‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 180 sur 244 · II. — L'historiepi de Louis XIV · texte numérisé non relu

II. — L'historiepi de Louis XIV

Folts Usl«rlq«eH. Le> éditions dm livre. — Agé de trenlehuit ans, déjà célèbre par la Henriade, Zaïre et Charles XIl, Voltaire conçuten n381e projet de raconter le SiidedeLouisJlV. Huit mois de travail en 1735, neuf mois en 1737 et dix mois en 1738 amenèrent l'ouvrage à sa forme première en trente chapitres, au lieu de trente-neuf qu'aura l'édition définitive'. 11 voulait alors faire de ce livre la suite d'une histoire universelle remontant k Charlemagne, et consacrée aux progrès de la civilisation, des lettres et des arts.

En 1739, pour pressentir l'opinion, il commença par lancer dans le public, comme un ballon d'essai, les premiers chapitres de son ouvrage; mais ils furent supprimés par arrêt du conseil le 4 novembre, ce qui fera dire par l'auteur h son ami D'Argenson (8 janvier 1746) : < J'ose affirmer que, dans tout autre lemps, une pareille entreprise serait encouragée par le gouvernement, Louis XIV donnait dix mille livres de pension aux Valincourt, aux Pellisson, aux Racine et aux Despréaux, pour faire son bistoire qu'ils ne tirent point; et moi, je suis persr cuti pour avoir fait ce qu'ils devaient faire. J'élevais un monument èi la ^oire de mon pays, et je suis écrasé sous les premières pierres que j'ai posées. •

Mais il n'était pas homme à quitter la partie; et, terminée dès 1745, l'œuvre put entln paraître k Berlin, d'où il écrivait à Mme Denis (28 octobre 1750) : < Ma chère enfant, pour raconter l'histoire de son pays, il faut être hors de son pays >. Commencée en juillet 1751, cette édition parut en

I. Phni* tons les détails relalifa à U composition du SUek dt LeuÎM XtY, voir i'dditiDQ Emile Bonigeois (Hachette) qui est d'aillcara mise, pour les commen-

SIÈCLE DE LOUIS Xir : SES ÉDITIONS. S33

décembre de la même année, signée de M. de Franeheville, conseiller aulique du roi de Prusse, qui se fit le prét«-nom de Voltaire, moyennant 2000 écus, sans que personne s'y trompât.

Le Kuccèn fut prodigieux. Voltaire eut même les honneurs d'une odieuse contrefaçon : car, en moins de dix mois, les libraires d'Allemagne et de Hollande imprimèrent, sanB son areu, huit éditions, dont la plus bruyante fut celle d'un Français, le sieur La Beaumelle, un de ces littérateurs qui couraient l'Europe, pour y chercher fortune par tous les moyens. Arrivé depuii) peu à Beriin, où il se fit connaître par un libelle intitulé Mes pens^ef ou Qu'en dfra't-on? il s'était permis quelques épigrammes contre Voltaire, qui riposta si vertement que l'avenlurier dut au plus vite s'enfuir à Francfort. Ce fut là que, pour se venger, il falsifia le Siècle de Louis XIV, • livre excellent, disait-il, mais grossi de quelques remarques qui le rendront meilleur *. Tel ne fut pas l'avis de Voltaire, qui asa cruellement' du droit de représailles, dans un supplément où éclatait une colère légitime, mais trop injurieuse. 11 dit quelque part qu'en ses prières il s'écriait chaque jour : • Mon Dieu, rendez mes ennemis ridicules •- Celte fois, entre autres, il aida le ciel plus qu'il ne fallait. 11 regretta d'ailleurs cette violence, lorsque La Beaumelle, quelques jours après, fut mis à la Bastille, ponr une note outrageante contre le duc d'Orléans.

C'est à cet accès de mauvaise humeur que nous devons l'édition de Genève (fin de 1756) et l'Essai sur les mœurs, qui lui servit comme d'introduction et dont il ne faut pas le détacher, pour le bien entendre. Il y trouva l'occaEion de réparer plus d'une erreur, et de combler certaines lacunes, non sans mettre àproflt les documents etcertaines critiques de La Beaumelle, et grâce aux informations envoyées à l'envi par les lettrés ou les hommes d'État, auxquels il avait fait appel, en 1752, ( dans l'espoir de rendre moins indice de la France le monument qu'il voulait élever en son honneur >. Cette édition de Genève était précédée d'une deuxième édition en 1752, chez Walther, k Dresde, ■ ample, plus exacte et plus curieuse que la première», et d'une troisième, en 1753, ■ augmentée d'un tiers, toute pleine de vérités singulières ».

Ajoutons pourtant que le texte définitif est celui de 1768, qui ..oogic

parut encore & Genève, avec quelques retouches, mais de peu d'importance.

QBClle caaB»Bce Biéplto l'hUt«lre *e Leala XlVf — Si

l'exactitude est le premier titre d'un historien, rendons tout d'abord hommage aux scrupules d'un écrivain qui ne né^igea rien pour se renseigner et se corriger.

Sans doute, nouti ne prendrons pas & la lettre tous tes éloges qu'il se décerne dans sa propre correspondance; mais'Cn faisant la part de ce charlatanisme inconscient ou calculé, qui est le faible des auteurs parlant d'eux-mêmes, on ne contestera pas du moins le souci qu'il eut de puiser toujours aux sources directes. Elle serait interminable, en effet, la nomenclature des . ouvrages consultés par son enquête < . Pièces politiques, recueils littéraires, Iraiiés spéciaux, annales générales et particulières, plus de deux cents volumes de mÉmoires imprimés, il vit tout de ses yeux; et cela, chez l'étranger comme chez nous; car il interrogea les ennemis comme les amis de la France, et il exagère peu quand il dit que t dix lignes de tel ou tel chapitre lui ont coûté parfois guime jours de lecture ■ , N'a-t-il pas poussé la "conscience jusqu'à faire le voyage de Hollande, pour y feuilleter les pamphlets calvinistes que la censure arrêtait encore à nos frontières? Parmi les documents dont il eut la primeur, notons les mémoires alors inédits de Villars, du maréchal de Berwick, de Torcy, de Mme de Caylus, du marquis de Dangeau et même de Saint-Simon, sans parler de ceux que laissa Louis XIV, et qui lui furent communiqués par le maréchal de Noailles, gr&ce h des louants qui lui ouvraient toutes les portes. Outre que son savoir-faire se glissait partout, son titre d'historiographe lui permit aussi de pénétrer dans les archives secrètes du.d^t du Louvre sur les Affaires étrangères, du ministère de la guerre, etc.. où il put t travailler six mois, sans rel&che >. Récemment

I, Biitoirt» Générale) d- Lai-'t XJV par Pelliason, Rienoonrt, Robonln, I.drre;, Hode, La Uariiniëre, Roaesel, Lamb^rty, le comte Ouieri, le b«aédirtin Sirï. etc.; Abrènéi thranologiqu'i dn P. Donisl, dn prteident Heinault: Ltllrei de Muariu, du comiu d'Avaux, de Mme de Maiolenen. de Fénelon, de Bolingbreke;ilnnaI« JwIJd'fwI de tabbé de Sainl-Pierre ; Reeherchei lur lei fnitncei par Forbonnai» i ReeaeiU littiriirei du P. Nioeron, da P. Lambert. Ho 'endanti publiés vers 1700. de Diignay-Tronin,

SIÈCLE DE LÛVIS XIV : SA VALEUR HISTORIQUE. B35 encore, plus d'un texte original ne nous était guère connu que par Voltaire, entre autres le Journal de Dangeau, dont il put détacher d'importants extraits.

N'omettons pas surtout les traditions orales qui vivaient encore dans le ttouvenir des contemporains, et les confidences que sut provoquer infatigablement cette adresse où triomphait son vif esprit. Les d'Argenson, les d'Argental, les Bouillou, les Choiseul, les La Feuillade, les Noaitles, les Richelieu, les Villeroi, les Villars el les Vendôme n'envièrent point leurs trésors au causeur insinuant qui pratiquait victorieusement cet art de délier les langues, que facilite d'ailleurs chez les vieillards même les plus illustres le regret du temps passé, de celui où ils furent en scène. En sa correspondance se trahit, k chaque instant, l'éveil d'une curiosité qui n'hésita pas à être pressante jusqu'à l'importunité , pour < meubler son magasin de témoignages •. Dans cetle instruction, il déploya la dextérité d'un diplomate qui excellait à prendre chacun par son faible, comme le prouve entre autres cetle caressante prière faite au président Hesnault : ■ Oserais-je vous supplier de m'honorer de vos remarques sur ce volume? Ce serait un nouveau bienfait. Vous qui avez bdli un at beau palais, mettez quelques pierres à ma maisonnette. > Ailleurs n'écrivit-il pas k l'abbé Dubos : * A qui daignerez- vous communiquer vos lumières, si ce n'est k un homme agi aime sa patrie et la vérité, qui ne cherche h écrire l'histSre ni en flatteur, ni en gazetier, mais en philosophe? *

Bref, il se dévoua vraiment à son œuvre ; et si nous suurions, quand il se compare à • un bénédictin enfermé dans son couvent 1, nous ne lui refuserons pas l'éloge auquel a droit une patience plus méritoire en lui qu'en tout autre. On ne peut lui reprocher des lacunes comblées, depuis, par les maitres auxquels il fraya la voie, el qui n'ont fait rayer aucun de ses chapitres '. Quant aux erreurs involontaires qu'on relève dans le détail, Voltaire les excuse, lorsqu'il dit : ■ Il ne faut pas

1. Biitoire de Lossoii, par Camille Roussel, de rAcsdémie françjuse ; ^^ocmlîoKt relatitjtt A la iiKCtuian d'Eipagne, par Uigoel ; Port-Royiil, pu Sainte-Beuve; Letlrei de Calberl, par M. Pierre Clément; Biliaire dr Lûvii XIV, par M. Oalltardln.

juger d'un grand édifice par quelques pavés qu'un maçon aura mal arrangés dans la cour >.

La réhakUlMIl** (!'■■ CPMid règne Méectura par l'aplnloN. — S'il donna le nom de Louis XIV à l'un de ces %es qui ajoutent des œuvres immortelles au patrimoine de l'humanité, il n'y fut point invité par un mouvement de l'opinion. Bien loin de répondre ù un appel de l'esprit public, Voltaire dut, en effet, remonter un courant tout contraire : car, on le Rait, les impressions qui suivirent la mort du roi n'étaient nullement favorables à sa mémoire. Le premier acte de la Itégence oe fut-il pas d'infirmer ses dernières volontés, et cela, par la voix d'un parlement chargé de maintenir les décrets de la couronne? Quand la grand'chambre se rendit au Louvre, pour accomplir ce coup d'État, elle fut applaudie, non seulemwit par cette foule aveugle qui avait troublé de ses clameurs les obaèque^ de Saint-Denis, mais par les honnêtes gens el les . sa^es, unanimes à prolester contre un règne dont les fautes avaient égalé les services.

Parmi les adversaires de Louis XIV, les uns l'accusaient avec raison des attentats commis contre la liberté de conscience; d'autres lui imputaient la responsabilité des revers dont souffrait si cruellement la fortune publique et privée. Une détente subite succédant à une longue contrainte, des représailles éclatéronl donc de toutes parts. On allait jusqu'à dédaigner * la gloire comme trop coûteuse >, el à railler la poésie ou les arts comme un luxe inutile. En un mot, c'était l'heure d'un dénigrement si injuste, que Golbert lui-même ne trouva pas grâce devant ces censures ; car on osa écrire que • le peuple n'avait pas été si fou, lorsqu'il voulut déchirer ses restes, le jour de ses funérailles >, Voltaire lui-même, en sa jeunesse, avait payé tribut à ces préventions, au point de louer Fouquet — dont les prévarications, dont les < voleries • sont si avérées —

. . . Dont Thémis tut le guide.

Du vrai mérite appui ferme et solide.

(Ëpltre à l'abbé Servien.)

On alla jusqu'à faire chorus avec les ennemis du dehors, qui

SIÈCLE DE LOUIS XI V: UNE RÉHABIUTATION. 537 ne pardonnaient pas à Louis XIV son ambition, et à la France son prestige.

Il y avait donc pour une réhabilitation bien des rancunes à braTer ou à vaincre. Or Voltaire eut le courage de la tenter, ot le bonheur d'y réussir; car ce qui fut alors une témérité est devenu en gros le jugement de l'avenir, et il eut le premier, nous ne disons pas l'instinct, mais !a pleine conscience d'une vérité qui prévaut, malgré de graves réserves.

DanR ce livre, dont le titre seul fut alors une hardiesse, comment expliquer la complaisance qui, tout k coup, imposa t^lence à l'ironie de sa polémique habituelle, et presque h tous ses préjugés? Serait-ce qu'écrivant à Polsdam, il voulut lie faire pardonner sa désertion par un gage de patriotisme flatteur pour rarrière-petlt-flls et le successeur du souverain dont il loue la cour et le gouvernement! Non, l'accent même (le l'œuvre le défend d'un tel soupçon. Car il est visible que son cœur est gagné d'avance h tout ce qui brille, k tout ce qui représente les douceurs de la civilisation et les élégances de la politesse.

Son idéal, c'est une société parée de toutes les gloires, et capable de satisfaire tous les goûts de l'esprit. Voilà pourquoi son imagination fut séduite par l'éclat d'un Age digne de rivaliser avec ceux de Périclès. d'Auguste et des Hédicis. S'il voulait en retrancher quelque chose, ce n'était ni la guerre — pourvu qu'elle fût heureuse —, ni même le pouvoir absolu -r car il a ses compensations, du moins pour un boni^eois ami de l'ordre comme Voltaire, qui le fut au point de paraître aussi royaliste que le grand roi lui-même — , mais cet esprit religieux', qui semblait alors comme une âme répandue partout. Et encore! une religion n'est-elle pas utile, à ses yeux, pour contenir ceux qui n'auraient pas le frein d'une modération naturelle? Malgi^ des arrière-pensées que l'on devine, l'bomme de parti va donc ici s'observer assez pour que l'Église ellemême profite de la splendeur que le génie des lettres a l'èpandue sur elle. Disons seulement que cettit justice parait lui coûter : car elle ne part pas de son cœur; c'est une tenue de pure bienséance, et toute prête à se déconcerter k la première occasion. Aussi lui arrive-t-il, par furtivc échappée, do

démentir cette réserve, surtout es certaines pages ajoutées

après coup par l'auteur des Lettre» anglaitti.

Ce livre esl-lt ut pwmtgjtitpiKt — Toutefois l'on peut dire en général que, dans nul autre ouvrage. Voltaire n'a montré plus de modération. Loin de le taxer d'irrévérence, on serait tenté plutôt de se tenir en défiance contre un panégyriste trop ébloui par son admiration. Lemontey ne raccusa-t-i] pas « d'avoir Iraité un roi qui fondait des académies, comme les moines traitaient jadis les princes qui dotaient les églises >?11 y a beaucoup de vrai dans cette piquante remarque. Ce fut le sentiment des lecteurs, que dominaient encore des griefs récents. Plus tard aussi, H. Lacretelte lui reprochera d'excuser les entraînements du luxe ou le fléau de la guerre, • d'effacer les ombre» du tableau, d'écouter & peine les rumeurs des mécontents > ; en un mot, d'avoir été trop louangeur. 11 est certain que l'historien a, de temps en temps, perdu l'équilibre. On ne le niera pas, surtout depuis que les indiscrétions des mémoires contemporains nous ont ouvert les coulisses de ce théâtre, où de spécieux décors cachèrent bien des intrigues inavouables, des scandales et des misères. Reconnaissons même que Voltaire kc montre Ici, parfois, un épicurien trop préoccupé des plaisirs ou des commodités de la vie. Son amour du bien-être, de la gloire et des beaux vers manque, en effet, d'une certaine élévation morale : au lieu de trouver k redire aux faiblesses des princes, il les accepte, ou les absout. Enfin, nous devons ajouter qu'aux heures tragiques, le narrateur n'a pas toujours la mâle tristesse où tressaille l'émotion des grandes catastrophes.

Hais n'allons pas au delà, et gardons-nous d'appeler flatteur l'historien qui parut téméraire au gouvernement ombrageux de Louis XV, lorsqu'en 1739 son premier essai fut supprimé par arrêt du conseil. Il est vrai que ce gouvernement n'aimait pas les comparaisons, n'ayant rien & ; gagner. N'oublions pas non plus que, douze années après, l'ouvrage, accueilli dans toute l'Europe, dut faire quarantaine à nos frontières, ce qui justifie cette plainte de l'auteur : » J'ai un privilège de l'Empire pour dire que Léopold était un poltron ; j'en ai un en Hollande pour dire que les Hollandais sont des ingrats, el que leur commerce dépérit; je puis hardiment imprimer, sous les yeux du roi de

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