Cette malaiiie est du 4 décembre
ses yeux vers Joinville, pour que le cœur ne lui attendrît pas trop du beau château qu'il laissait, et de ses jeunes enfants ^ » Plus tard, il n'hésitera point à dire que la croisade lui a coulé gros, qu'il a dû mettre ses terres en gage pour subvenir à tant de irais, qu'il lui restait à peine mille livres de rentes, enfin qu'il n'a rien rapporté de Palestine, sinon des blessures.
Il n'oublia point ces souiTrances lorsque saint Louis fut repris d'une irrésistible ardeur d'aller encore combattre ou plutôt mourir sous la Croix. Mandé à Paris avec les autres barons, il y vint, mais pour s'excuser auprès du souverain : car, malgré son dévouement, il s'en retourna dans son château, persuade que « c'élail péché mortel » de conseiller ce dernier départ.
C'est que la lassitude et le découragement avaient succédé partout à l'enthousiasme ou à l'horreur du Sarrasin. « En deux siècles, dit M. Michèle t, on avait eu le temps d'apprendre ce qu'étaient ces elTroyablcs guerres. Les croisés qui, sur la foi de nos poèmes chevaleresques, avaient été chercher des empires de Trébizonde, des para-^ dis de Jéricho, de Jérusalem, d'émeraude et de saphir, n'avaient trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours, tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le maigre ombrage du palmier. La croisade avait été ce fruit perfide des bords de la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et dans la bouche n'était plus que cendre. On crut avoir assez fait pour la Terre Sainte; et, quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte. « iJieu a donc juré, dit un trou])adour, de faire une moscpiée de Sainte-Marie de Jérusalem? Puisque son fils, qui devait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait do. la folie à ne pas s'y résigner. Dieu dort, tandis (jue Mahomet fait éclater
1. Ce mot rappelle Ulysse rclfiui par Circé. Son unique désir était « He voir la fuméfi s'i'lcvpr fl(! sa terre natale. » — Au début de Vllincraire, Châtpaul)riand, qui [irrtendit otre le di'riiier des cruisos, disait : « Ku quittant do nouveau ma pairie, II' iJ juillet 180(i, je ne rrai.;.;nais point de tourner la Irte, lumme lo sénéchal do C.liampaî^'nc. Presque élranKcr dans mou pays, je n'abandonnais après moi ni fliàleau, ni chaumière n. (Jiii ne prélére à celle plaint(; celli: de .lniiivilio? Est-il besoin d'avoir un cliàtcau, pour aimer son pays et le (juiller avec regret?
son pouvoir '. « — Les Trouvères du Nord pensaient de même; témoin le décroisé de Rutehœuf ^ s'écriant :
On peut fort bien, en ce pays, Gagner Dieu sans grand dommage.
Vous irez outre-mer, là-bas.
Vous qui à Folie fîtes hommage.
Portraits de saint î^ouis. — SjC dernier lîls du moyen âge. — Le martyr. — Le saint. — Seul, saint Louis sentit saigner son cœur, quand il apprit les massacres de Syrie ^, et la détresse des dernières places qui tenaient encore. L'homme du moyen âge, son vrai, son dernier fils, ne pouvait rester sourd aux gémissements des mourants, et aux cris des vierges chrétiennes. S'il n'espéra pas les venger, il voulut du moins partager leur martyre ; et la couronne d'épines qu'il portait en ses mains, le jour où il prit solennellement la croix, dans la grande salle du Louvre, était comme le symbole du dévouement auquel l'obligeait l'honneur de sa foi : car le mioyen âge mystique avait en lui sa suprême expression, son plus pur idéal. Telle nous apparaît sa figure dans ce livre où elle est ressuscitée par la mémoire du cœur.
Sous le désordre d'un récit discursif, la tendresse et l'admiration de Joinville vont droit aux traits essentiels qui animent la physionomie du roi, et lui prêtent son expression définitive. Par le travail même des années, il se fait un choix dans ses souvenirs : tout ce qui était accessoire pâlit, ou s'efface; et il ne lui reste plus que l'impression des vertus qui transfigurent l'homme en héros et en saint. Or, entre toutes, celle qui le signale d'abord est l'esprit de sacrifice. Voilà pourquoi le biographe a célébré si souvent les occasions où le bon roi mit sa personne en péril de mort, afin d'épargner dommage à son peuple. Parmi les exemples qu'il en cite, voici le plus notable. C'était au
1. Le chevalier du Temple. Choix de poésies des troubadours; Raynouard.
2. Rutebœiif était un Champenois, digne ancêtre de \"û\ç>n.L& Dialngue du Croisé et du Décroisé date de 1260-1270; on peut le lire dans nos Origines, p. 220.
1. Dans la seule ville d'Antioche, 17, oui» furent passés au fil de l'épée, et }00,000 vendus comme esclaves.
retour de cette désastreuse croisade. Le 1'"'' mai 1254, la flotte se trouvait en vue de Chypre; mais une brume épaisse dérobait la côte ; et, vers le soir, la nef du roi bcurta si violemment contre un bancqucchacun criait: //e/a.s/ •, et se crut perdu. Saint Louis, « tout descliaus, en pure cotte, et descbevclé, » était déjà sur le pont, les bras en croix devant un crucifix, « comme cil qui bien cuidait (pensait) noier. » Au malin, les ploncjeurs constatèrent que le navire avait perdu ([uatre toises de sa quille. Alors, appelant les maîtres nautonniers,et principaux passagers, il leur demanda ce qui leur en semblait. Tous furent d'avis f(u'il fallait quitter le bord. Mais le roi leur dit : « Supposé que la nef fût vôtre, et chargée de vos marchandises, je vous demande sur votre loyauté si vous en descendriez. » — A quoi tous ensemble répondirent : « que nenni « ; car ils aimeraient mieux mettre b'ur corps en aventure que d'acheter une autre nef 4,000 livres et plus. — « Et pourquoi donc, s'écria le roi, me conseillez-vous de débarquer? — Mais, firent-ils, parce que ce n'est pas jeu égal; car ni or, ni argent ne peut équivaloir à votre personne, à celle de votre femme et de vos enfants qui sont céans. — Eh bien ! dit le roi, maintenant je vous dirai mon avis. Si je descends du vaisseau, il y a ici telles personnes, au nombre de cinq cents et plus, qui n'y voudront pas rester, et demeureront en l'île de Chypre par peur du péril. Car il ny a homme qui autant n'aime la vie comme je fais la mienne. Ils courront risque de ne jamais rentrer en leur pays. Donc, j'aime mieux mettre ma personne et ma femme, et mes enfants en la main de Dieu, que de faire le! dommage à tant de monde (ju'il y a céans. » p]l, ])()iir le salut des siens, il continua sa navigation, deux nmis encore, sur cette nef avariée '^
Celle charité est le signe d'élection (|ui distingue ce grand cœur dont Voltaire disait « (|u'il fut compatissant
1. «Les ninriniTs bnlojnnt leurs p.iiimos, pour cfr|uftrlinsriin »\o\\. paoïir dn nnior. » '2. <juVûl fait Loiiift XIV, en piroiliti orcasion '.' Il pill ppiil-riri' rliaiiu'i' '1^
bnrd. Quant à ll>>nri IV', il ciH imilô son aïeul, mais par pifini il'linniK'ur i|i< s(i|>l.it,
i-l buMue gr.ice de Ucaruais.
comme s'il n'avait jamais été que malheureux. » C'est à lui que s'applique ce mot de Bossuet : « Dieu mit premièrement dans son cœur la bonté. » Par la douceur fraternelle qu'il y mêle, il nous donne l'idée d'un saint François de Sales, moins souriant, mais d'une majesté gracieuse encore.
Le oheTalîer. — Le JleiHor. — Le priid linmiue. — ■ Le justicier. — H y a dans ces mémoires d'autres portraits qui nous montrent le même personnage sous un jour ditférent. L'un est le chevalier au casque d'or, au glaive nu, ne s'épargnant pas plus au jour de la bataille que dans les œuvres pacifiques de sa royauté paternelle. L'autre représente une sorte de Mentor évangélique moralisant avec Joinville, et associant à ses édifiantes leçons des conseils de civilité qui concourent à former l'honnête homme, ou plutôt, comme on disait alors, le Prud'homme; car « Prud'homie est chose si bonne que le mot, rien qu'à le prononcer, emplit la bouche. » C'est tout un art de concilier la bravoure, la sagesse et la piété, ce qu'il y a de plus exquis dans le chrétien et le chevalier. Le code de ces délicatesses se compose de préceptes, d'exemples, ou d'entretiens qui rappellent la méthode socratique, soit par leurs apologues et leurs paraboles, soit par l'adresse de questions bien menées et propres à conduire l'inteilocuteur de réponse en réponse jusqu'à la conclusion désirée. — Ailleurs, Joinville esquisse avec un charme touchant les traits du roi justicier qui, « sans, embarras d'huissiers et autres gens, vêtu d'une robe de camelot, d'un surtout de tiretaine sans manches, avec un manteau de cendal noir autour du cou, très bien peigné et sans coiffe, un chapel de plume de paon blanc sur la tête, s'accotait à un chêne de Vincennes pour faire droit à chacun ^ » Voilà le saint Louis populaire qui ne périra pas. Quant au Croisé, le moyen âge mourut avec lui ; mais on l'admire encore, parce que Joinville a été son Plutarque, ou, pour mieux dire, son Amvot.
Portrait de Joinville. — Le Champenois. — Le cïje-
1. Il était blond, et fort beau de visage, oomme tous ceux de la maison dellamaut. ÉTUDES LITTÉRAIRES. TI. — 5
valier sans reproclie et sans illusions. — Ses léjs^^retés.
— En nous le. taisant connaître, Joinville se découvre luimême. Or le fond de sa nature est un bon sens aiguisé de finesse champenoise qui ne se laisse pas trop entamer par le mysticisme du royal apôtre dont il était le confident. Plus raisonnable qu'exalté, son zèle n'exclut pas du moins le calcul, la prudence, Thumaine faiblesse, j'allais dire le sentiment de son intérêt, de ses aises, et de son bien-être domestique. Il faut donc lui savoir d'autant plus gré d'aimer ce qui le dépasse, c'est-à-dire l'idéal auquel son élan ne saurait monter. Sans se faire violence, il cède ainsi par un entraînement d'affection à l'ascendant d'une vertu qui d'abord l'étonnc, puis le ravit, jusqu'à le rendre supérieur à lui-même. Ni ses paroles, ni surtout ses actes ne démentirent l'honneur de l'amitié qui lui imposait une émulation généreuse ; car il est certain qu'aux heures de crise il resta toujours digne du Maître qui l'élcvait jusqu'à lui par une invincible attraction.
Pourtant, ce chevalier sans reproche est aussi sans illusions. Au départ, il songe plus à la terre qu'il a quittée qu'à celle dont il va faire la conquête. Très vaillant lorsqu'il le faut, mais sans ostentation, il atïronte le péril, mais sans le chercher, et ne met que l'honneur au-dessus de la paix et de ses douceurs regrettées. Chrétien sans théologie, plus voisin de la cour que du monastère, il ne craint même pas de scandaliser le pieux roi, en avouant qu'il se garderait bien « de laver les pieds aux vilains, le Jeudi Saint », et « qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés mortels qu'estre mésiaux [lépreux). » En certains propos dont la légèreté profane dut attrister la conscience im])eccable d'un saint, on sent poindre ici la métamorphose qui va transformer la chevalerie dévote en chevalerie mondaine, plus soucieuse de la terre que du ciel, et de sa gloire que de son salut.
II est visihhî (pic l'enfance de Joinville s'écoula près de Thibaut de Champagne, le premier des ciian^onniers parmi les princes. Formé à cette école, il sut appli(]ucr à l'histoire l'esprit conteur des troubadours, et conserva sa viva-
cité d'humeur un peu moqueuse jusque dans ces entretiens oii saint Louis s'amusait de ses naïves saillies. Maintes fois, en effet, il prit plaisir à le mettre aux prises avec Sorbon, l'un des plus graves théologiens du temps; et il souriait de voir ce docteur déconcerté, ou même désarçonné par les plaisantes ripostes de son jeune antagoniste.
Sou indépendance et sa bonne foi. — Cette franchise d'enjouement est le tour habituel du chroniqueur. Elle se retrouve jusque dans les scènes sérieuses. C'est un rayon de soleil qui éclaire les heures les plus sombres. Soit qu'il exprime ses propres sentiments, soit qu'il rapporte les paroles ou les actes des autres, il ne vise jamais à les surfaire, et n'a rien d'un panégyriste. C'est ainsi qu'il ne dissimule point les fautes commises même par le saint roi qu'il vénère si tendrement ^ L'indépendance avec laquelle il lui disait toujours la vérité éclate encore dans les témoignages qui s'adressent ici au lointain avenir. A plus forte raison n'a-t-il jamais pallié les misères morales de ces chevaliers chrétiens qui n'étaient pas tous également dignes de combattre pour la Croix. Lorsqu'à la bataille de la Massoure il défendait si intrépidement le petit pont qui subsiste encore aujourd'hui, il vit passer bien des gens de grand air « qui s'enfuyaient e/fréément^^ : Or, il ne le cache pas, mais il le dit avec autant de discrétion que de sincérité. « Jamais nous n'en pûmes faire rester aucun près de nous; j'en nomtnerais bien desquels je m'abstiendrai de parler, car ils sont 'morts. » Lui-même, quand il est fait prisonnier, il confesse en toute bonne foi « qu'il tremblait bien fort pour la jjeur qu'il avait. » S'il ajoute « et pour la maladie aussi », c'est avec une simplicité qui ne prétend nullement devancer ce mot fameux de Bailly disant à ses bourreaux : « Je tremble, mais de froid. »
L Éerîvaîn de race gauloise. Conclusion. — Les qualités de l'homme sont celles de l'écrivain, si tant est
1. Quand il parle du supplice infligé aux blasphémateurs auxquels saint Louis faisait percer la langue avec un fer rouge, il ajoule : « A Juiiiville, telle mauvaise parole reçoit un soufflet ou une tape. »
que ce mot puisse convenir à celte causerie d'un vieillard qui ne toucha pas la plume. Mais c'est précisément cet abandon si naturel qui donne de la saveur à son style. Sous les gaucheries d'une langue à peine formée, il nous agrée toujours par un mouvement aisé, par l'imprévu de l'expression, par une justesse incomparable qui sait peindre sans décrire, et communi(juc au tableau le sentiment de la réalité. On dirait que « les objets sont nés dans le monde le jour où il les a vus ^ «, tant sa façon de dire est toute voisine des choses, par un accent personnel, et par l'exactitude de ces images qui parlent aux yeux. Les siennes ne doivent rien à la rhétorique; elles sont involontaires comme ces heureuses rencontres qui échappent à des esprits vivement émus. Ces instincts s'enhardissent de plus en plus, à mesure (|u'il s'anime au jeu; et partois, ([uand il arrive à la seconde moitié de son œuvre, on dirait que l'aptitude a pris conscience d'elle-même. Telle est, par excraj)le. la com))araison que voici : « Ainsi que l'écrivain enlumine sou livre d'or et d'azur, le dit roi enlumina la France de belles abbayes, n N'est-ce point là une de ces lueurs où se trahit un talent qui se plairait à orner sa matiàre, s'il en avait le loisir?
Mais n'insistons pas : car toute co([uetteric d'auteur est étrangère à un récit désintéressé des raflinements d'amourpropre; et ce serait se méprendre que de chercher des intentions littéraires dans les saillies spontanées d'une fantaisie ingénieuse sans le savoir. Disons seulement ([ue Joinville se dislingue de YilleHardouin par des nuances et des couleuis ([ni égaient et illustrent son texte. Parfois aussi, malgré son ignorante crédulité, il est plus déliant que ne fut son devancier, et comprend la nécessité de mêler quelfjuos jugements à sa narration. S'il place les sources du Nil dans le Paradis terrestre, il s'enquiert du moins des questions ([ui l'intéressent, et transmet avec précision ce qu'il observe |i;ir lui-même. Il se rend également compte de <"o rpi* importe à la conduite d'une expé-