‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 155 sur 244 · LETTRE A L'ACADÉMIE : LA POÉTIQUE · texte numérisé non relu

LETTRE A L'ACADÉMIE : LA POÉTIQUE

tenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. > C'est ainsi que Fénelon, confondant la rhétorique avec la morale, et l'éloquence avec la conscience, ramène toute sa doc^ne à cet axiome i « L'homme digne d'être écoulé est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu >. Or, cette formule, il l'a trouvée toute vive dans son propre cœur. Pour enseigner le secret de l'art, il s'est souvenu de lui-même.

Projet de pvëltqnet procèa Intenté à n«tre poésie. La slrapllelté knilqnet lacements et csemplea. — Dans »on projet de poétique, nous goûterons aussi l'amour du simple, du vrai, du naturel; maintes sentences courtes et décisives, des analyses émues, des citations appropriées au précepte, une candeur ingénue qui enchante, une littérature aussi variée que proronde, en un mot toutes les séductions qui, mêlant le prolit au plaisir, nous font estimer l'honnête homme chez le plus exquis des lettrés, Cependant, si le critique ne cesse pas d'être judicieux et aimable, quand il se borne à nous faire confidence de ce que nous appellerons les voluptés intimes de son intelligence, ou quand il emprunte b la science du cœur humain les raisons délicates qui justifient ses préférences, il faut avouer que la partie technique de son sujet ne lui a pas également réussi.

Bien que Fénelon ait toujours l'imagination et la sensibilité du poète, la prose seule lui porla bonheur. Or, h voir la façon dont il se plaint ici de notre vers et de son mécanisme, il est vraisemblable qu'il a des raisons personnelles d'en médire, ou qu'en ces questions la compétence pratique lui fait trop défaut. Quand il se montre si rigoureux pour la prosodie française, quand il reproche k notre versification de multiplier d'inutiles obstacles, de rendre t la perfeclion presque impossible >, de perdre plus qu'elle ne gagne par les exigences de la rime, et de condamner < les plus estimables à des épithétes forcées >, à une facture < raboteuse ou languissante >, la cause de cette humeur chagrine pourra sembler & quelques-uns la rancune secrète d'un bel esprit qui en veut aux servitudes dont il a souffert, et s'en venge, à son insu. .

Ce n'est pas que Fénelon prétende < abolir la rime >. H a trop de goût pour ne pas sentir que < sans elle, notre versification

tomberait >. 11 voudrait eimplement alléger ces chalaes qu'alors portaient avec aisance et grAce d'heureux génies qui ne songèrent point à murmurer. Or cette indulgence qu'il réclame ne serait d'aucun prolit pour les élus; elle deviendrait seulement une tentation fâcheuse pour ces improvisateurs médiocres dont il faudrait décourager l'impuissance, comme fit Malherbe, au lieu de l'enhardir par la suppression de salutaires entraves.

Il est moins paradoxal lorsqu'il fait valoir tes avantages de Vinvenion, et censure runiformité d'un ordre trop scrupuleux € qui exclut toute suspension de l'esprit, toute surprise, toute variété, souvent même toute magnilique cadence >. Hais ici encore, il oublie trop le caractère d'une langue avant tout analytique, qui préfère à tout cette eonslruction descendante, qu'il définit d'ailleurs si joliment, tout eu la critiquant, quand il dit : • On voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mène son adjectif comme par la main; son verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adverbe qui ne souffre rien entre deux; et le régime appelle aussitôt un accusatif qui ne peut jamais se déplacer >. Qu'y faire? Plus on descend le cours de notre littérature, depuis ses origines, plus on voit la langue française substituer délibérément l'ordre analytique, celui de la raison raisonnante, à l'ordre que l'on a appelé pathétique, si cher au grec et au latin, qui est celui de l'imagination et de la sensibilité émues, en faveur de la clarté, la première de ses beautés propres, si bien que Rivarol pourra dire : ■ La langue française est la seule qui ait une probité attachée à son génie *. Bien imprudentes sont les écoles littéraires qui prétendent toucher à cela! Disons toutefois que, dans le domaine de la versification, l'école romantique a tenté, non sans succès, certaines réformes indiquées par Fénelon, plus d'un siècle auparavant. Pourvu qu'on respecte les lois du rythme et de l'harmonie, on peut donc faire bon accueil aux conseils qu'il donne, à propos de la coupe, du rejet et de l'enjambement.

Dans le procès qu'il intente aux contraintes de la poésie française, il est évidemment dominé par le radieux souvenir des Anciens, auxquels il envie les ressources de l'accent, la durée variable des syllabes, la facUîté du tour, le son musical des désinences, tes mouvements passionnés, en un mot tous les

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