Comparez Voiture
...Et (|u'uo peu Je plomb sait casser La plus belle teste du monde :
Qui l'a bonne y doit regarder...
De là tant de requêtes ingénieusement variées pour être placé, monté, équipé, tiré des griffes de ses créanciers, payé de ses quartiers échus ou à échoir, avec l'inévitable refrain :
Plaise vous ne prendre la peine
De diviser si peu de bien.
Car ma boëte n'est pas si pleine
Que cinq cents francs n'y entrent bien.
Tel fut Marot, ce méridional mâtiné de Normand, à la fois frondeur et courtisan, étourdi et sensible, épicurien et brave, plusbberlin d'esprit que de conduite, restant toujours au fond un enfant sans souci, et
Au demeurant le meilleur filz du monde.
SES CHEFS-D'ŒUVRE POETIQUES
Ses œuvres et ses deax manières. — Sa vie ne fut pas
irréprochable, mais il est nécessaire de la connaître pour entendre ses œuvres et facile de l'excuser après les avoir lues.
Les œuvres de Marot se composent d'épitres, d'épigrammes, de ballades, de rondeaux, de pastorales, de pièces satiriques, telles que son Enfer et ses Coq-à-l'âne — un genre qu'il inventa, en le dérivant de celui des fatrasies, — de quelques sonnets et de vers de circonstance, tels que chants de joie, chants nuptiaux, épitaphes et cimetières, etc. Il traduisit en outre la première églogue de Virgile, le premier livre des Métamorphoses d'Ovide, le Jugement de Minos, imité d'un dialogue des Morts de Lucien, une cinquantaine de psaumes, et donna des éditions rajeunies du Roman de la Rose, et de Villon, en restaurant ce dernier de son mieux, i avecques l'ayde de bons vieillards qui en scavent par cueur j>. Ces productions ont des mérites fort inégaux, suivant les diverses influences auxquelles obéissait leur auteur.
Nous ne saurions pas par des témoignages formels combien peu il entendait le latin et le grec que ses traductions suUi-
sus ŒUVRES. m
raient à nous l'apprendre, lanl elles laissent perdre de traits et de nuances des originaux. Quant aux psaumes, ils attendront pour être vraiment traduits Malherbe et Racine; Marot est si loin d'en avoir égalé la sublimité, qu'il y tombe au-dessous de lui-même.
Dans le premier recueil de ses poésies qu'il publia d'abord en 1529, sous le titre d' Adolescence Clémentine, il apparaît avec toutes les faiblesses et les hésitations de sa première manière. Il y fait un mélange très souvent fade des allégories du Roman de la Rose et de la mythologie classique. Il est visiblement sous linfluence de Le Maire de Belges et du vieux Guillaume Crétin, qui joignent leurs conseils à ceux de son père, leur ami commun. C"est l'époque où Jacques CoUin, le savant secrétaire de François Ic"", lui fait jeter l'œil sur les livres latins, et traduire Virgile, Ovide et Lucien, pour suppléer aux négligences de ces régents du temps jadis, dont maître Clément a médit sans qu'on soit obhgé de l'en croire.
Mais déjà une pièce du recueil, l'Épître à Lyon Jamet, qui renferme le célèbre apologue du Lion et du Rat, annonce la seconde manière de Marot, celle où, ne retenant de ses maîtres « les orateurs parfaiclz », comme il les appelle, que leurs leçons techniques, il cherchera son bien dans les vieux auteurs français autant que dans les latins, et osera enfin ne prendre conseil que de lui-même pour écrire « inventions nouvelles et antiques », ainsi qu'il le déclare au roi dans son prologue des Métamorphoses d'Ovide. Remarquons seulement que cette indépendance relative à l'égard de l'antiquité lui fut facihtée par son ignorance qui, en cela du moins, le servit à merveille. Grâce à cette indépendance, sa gentillesse et sa gauloiserie natives se développèrent à l'école du Roman de la Rose; la forte personnalité de Villon l'aida en outre à dégager la sienne, enfin, la vie et la cour firent le reste.
Ses mésaventures et ses détresses lui inspirèrent cette franchise dans l'expression de ses sentiments personnels, qui nous dédommage de tant de rimes officielles sur les naissances et sur les avènements, morts et mariages, entrevues et traités, intrigues et batailles de ses princes et princesses. D'autre part, la cour lui dicta ce choix des termes, cette élégance des tours,
celle opportunité et cette urbanité de ton, en un mot, toute celle politesse du style qui avait manqué à Villon et qui sera un des caractères de nos grands classiques, leur air de famille, celui que La Bruyère saluait déjà dans maître Clément, quand il écrivait : « Il n'y a guère entre lui et nous que la différence de quelques mots. » Aussi Marot s'écriait-il, avec un élan de reconnaissance qui paye sa dette et décèle une fierté légitime :
La cour du roy, ma maîtresse d'escolle! Il y étudia sur le vif cette
Langue françoyse, es grandz courts estimée, Laquelle en fin quelque peu s'est limée...
La langue et l'esprit de Marot. — Limer la langue, voilà un souci assez nouveau chez nos poètes. Le mot revient sous sa plume quand il excuse Villon « des incongruitez dont estoit plein le langage mal lymé d'iceluy temps », et constate « qu'il ne lui manqua que d'estre nourry en la cour des rois et des princes, là où les jugements s'amendent et les langaiges se polissent ». Aussi, le reproche de néologisme que lui adresse Sagon, en l'appuyant sur quelques latinismes très exceptionnels et contractés à Técole des rhétoriqueurs. n'a-t-il aucune portée. Marot est en effet un de ceux qui surent révérer la langue dans ses plus grands excès. C'était chez lui et dans son école un principe; on en jugera par celte leçon de grammaire rimée pour ses disciples :
Enfans, oyez une leçon :
Nostre langue a ceste façon Que le terme qui va devant Voluntiers regist le suyvant, etc.
Non, sa clarté ne fut pas seulement un heureux instinct, et, ce qui l'augmenta bien plus que la cour et que la grammaire, c'est précisément ce qu'il y eut en lui de plus éminent, l'esprit, qu'il avait limpide.
Certes il serait injuste de dater de Marot, comme on le fit à la légère, l'avènement de l'esprit dans la littérature française.
SES PETITS chefs-d'œuvre. 113
Il pétille dès certains passages du Pèlerinage de Jérusalem, ne manque pas à nos trouvères lyriques, abonde dans les fabliaux et le Roman de Renart, agrémente cent passages du Roman de la Rose, est le sel de notre théâtre comique, et n'a jamais fait défaut à Villon, mais nulle part il n'avait été d'aussi bonne qualité que chez Marot. Fin, alerte, discret, opportun, il est l'essence même du genre marotique, et ajoutons que ce n'est pas quand il s'y allie au poivre de la gravelure, suivant la recette gauloise, qu'il est le plus piquant.
Ses petits chefs-d'œuvre. — C'est cet esprit surtout qui a fait exceller Marot dans l'épitre et dans l'épigramme, et qui lui a inspiré la foule de ses petits chefs-d'œuvre, dont les principaux sont : parmi ses épitres, les deux incomparables, à son ami Lion et au roy (pour avoir été dérobé), et encore celle au roy du temps de son exil à Ferrare (1535), où il touche à la haute éloquence; parmi ses épigrammes les moins difficiles à citer : Un jour la dame en qui si fort je pense, qui se termine si délicatement par le vers :
Car j'ayme trop quand on me veult ayraer,
ou celle du frère Thibault, ou encore celle où il convie trois poètes à diner avec toute l'urbanité d'Horace ; ou enfm le galant huitain : Plus ne suis ce que j'ay esté, De oui ou de nenny, etc.; parmi ses ballades, celle à'Vng qu'on appelait frère Lubin; parmi ses rondeaux, le chef-d'œuvre du genre : Au bon vieulx temps un train d'amour régnait, ou encore celui A ung créancier; parmi ses chansons : Changeons propos, c'est trop chanté d'amour, qui vaut les meilleures du caveau ; parmi ses satires, VEnfer; et ce chef-d'œuvre d'insolence : Fripelippes valet de Marot à Sagon, sans parler ici de tant de malices et de grivoiseries plus ou moins innocentes qui seront les modèles avoués de ces écrivains gaulais : La Fontaine, Voiure, Voltaire, Jean-Baptiste Rousseau, etc.
Ses défauts. — Mais où l'esprit ne suffît pas, Marot a été médiocre. Il faut bien convenir, par e.xemple, qu'en ses pastorales où il change Louise de Savoie en la bergère Loyse, et Marguerite de Navarre en Margot, il n'a pas eu beaucoup plus que Villon le sentiment de la nature.
ÉTUDES LITTÉRAIHES. II. — 8
En voici, croyons-nous, des preuves décisives. Dans les Alpes, il ne voit que « les grandz froides montaignes », et sïl veut marquer sa joie de revenir en France, il dira qu'en les traversant au retour il n'a trouvé rien de dur en la voije :
Ains m'ont semblé ces grands roches haullaines Preaulx herbuz, et les torrents fontaines.
Il n'a des plus beaux paysages qu'une vision mesquine. Sa myopie de citadin les rapetisse autant que l'imagination de Rousseau les grandira. Il dira, par exemple :
Adieu la Saône et son mignon Le Rhône.
De Venise, où il a vécu, où il a été fêté par le Titien, le Tintoret, Véronèse, et son confrère en « gayetez », l'Are lin, de ses palais, de ses monuments et de ses canaux, il ne nous rapporte guère que son étonnement et de l'esprit à propos
De leurs canaulx, de leurs mules de boys, Des murs saliez dont leur cité est close.
Il est impropre aux grands sujets. On l'y invite :
Tu dis, prélat : « Marot est paresseux,
De luy ne puis quelque grand œuvre veoir »,
et notre Gascon de répliquer :
Fais tant qu'il ayt biens semblables à ceulx Que Mecenas à Maro feit avoir, Ou moins encore : lors fera son devoir D'escrire vers en grand nombre et haut stile.
C'est s'en tirer à son ordinaire avec esprit, mais c'est tout. Ses essais en ce genre sont médiocres et son haut stile est froid et mou, témoin ses épithalames à la roijne Eléonor, au roy d'Ecosse, tous ses psaumes et idylles théologiques et même son épitre au vainqueur de CérisoUes, son suprême et inutile effort pour pindariser.
Dans tous ces élans de sa plume essorée il a beau appeler a