Cf. Extraits des chroniqueurs, op. cit., p. 377 sqq
Montlhéry, où il a été servi par ses défauts même, rendant sensibles, par le décousu de sa narration et par l'intermittence comique de ses saillies, tous les à-coups de l'opération et les accès très variés de l'humeur militante ou fuyarde des combattants '.
Certes ses narrations n'ont pas l'éclat de celles de Froissart, et le trait pittoresque y est bien rare. Pour qu'il le voie, il faut pour ainsi dire qu'il lui crève les yeux, par exemple le soir de Montlhéry, lorsque, le duc voulant manger, il « fallut oster quatre ou cinq hommes mors pour lui faire place, et mit l'on deux boleaulx de paille ou se sist ». Il entendra bien encore un de « ces pouvres genz nudz » demander à boire et verra qu' « on lui getta en la bouche un peu de ptizanne » : mais sa pitié ne va pas plus loin et n'est guère bavarde : à la guerre, comme à la guerre. Et puis c'est la victoire, on a guigné, et il ne faut pas lui demander de s'élever au pathétique du marquis d'Argenson écrivant à Voltaire, du champ de bataille de Fontenoi, en une situation identique : « Mais le plancher de tout cela est du sang humain, des lambeaux de chair humaine ».
En revanche, s'il dédaigne les dessus de l'histoire, quelle ardente curiosité de ses dessous, et quelles admirables narration des états d'âme de ses héros ! Qu'on relise, à ce point de vue, tout son récit de cette même affaire de Montlhéry, ou les sombres et admirables pages où le ministre de Louis XI ouvre à la fois, sous nos yeux, avec toute la sagacité et la subtilité de l'auteur des Annales, la retraite de Plessis-lès-Tours et l'âme torturée du malheureux roi qui y agonise, prisonnier de ses peurs, se défiant de son fils, défié par son médecin, rudoyé par son barbier ^. Aussi Montaigne écrivait-il en marge de ce livre, comme en tête du sien : « La bonne foy de l'auteur reluit évidemment ».
On peut donc considérer qu'il compense le défaut du pittoresque extérieur, en peignant les dedans, pour ainsi dire, et qu'au fracas amusant des faits il supplée par l'intérêt concentré
1. Cf. Extraits des chroniqueurs (Hachette, op. cit.), p. 358 sqq.
2. Cf. Extraits des chroniqueurs (Hachette, op. cit.), p. 358 sqq., et notamment la page 414 pour sa subtilité éloquente et tout à fait dans la manière de Tacite.
SON ELOQUENCE : CuMMYNES ET BOSSUET. 103
et tout romanesque de ses analyses psychologiques, par la portée de ses idées, par l'intensité de l'expression, par le mortlaut de son ironie et en maint endroit par son éloquence.
Son éloquence. — Conimynes et Bossuet. — Cette éloquence n'est guère dans ces discours qui sont rares et courts, comme celui-ci du duc Jehan de Calabre : « Or ça, nous sommes à ce que nous avons tous désiré : voy la le Roy et tout son peuple sailly de la ville, et marchent, comme dient nos chevaul cheurs ; et pour ce, que chascun ait bon vouloir et cueur. Toul ainsi qu'ilz saillent de Paris, nous les aulnerons a l'aulne de la ville, qui est la grant aulne. » Elle est tantôt dans des réflexions courtes et incisives sur cet esprit d'imprudence et d'erreur,
De la chute des rois funeste avant-coureur;
dans celle-ci par exemple : « Et ne s'en trouve point pis disné ne pis couché.... A l'heure qu'il y pensera le moins. Dieu luy fera sourdre ung ennemy, dont par adventure jamais ne se feust advisé » ; ou dans cette autre qui renferme en deux lignes toute l'oraison funèbre du Téméraire : c Or sont flnees toutes ses pensées, et le tout tourné à son préjudice et honte; car ceulx qui gaignent en ont tous jours l'honneur » ; tantôt encore dans une longue tirade, comme celle où il évoque, par ces j'ay veu pathétiques, la grandeur déchue de la maison de Bourgogne : « D'Angleterre y ay veu les deux frères du roi Edouard, le duc de Clarence, et le duc de Clocestre qui puis s'est faict appeller roy Richard ; de l'autre parti du roy Henry qui estoit de la maison de Lancastre, y ai veu toute ceste lignée, ou peu s'en failloit. De tous costez ay veu ceste maison honnoree, et puis, tout à un coup, cheoir sens dessus dessoubz; et la plus désolée et deffaicte maison, tant en princes que en subjectz, que nulz voisins qu'ils eussent ». Elle est enfin dans tous ces passages où il sonde les cœurs comme Tacite, ou déclare aux grands de la terre, sur le ton de Bossuet dont on l'a rapproché souvent, « pourquoy la puissance de Dieu se montre plus contre les grans que contre les petiz ». Ne sent-on pas déjà passer le souffle oratoire du grand sermonnaire, et n'entend-on pas sonner l'accent même du Sermon sur l'ambilion, dans ces
i04 COMMYNES.
lignes d'une éloquence si pressante et si pathétique : « Mais des grands princes et princesses, de leurs grans gouverneurs, et des conseillers des provinces et viles désordonnées et desobeyssans a leur seigneur, et de leurs gouverneurs, qui se informera de leur vie? Lïnformation iaicte, qui le portera au juge? Qui sera le juge qui en prendra la congnoissance, et qui en fera la pugnition?... Vlnformation sera la plainte et la clameur du peuple, qu'ilz foullent et oppressent en tant de manières, sans en avoir compassion ne pitié ; les douloureuses amentations des vefves et orphelins, dont ilz auront faict mourir les maris et pères, dont ont souffert ceulx qui demeurent après eulx; et generallement tous ceulx qu'ils auront persécutez, tant en leurs personnes que en leurs biens : cecy sera Vinformation, et leurs grans criz pour plaintes et piteuses larmes les présenteront devant Nostre Seigneur qui en sera le vray juge, qui, par adventure, ne vouldra attendre a les pugnir iusqx\es a l'autre monde, et les pugnira en cestuycy? »
Place de Coiuniyues dans la littérature historique. — Le premier en date des grands mémorialistes. — Voilà certes une éloquence toute nouvelle dans notre langue. Mais elle est plus forte de choses que de termes; et elle ne suffit pas, vu sa rareté et les défauts du reste, à élever Commynes, comme écrivain, au niveau de ses prédécesseurs ou même de quelques-uns de ses contemporains. La brièveté lumineuse de Villehardouin, la bonhomie enjouée de Joinville, le coloris de Froissart, font paraître assez terne et assez gauche la langue de Commynes. Il est même au-dessous de Georges Chastellain pour l'ordonnance de la composition et l'allure du récit, comme d'Olivier de la Marche pour la couleur ou le naturel. Néanmoins, par la maturité de sa pensée et certaines qualités neuves de sa langue abstraite, il a fait sentir le premier que le français moderne était capable de grandeur et de force, en un mot d'éloquence. Il a apporté dans l'histoire cette auctorité et cette gravité dont le louait Montaigne, et, s'il n'est pas encore un historien, du moins est-il plus qu'un chroniqueur, le précurseur dire(,t de nos grands mémorialistes, des Retz et des Saint-Simon.
Inférieur aux Villehardouin, aux Joinville, aux Froissart et même à d'autres chroniqueurs par les qualités du .style, il les