Préface rfn Mme Périei
Plan du monument. Esprit scientifique. — Pour un géomètre, chez lequel l'extrême sensibilité devenait ellemême une extrême logique, la méthode étant de première importance, dégageons d'abord celle que s'est proposée cet impérieux esprit formé par la discipline des sciences exactes et naturelles, là Entretien avec M. de Sacy sera notre guide ; car c'est la clef du livre.
Pascal prétend appliquer à l'apologie du dogme la méthode de l'expérience et de l'induction ; ou plutôt, il veut donner au christianisme, dans la science de l'homme, le rôle que joue l'hypothèse dans celle de la nature. Rassemblant un nombre imposant de faits psychologiques, dont nous ne pouvons nier l'existence, il tend à prouver que toute philosophie est impuissante à les expliquer, qu'une seule rehgion y réussit, qu'en dehors d'elle l'homme serait une énigme pour lui-même, par conséquent qu'elle est la vérité absolue.; car ses mystères sont l'unique solution de ces problèmes qui, sans elle, nous seraient inaccessibles. Il en est donc de la foi comme de la croyance à l'une des lois qui régissent le monde, l'attraction par exemple, que personne n'a pu voir ni toucher, mais dont la vertu n'en est pas moins évidente, puisqu'elle seule nous fait comprendre le suprême ressort de l'univers, celui qui agit sur tous les corps, depuis le grain de sable jusqu'aux astres.
On voit par là comment Pascal est devenu moraliste. Faisant pour la théologie ce que Socrate fit pour la philosophie, c'est-à-dire la fondant sur l'observation de l'âme humaine, il interrogea notre raison et notre volonté pour les convaincre toutes deux d'une infirmité native, qui les condamne l'une à ne rien savoir,et l'autre à ne rien pouvoir, malgré des ambitions qui attestent une origine toute divine. Plus sont étranges les contradictions qui éclatent chez l'être moral dont il sonde l'abîme, et plus sera vive la lumière qui sortira de ces obscurités. Car, après nous avoir
confondus par le spectacle des contrariétés que ne sauraient concilier ni les stoïciens qui enivrent notre orgueil, ni les épicuriens qui nous dégradent, il nous montre dans le christianisme la seule issue qui reste à notre désespoir, en attendant que nous l'acceptions avec joie, comme une bienfaisante certitude.
Ainsi conçues, les Pensées se divisent en deux parties : — d'abord, Pascal étale à nos yeux notre misère et notre grandeur^ chaos que nulle })hiloï^ophie ne peut débrouiller; — ensuit", il éclaire l'énigme par les dogmes de la Chute et de la Rédemption.
Sans analyser ce monologue sublime dont les accents sont brisés comme par les secousses d'une fièvre intermittente, résumons rapidement les principaux traits du tableau ({ui nous y représente 1 ame humaine effrayée d'elle-même.
De 1 indiCTcrcnce des hommes snr le problème de leur destinée. — Le premier signe de notre misère est pour Pascal l'indifférence du plus grand nombre sur les questions redoutables que suscite la perspective d'une autre vie, d'oîi nous sépare une barrière si fragile. Avoir tant d'imprévoyance à deux pas de la mort, n'est-ce pas une marque d'aveuglement? A plus forte raison y a-t-il folie à triompher de notre ignorance. Que faut-il donc penser de ceux qui « font les braves contre Dieu », ou sont fiers de leur doute? Et cependant « Thomme est si dénaturé qu'il yi a dans son cœur une semence de joie en cela! »
Loin de songer au grand problème, la plupart n'ont en efiet d'autre souci que de s'en divertir par le jeu, la chasse, Vamhiii'.n ella politiqve; mais loin de guérir le mal, tous ces prétendus remèdes ne font que le rendre plus incurable.
L'insouciance qui nous possède sur le plus pressant de nos intérêts n'est du reste qu'une des il' usions innombrables qui nous assiègent; car, autoui' de nous et en nous, tout est mensonge, convention, ou, comme il dit, puissance irompeuse. î^i 'est-ce pas faute de viaic science et de vraie
justice, que la justice et la science alfectent un si vain appareil, pour duper V imagination, « cette maîtresse d'erreur et de fausseté... qui a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres et ses fous?» Dans cette revue des « piperies » dont s'avisent les habiles. les sarcasmes de Pascal n'épargnent aucun charlatanisme. Il se raille de « l'avocat bien payé qui trouve plus juste la cause qu'il plaide », du bonnet carré des docteurs, et de « leur grimace », du « déguisement des gens de guerre », des « robes rouges et des hermines », dont les magistrats « s'emmaillottent en chats fourrés. » Les rois eux-mêmes, « s'ils ne sont pas masqués d'habits extraordinaires, pour paroître tels, ne se sont-ils point accompagnés de gardes, de hallebardes et de trognes armées qui n'ont de mains et de force que pour eux? » Bref « l'homme n'est qu'hypocrisie, en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité ; il évite de la dire aux autres, et toutes ces dispositions ont une racine naturelle dans son cœ-ur. »
Impuissance de la raison, de la volonté. — Le vrai, comment d'ailleurs pourrions-nous l'atteindre, perdus que nous sommes dans un petit coin de cette terre, lorsque « tout le monde visible n'est qu'un trait dans l'ample sein de la nature? » Suspendus entre les deux abîmes de l'infini et du néant, de l'extrême grandeur et de l'extrême petitesse, ne sommes-nous pas tenus, par cette « disproportion même », à distance de toute réalité, de tout principe et de toute fin? Puisant alors à pleines mains dans l'arsenai pyrrhonien que lui offre Montaigne, et en particulier dans le chapitre consacré à l'apologie de Raymond de Sébonde*, Pascal s'arme contre la raison de tous les arguments que lui oppose le doute le plus résolu. Il concentre en formules énergiques et passionnées tout le scepticisme où s'égaye l'auteur des Essais « Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence; un méridien décide de la vérité : en peu d'années de nossession, les lois fondamen-
1. Docteur du quinzième siècle, qui vers 1430 professait la médecins et la tliéolugie à l'université de Toulouie.
taies changent: le droit a ses époques. Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà » ; telle est la conclusion où se condensent des railleries impitoyables contre nos prétentions et notre faiblesse.
Misère et grandeur de riioniine. — Cet état qui nous est inhérent est cependant contraire à notre inclination; car nous sommes avides de certitude. « Nous brûlons du désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini ; mais tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. » De là, un conflit sans trêve qui témoigne tout ensemble de notre misère et de notre grandeur. .N'est-ce pai grandeur en effet que de se sentir misérable ?Oui, nos mi* sères sont misères de grand seigneur et de roi dépossédé. Elles ont beau nous « tenir à la gorge », elles ne répriment point l'instinct généreux qui nous relève. « L'homme n'est qu'un roseau, le plus foible de la nature', mais c'est un roseau pensant; il ne fa-ut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser ; une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble que celui qui le tue, parce qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. » Telle est la contre-partie du pessimisme désolant qui nous foulait aux pieds. Voilà comment Pascal nous met sans cesse en contradiction avec nous-mêmes, par un parti-pris qu'affirme ce cri de douleur: « Quelle chimère est-ce donc que l'homme! quelle nouveauté! quel chaos ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers ! S'il se vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhonsible. »
La philcKophic ne saurait expliquer cette énigme. — Le problème ainsi posé, il se tourne vers les philosophes, et leur demande ce qu'ils en pensent. Or chez eux il ne constate qu'embarras ou méprises. « Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir Dieu; les autres renoncer à la raison, et devenir brute. « Egale vanité des deux côtés!
Car si la vertu des stoïciens n'est qu'un « mouvement fiévreux que la santé ne peut imiter », le bonheur que les épicuiiiiis cherchent dans le plaisir n'est « qu'un mensonge qui trompe. «Entre les scepliquesetle^ dogmaiiqups, le choix ne vaut guère mieux; car « nous avons une impuissance à prouver invincible à tout le dogmatisme ; et nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. » Quel sera donc notre refuge ?
Le clirîstîanîsme seul reeonnaît eu nous le confJît du bien et du mal, l'explique, et le itacifie. — La
réponse, on le pressent, elle est dans la seule religion qui puisse satisfaire aux conditions suivantes: 1" reconnaître en nous la lutte de deux natures, 2° l'expliquer, 3" la pacifier. Le christianisme en ellet ne cesse de nous montrer la révolte du mal contre le bien, de la chair contre l'esprit, de l'erreur contre la vérité. Or la raison de ce désaccord, il la trouve dans le dogme de la déchéance. Enfin, il nous offre le salut dans le mystère de la Rédemption.
C'est là que voulait en venir cette psychologie désespérante qui fait sortir la foi d'un examen de conscience, comme une conclusion de ses prémisses. Si l'hérédité de la faute « heurte rudement l'infirmité de notre intellignce», ce n'en est pas moins « l'abîme où le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours », de sorte que « l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. » — Mais cette concordance entre notre nature et la vérité chrétienne ne suffit pas; car il faut que la religion répare nos ruines. Or c'est l'œuvre de la Grâce, qui agit sur le cœur plus encore que sur l'esprit. Mettant alors l'âme inquiète en face de l'espace insondable dans lequel la mort va la lancer, il la somme impérieusement de se soumettre, ne fût-ce que dans son intérêt, jusqu'au jour où, la pratique nous inclinant à croire, la Grâce couronnera l'effort de notre bonne volonté Le premier sacrifice accompli, la récompense suivra. Les
ÉTUDFS LITTÉRAIRES. II. 1]
yeux s'ouvriront au surnaturel qui paraîtra ce qu'il y a de
plus nature] au monde, et la vue nette des choses sera non une
conquête de la raison, mais un don gratuit de miséricorde.
llélaiicolïe de Pa*ical. Le docteur de la grAec. —
Tel est le terme d'une argumentation qui ne saurait manquer, sinon de réduire, du moins d'émouvoir les plus rebelles ; car il y a là des coups perçants qui vont droit au cœur. Ce qui saisira surtout les moins attentifs, c'est la mélancolie hautaine et attendrie d'un logicien dont la vaillance égale la candeur et la bonne foi. Au lieu de diminuer les difficultés, il les grossirait plutôt à plaisir. Tandis que d'autres apologistes font d'abord appel aux lumières naturelles, il s'attaque à la raison même, comme à une ennemie ; et ses preuves sont précisément ces ténèbres où il voit la trace ineffaçable de la faute héréditaire qui a nonseulement perverti le cœur de l'homme, mais aveuglé son esprit. Tous les appuis que réclame notre faiblesse, il les supprime donc, ou les renverse ; tous les ménagements qu'impose le monde, il les dédaigne; tous les liens qui nous rattachent à nous-mêmes, il les arrache. Car il lui faut un sa crifice entier, une abdication absolue devant la foi, c'est-àdire devant cette soudaine clarté dont il se sentit lui-même inondé, le jour oii il fut, aussi lui, terrassé sur le chemin de Damas, et eut son éblouissante vision. Comme il dut tout à la grâce, c'est à la grâce qu'il rapporte tout. En cela, il est ce qu'il fut toujours, janséniste ardent et conséquent. Par l'austérité de ces tristesses il n'a pas prise sur tous les cspîits; mais il rappellera du moins à chacun de nous que, «si l'on ne peut être un saint, encore a-t-on une âme qu'il ne faut sacrifier à rien et à personne* ».
Pascal et Moiitai^^ne. — On apprécie par ce qui précède la distance qui sépare Pascal et Montaigne, son maître favori. On ne pourrait rencontrer deux génies plus différents, l'un roidc et inflexible, nous entraînant de vive force à la foi la plus rigoureuse par la pratique la plus obéissante, et l'autre, voluptueux, souriant, s'assoupissant avec