Treizième Lettre
3. Telles sont les antithèses qui se pressent en cette période : « 0 grands vénérateurs de ce saint mystère, dont le zèle s'emploie à persécuter ceux qui l'honorent par tant de communions saintes, et à flatter ceux qui le déshonoreut par tant de communions sacrilèges 1 qu'il est digne de ces défenseurs d'un si pur et si admirable sacrifice de faire environner la table de J.-C. de pécheurs eiivieillis, tout sortants de leur infamie 1... » Ailleurs, que de dilemmes foudroyants éclatent à l'improviste I
tique dans ce style tout voisin d'une âme trop sinci^re avec elle-même pour tromper les autres. De là, ce mouvement, cette flamme, cette irrésistible fureur d'une vengeance qui semble personnelle, bien qu'elle soit désintéressée comme la vérité. C'est la nouveauté de ce réquisitoire. Avant Pascal, Balzac pratiqua mieux que pas un l'art de simuler la grandeur, de choisir les termes, de les associer harmonieusement et de combiner des moules oratoires ; mais il n'écrivait que pour écrire. Descartes avait doté la prose française de cette beauté qui vient de la pensée pure; mais il restait froid comme l'abstraction. Ce qui manquait jusqu'alors, ce n'était donc ni la cadence, ni la clarté, ni la noblesse ou la précision du vocabulaire, mais la force de l'accent, la variété, la souplesse, l'allure libre et naïve, la chaleur, en un mot toutes les qualités que communiquent à l'expression du sentiment ou de l'idée l'ardeur du combat, la nécessité pressante de ne parler que pour agir, et de n'agîr que pour le triomphe d'une conviction. C'est à ce titre qu'on peut attribuer à Pascal la gloire d'avoir fixé notre langue *, ou plutôt d'avoir inventé la sienne comme il trouva sans maître les principes des sciences-. Ce privilège, il le dut à son caractère plus encore qu'à son imagination et à sa vive sensibilité ; car son génie est fait de courage et de candeur. A cette droiture morale s'ajoutèrent le stimulant de l'opinion, la responsabilité d'une bellei cause à défendre, l'aiguillon de ces amitiés ou de ces: haines généreuses qu'animent des intérêts sérieux et des questions vivantes. Ces conditions dont le concours suscita l'éloquence des Provinciales^ Pascal fut digne de les Xxo^x ver en lui et autour de lui.
Or, ce qui était un péril pour les mœurs, pouvait aussi
j. Les langues ne se fixent jamais. Entendons par là que Pascal a ofTert dos modèles do véritable éloquence, et non plus de rhétorique, comme les beaux esprits de salon ou d'acaiiémio.
2. S'il faut en croire Nicole, Pascal devint de plus on plus exigeant pour lui' même, à mesure qu'il avança dans son travail. « Il ctoit souvent vingt jours ea tiers sur une seule lettre. Il en recommenrait même quelques-unes jusqu'à sept ou huit fois, afin de les mcllro au degré do perfection où nous les voyons. » La dix builicme lui donna plus de peine que toutes les autres. Il la refit jusqu'à treize fois;
devenir un dommage pour notre langue ; car le faux est contagieux, et se propage du fond à la forme. Pour s'en assurer, il suffirait au besoin de lire ces pages oîi Pascal raille- si finement ce qu'on pourrait appeler le style jésuite, et cite des phrases dont la subtilité louche et fuyante nous offre un contraste si frappant avec la franchise de sa diction virile. Cette victoire remportée seulement par les armes de la parole a donc été bienfaisante pour l'esprit français, en même temps qu'elle sauvait l'honneur de l'Église gallicane.
Nous n'avons pas besoin d'en dire davantage pour expliquer la durable popularité de ces petites lettres dont l'à-propos fut trop souvent prêt à renaître, dans les occasions oii un nouveau Pascal fit seul défaut. Quand bien même les Provinciales ne seraient plus un ouvrage de circonstance (ce qui est désirable, ) elles demeureront à jamais comme un modèle de pamphlet supérieur à l'ironie socratique, à la moquerie de Lucain, au persiflage de Voltaire, aux sarcasmes de Junius, à l'amertume de Rousseau, et à la causticité de Paul-Louis Courier.