‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 60 sur 244 · SON ENFANCE : SES MAITRES · texte numérisé non relu

SON ENFANCE : SES MAITRES

a'allait-elle pae jusqu'à faire éveiUerle bambin au son de quelque

instrument?

Il semble vraiment que sa vigilance ail pressenti l'avenir d'un esprit qu'il craignait de déformer : car il lui épargna tout laborieux effort, et lui déroba l'étude sous l'apparence d'un jeu. Presque dès le berceau, l'enfant fut confié à un maître allemand, nommé Horstanus, tout i fait ignorant du français mais très versé dans la connaissance du latin, et qui eut l'ordre de ne lai parler qu'en cette langue. Quant aux autres serviteurs de la maison, ils durent aussi • jargonner avec lui • de la même façon. < Nous nous latinisâmes tant, dit plus tard Montaigne, qu'il en regorgea jusques h nos villages tout autour, od il y a encore, et ont prins pied par l'usage, plusieurs appellations latines d'artisans et d'utils [outils). > Il ajoute qu'à l'Age de six ans il savait le latin à ce point que les meilleurs latinistes du temps c craignoient àl'accoster >. N'y a-t-il pas là quelque gas' connade? En revanche, il n'entendait pas plus le français < que le périgordin ou l'arabesque >. L'idiome de Sénèque, t son homme >, comme il l'appelle quelque part, lui devint même si naturel que, longtemps après, dans ses plus vives émotions de joie et de douleur,il lui arrivait d'exprimer ses sentiments involontaires par des exclamations latines. — Pour ce qui est du grec, il avoue • qu'il n'en a quasi du tout point d'intelligence », l'ayant pratiqué < sous forme d'esbat, pelotant ses déclinaisons, à la manière de oeulx qui, par certains jeux de tablier (le jeu de donne, par exemple), apprennent l'arithmétique et la géométrie *. Bref, on l'invitait à goûter la science, comme le devoir, par son propre désir, sans forcer sa volonté, éducation qui provoqua ses penchants à suivre sans secousse et voluptueusement leur pente naturelle.

Le eolMtgc. Haine de bt scolasllqac, — Vers l'âge de six ans, il lui fallut pourtant quitter le foyer domestique pour s'en aller au collège de Guienne, en une de ces « geôles de jeunesse captive >, où l'on tient quatre ou cinq ans < des latineurs à entendre des mots, et à les couldre en clauses >. Il y compta, parmi ses maîtres, des savants de renom, Nicolas Grouchy, Guérente, Georges Buchanan et Marc-Antoine Muret ; mais audessous d'eux, que de pédants « aux trongnes effroyables, eni-

vrés en leur colère! * Aussi gardera-t-îl de ces années iDgrales un souvenir amer el irrité. Combien il dut regretter sa première indépendance, et l'habitude de tout faire en pleine franchise, de tout dire avec fraîcheur et gaieté ! 11 se présente alors « si mol et si endormi qu'on ne le pouvoit arracher de l'oisiCveté », pas même pour le jeu. Cependant, • soubs ceate compleiion lourde, il nourriasoit des imaginations hardies et des opinions au-dessus de sou aage >. Malgré * une appréhension tardifvc, une invention laschc, et un incroyable défault de mémoire >, son âme « ne laissoit pas d'avoir à part soi des remuements fermes, et des jugements seurs, ouverts autour des objets qu'elle cognoissoit >. 11 confesse aussi que c sa nature resveuse le retiroit à soi, non pas mélancolique, mais songe-creux >. Il aimait ( une vie glissante, sombre et muette >. Il lui arrivait même de ( s'entretenir des imaginations de la mort, jusqu'en la saison la plus licencieuse de son aage t. — Le sens littéraire s'éveillait en lui par la lecture d'Ovide et de ses Métamorphoses; puis « il enlila tout d'un train > VÈnéide, Térence, Plante et les comédies italiennes, * qu'il gourmandoii {dégustait en gourmand) à la desrobée > : sans quoi • il n'eust rapporté du collège que la haine des livres t. Son précepteur tolérait toutes ces fantaisies du fruit défendu. Maïs la règle avait beau s'adoucir, t ce n'en estoit pas moins toujours collège > ; et, accoutumé à < marcher le pas qu'il lui plaisoit •, il fut heureux de reprendre sa liberté, vers sa treizième année.

Le maglBlrat. L'^ml de La Boétie. Le flls. Le laari. — Comme sa famille le destinait à la robe, il commença le Droit, et c s'y plongea, dit-il, jusqu'aux oreilles •. Mais c'était retrouver encore ce jargon barbare, et cette routine qui étouffait alors l'esprit des lois sous un chaos de gloses et de commentaires. Toute cette période de sa jeunesse échappe un peu à notre enquête '. Nous savons seulement qu'il fut, en 1554, pourvu d'un office de général conseiller à la Cour des Aides do Périgueux, qui, par suite d'un conflit d'attributions engagé avec ia

I, On trouYora tout ce que les plus patientes et récentes rocherchea oui permis de découvrir là-dessus, camme ^ur le rosis de sa vie et la genèse de son couvre, dans le Montaigne do M. Paul nonnefoo, Paris, Rouani ; et Bot-

Le magistrat; l'ami; le chef db famille. 109 Cour de Montpellier, finit par être transférée è.>BordeauE en mai 1557, puis incorporée au Parlement de cette ville, non sans des résistances de sa part. En 1559, nous constatons aussi la présence de Montaigne à Bar-le-Duc, près de François II, et, l'année suivante, h Rouen, où était déclarée solennellement la majorité de Charles IX. Le chancelier de l'Hôpital l'honorait déjà de sa confiance, et les femmes les plus distinguées de ce temps, Mme d'Estissac, Diane de Poitiers, Marguerite de France, entretenaient avec lui un commerce d'esprit. S'il connut peu la passion, et se délia de ses troubles, il goûta les délices de l'amitié, sentiment dont la chaleur moins téméraire et moins fiévreuse convenait k un cœur rassis et tempéré. Ce fut par hasard, c en une grande fesle et compaignie de ville •, vers 1556, qu'il rencontra pour la première fois Etienne de la Boétie; et, aussitôt cette entrevue, ils se trouvèrent « si prins, si cogneus, si obligez entr'eui que rien dès lors ne leur feul si proche que l'un & l'autre' *. C'est lui que Montaigne appelait < le plus grand homme de son siècle >. C'est de lui qu'il écrit : t Si on me presse de dire pourquoy je l'ajmois, je sens que cela ne peult s'eïprimer qu'en répondant : parce que c'estoit lui, parce que c'esloit moi. » Aussi se cherchaienl-ils, avant de s'être vus, et • comme par quelque ordonnance du ciel ». Mais trop courtes furent ces joies : car l'auteur de la Seiiiitude volontaire mourut bientôt, & l'âge de trente-deux ans; deuil cruel pour le frère qui lui survivait. Ce lui fut une blessure inguérissable; neuf ans après, ne disait-il pas : c Je ne fais que traisner languissant ; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout; t( me semble que je lui desrobe sa part. J'ètois si accoutumé à estre deuxième partout que je ne suis plus qu'à demi. » L'intensité d'accent ne sera pas moins vive, lorsque, privé du père auquel il voua une si tendre reconnaissance, il Ht cet S'en : ■ Depuis sa mort, je ne monte jamais à cheval sans

1. tié t. SatlU en 153(1. I.a Boétie, auteur ie la Senilade volontaire, traânclour da la Managerie de Xénophoo, et petto en latin et en français, éliit tan- Hiillcr su Parlement de Bordeaui. 11 mourut en 1563. Nouii avons enfin une éiUlien critique de ses œuvres, Œuvra camplilei iTEttienne de la Boilie, publiées

Paris, Rooim ; el Boi^leaui, Qounouilhon, 1S9Î.

ilO HONTAIOME.

porter un mviteau qui lui avoit apparlenu, non par commodilé,

mais parce que je crois m'envetopper de luj/. >

Cette double tristesse dut contribuer à rejeter le philosophe en ses réTeries solitaires et ses entretiens familiers avec luimême. Le vide dont il souCTrait ne fui pas comblé par le mariage de conFenance qu'il avait contracté, en 1556, vers la tren- • taine, avec Françoise de la Chassaigne, fille d'un conseiller an Parlement de Bordeaux. N'a-t-il pas écrit : c On se marie sans s'espouser »? Les enfants qu'il eut de cette union, et dont il oublia le nombre, moururent tous en bas âge, sauf une fille Eléonor, qui lui survécut, et devint, en secondes noces, vicomtesse de Gamaches. Il faut bien dire que Montaigne aima peu les enfants, même les siens, c J'en ai perdu, dit^il, deux ou trots en nourrice, non sans regrets, mais «im fasckerie. • Benconlrat-il le bonheur en ménage? On en peut douter ; car il nous l'eût dit, lui qui dit tout. Or certains passages de ses Essais nous induisent à supposer que, si sa femme eut les principales vertus de son sexe, elle ne fut point exemple de ce que Uontaigne appelait ■ les humeurs de Gascogne >, c'est-à-dire l'entélement el le désir de dominer. Bref, il n'était tout à fait chez lui que dans sa librairie de la tour ronde, où il se circonscrit de son mieux, soustrayant t ce seul coing à la communauté et conjugale et filiale et civile •-

Le personnage pnkUe. L'homme de conr. L'homme f épée- — Du reste, il n'est pas moins discret sur ce qui intéresse ses . fonctions, ses relations sociales et sa vie publique. Le titre de gentilhomme ordinaire qu'il prend dans une préface, et que Henri 111 lui donna dans une lettre du 18 octobre 1571^ l'ordre de Sain^Michel, • extrême marque d'honneur », qu'il fut 1res lier d'obtenir, à la même date, malgré son détachement de toute vanité; les instructions qu'il écrivit sous la dictée de Catherine de Médicis pour le roi Charles IX ; enfin sa correspondance avec Henri IV, témoignent du rdle qu'il joua duis les affaires de son temps, et de la faveur dont il jouissait auprès des personnes royales.

Toutefois, s'il fit trois ou quatre voyages à la cour, ce fut plus par curiosité que par ambition ; peut-être voulail-il secouer ainsi l'ennui de la province : il en recevait une de ces secousses

l'eIOUHE de cour et D'ÊPÉE : L'HOHME privé. 111 qui animent l'esprit, et revenait de là plus allègre. A coup sûr, il ne se mêlait au spectacle que comme témoin ; il le dit expressément : € Au Louvre, et en la presse, je me resserre et contrains en ma peau. La foule me repousse à moi. » Etant de ce tempérament, il ne songea point à pousser ses avantages auprès des princes, dont il écrit : ■ Ils me donnent prou, s'ils ne m'ostent rien, et me font assez de bien quand ils ne me Font pas lie mal. C'est tout ce que j'en demande. > Certaines échappées furtives nous autorisent seulement à conjecturer qu'ayant résigné sa charge de conseiller en 1570, après la mort de son frère aîné, il quitta pour la cuirasse et le casque sa douillette moelleuse et son habit ■ garni de bourre >. Il dut faire campagne dans les années catholiques. 11 se plaît en effet à décrire les habitudes, les marches et les incidents de la vie militaire : < Depuis quelque temps, aux corvées de guerre, après cinq ou six heures, l'estomac me commence à troubler >. Ailleurs il s'appelle < soldat gascon ». H rappelle qu' c au mestier de la guerre il dure à la fasligue j . Nous savons encore indirectement qu'en 1580, le roi assiégeant la Fère, Montaigne vint au camp pour concourir à cette entreprise qui dura six semaines, et où péri le maréchal de Gramont. Mais il est probable qu'il usa de l'Épée comme de la plume, à son heure, selon les rencontres, «ans engager sa liberté par un grade permanenfet dans un corps régulier, bien que sur sa tombe il soit représenté vêtu de sa cotte de mailles, avec son casque et s£s brassards & droite, un lion sous ses pieds.

L%«mme. Soa Indépeadanee. — Son principal souci n'étaitil pas de s'appartenir, et de jouir de lui-mémeî Or ce besoin fut d'autant plus impérieux qu'il sentait gronder plus violemment l'orage des guerres civiles et religieuses. A la veille des fureurs qui allaient ensanglanter la France, il lui tardait de s'affranchir, pour traverser la crise sans y laisser la fortune, la vie on l'honneur. 11 avait entendu le terrible gouverneur de Guienne, M. de Honttuc, raconter ses prouesses ; il avait assisté de près h la prise de Bordeaux et aux exécutions accomplies par le rabrouetir Montmorency avec une telle cruauté que La Boétieen poussa un cri d'indignation. Les signes précurseurs de la Saint-Borthèlemy lui conseillèrent donc de se ménager au

Ii2 MONTAIGNE.

plus tôt un asile inaccessible au fanatisme; et il se réfugia dans sa tour, comme le sage de Lucrèce en ce temple serein d'où il regarde en pitié les égarements et les folies des passions humaines. User de ses facultés, laisser chaque saison de la vie produire d'elle-même < ses (leurs ou ses froicts >, en un mol redevenir simplement homme, telle était sa seule ambition.

Soa vœu- de retraite. Première Ué« des > EMals ■. ËdttisB d« 4S80. — C'est ce qu'atteste une inscription latine dont voici la traduction : < L'an du Christ HCLXXl, dans la trente huitième année de son âge, la veille des calendes de mars. Jour anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, ennuyé depuis longtemps déjà, par l'esclavage de la cour du Parlement et des charges publiques, se sentant dispos encore, s'est réfugié dans les hras des doctes Sœurs, Il veut, paisible et en sécurité, y finir sa course plus qu'à moitié faite, et il a consacré au repos et à la liberté cette aimable et paisible demeure, héritage de ses ancêtres '. • Montaigne avait fait graver ces paroles audessus de la porte de sa bibliothèque, située au second étage de sa tour, dans une pièce dont les chevrons et les poulres conservent encore aujourd'hui cinquante- sept maximes qu'il voulait avoir toujours sous les yeux, par exemple celles-ci : * Tout est vanité. — Ne soyons pas plus sages qu'il ne faut. — Peut-être oui, peut^lre non. — Ni comme ceci, ni comme cela, ni même autrement. — H n'est pas de raisonnement qui n'ait son contraire. — Le souffle enfle les outres, l'opinion enfle les hommes. — Bourbe et cendre, qu'as-tu à te glorifier î — Notre entendement erre en aveugle dans les ténèbres, et ne peut saisir la vérité > ; et cette autre surtout, en gros caractères sur la poutre du milieu : t Je ne comprends pas, je m'arrête, j'examine ». C'est là qu'il aime à se confiner, et, selon son expression, • à se recueillir en sa coque, comme une tortue. Là, il feuillette à ceste heure un livre, à cestc heure un aultre, sans ordre et sans desseing, à pièces descousues. Tantost il rcsve, tantost il enregistre et dicte ses songes en se promenant. C'est là son siège ; il essaie à s'en rendre la domination pure, et à

1. Pour tous ddtails sur l'iiilérieiir de Montaigno, voir M. Paul Boonofon,

Page 1