asile dans une anse, il tenta, toujours avec sa galère, de reprendre sa route par le Nil; mais celle-ci était barrée par la flottille du Soudan. Postée à quelque distance, elle lança telle foison de feux grégeois c qu'il semblait que les étoiles tombassent du ciel ». Dès lors, on n'eut qu'à choisir entre deux périls, la captivité si on se rendait aux galères du sultan, ou la mort si on essayait de débarquer. Est-il besoin d'ajouter que Joinville préféra la première alternative, en dépit d'un sien cellérier, natif de Doulevant, qui lui disait : « M'est avis que nous nous laissions tous tuer; ainsi, nous irons tous en Paradis ». « Mais nous ne le creusmes point », avoue le sénéchal; et bien lui en prit, car il réussit à s'en tirer sain et sauf, grâce « à un bon Sarrazin » (probablement un renégat), qui offrit de le sauver, en le faisant passer pour un cousin du roi : mensonge innocent auquel Joinville se prêta très volontiers. Bref, il en fut quitte pour sentir plus d'une fois la pointe du fer contre sa gorge. Mais, le zèle de son protecteur aidant, il finit par être mis en réserve, comme un prisonnier de marque dont on espérait une forte rançon.

Anecdotes expressives. Courtoisie des Tares. Dévotion de Joinville. Assassinat du Soudan. Les mameluks. Un con« fessenr laïque. — Il était en si piteux état que les ennemis mêmes en eurent compassion. Us lui permirent de jeter sur ses épaules que faisait frissonner la fièvre sa couverture d'écarlate fourrée de menu vair « que Madame sa mère lui avait donnée ». Il demanda à boire, et on lui apporta de l'eau ; « mais, sitôt qu'il Teùt mise en sa bouche pour l'avaler, elle lui jaillit dehors par les narines ». Amené devant l'amiral des galères, qui l'interrogea sur sa qualité, il dut avouer qu'il n'était point cousin

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