‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 95 sur 344 · LE SATIRIQUE · texte numérisé non relu

LE SATIRIQUE

Et dessus un cheval, comme un singe attaché Méditant un sonnet, médite un évesché.

Le personnage n'est-il pas là tout entier en deux vers, corps et âme? Pour bien peindre les gens, il n'y a que Célimènc d'aussi admirable, comme il n'y a que Tartuffe, avec sa haire et sa discipline, de supérieur à Macette,

D'un long habit de cendre enveloppant sa flamme.

Et encore Molière a-t-il fait à son devancier l'insigne honneur de lui prendre jusqu'à ses expressions.

Le satirique. — Ce sont là les plus grandes malices de celui qu'on appelait le bon Régnier :

Et le surnom de bon me va-t-on reprochant D'autant que je n'ay pas l'esprit d'estre méchant.

Il ne faudrait pas trop s'y fier pourtant, et Malherbe en fera l'expérience. Il était même capable d'indignations généreuses qui visaient haut :

Et, quand la servitude a pris l'homme au colet, J'estime que le prince est moins que son valet.

Il y a une véritable élévation morale dans cette apostrophe de la cinquième satire :

Pères des siècles vieux, exemples de la vie... Nous voyant de la haut, pères, qu'en dites-vous?

Mais ces élans sont rares et il en est de sa morale comme de son style :

Les nonchalances sont ses plus grands artifices,

ce qui est un autre trait de parenté avec Montaigne. Mais si ses satires ont cet art de ne pas piquer au vif, qui était déjà celui du bon Vauquelin et dont il a pu dire :

Tout le monde s'y voit et ne s'y sent nommer, la vérité n'y perd rien

d44 RÉGNIER.

Les deux meilleures des seize satires de Régnier sont : la neuvième, le Critique outré, contre Malherbe et son école, et la treizième, Macelte ou l'hypocrisie déconcertée, dont nous avons dit ce qu'on peut en dire ici. Ajoutons seulement que là et ailleurs, en comparant Régnier et les Regrets de la belle Heaulmiére de Villon, on mesure à merveille combien il a profité de son devancier et combien il l'a surpassé. La veine est encore quelque peu limoneuse, mais Molière et La Fontaine vont l'épurer et alors la gauloiserie sera devenue l'esprit français.

Tous ces mérites ont fait saluer Régnier par Boileau, et par M"'' de Scudéry, d'accord en cela, comme le premier en date des satiriques français, et c'est en pensant à eux que l'auteur des satires se trouvait si fier d"avoir été jadis à Régnier préféré.

Sa grâce et son esprit. — Il en a d'autres pourtant, qui manquèrent à Despréaux. Il a sacrifié aux grâces dans ses trois épitres et dans ses cinq élégies, dont la seconde, imitée d'Ovide, est un pur chef-d'œuvre de naïveté et de sentiment, avec cette jolie chute :

Que j'eusse moins failli si j'eusse moins aymé.

Ses quelques épigrammes, leur licence mise à part, laissent voir qu'il a autant d"esprit que Boileau, et c'est beaucoup.

Ses poésies sacrées et ses repeiitances. — Enfin, si les quelques poésies sacrées où il fit pénitence ne valent pas celles de son oncle ou de Bertaut, bien loin d'égaler celles de Malherbe, le premier de ses trois sonnets religieux a de beaux accents. Il a écrit en outre des stances où il s'accuse avec une sincérité émouvante, et dont on doit lui savoir d'autant plus de gré qu'elle lui attira la risée des plaisantins de son entourage. I) faut donc le pardonner et ses œuvres sont là pour proteste" contre d'autres critiques du temps qui, dit-il, lui reprochent ses plaisirs.

Que j'y perds mon esprit, mon ànie et ma jeunesse.

Il n'y a perdu que sa jeunesse, mais, par un privilège de son esprit, il avait eu le temps de faire son œuvre, de créer vraiment la satire ébauchée par Du Bellay et surtout par Vauquelin.

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