I . Acte I, scène m
dernier survivant de la famille où il voulait entrer Pourtant, bien que ce plaidoyer ne soit, comme dit Voltaire, « ni dans le génie du temps, ni dans le caractère d'un amant qui parle contre l'assassin de sa maîtresse >), nous devons lui pardonner cet excès de zèle, d'abord parce que son réquisitoire est babile, ensuite et surtout parce que ses arguments d'avocat servent de prétexte à la vigoureuse éloquence du vieil Horace'.
Le sens historique chez Corneille. — Nous n'avons point épuisé notre sujet. Mais que dire de nouveau sur tant de beautés qui sont dans toutes les mémoires ? Signalons seulement l'industrie d'une facture plus variée qu'on ne le pense. Car si l'énergie en est le trait éminent, elle n'exclut pas une souplesse merveilleuse pour un temps où la langue poétique n'avait pas encore été façonnée par Racine. Corneille le devance par une élégance précise qui, triomphant de toutes les entraves, exprime et ennoblit les détails jusqu'alors les plus rebelles à notre versification. C'est ainsi que le récit du combat reste original à côté de Tite-Live, et que le discours du chef des Albains est plus nerveux et plus touchant que son modèle.
Ajoutons encore un mot sur ce fameux cri du vieil Horace :
qu'il mourût,
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
« Tout l'auditoire, dit Voltaire, fut si transporté, qu'on n'entendit jamais le vers faible qui suit. »
La Harpe n'est pas de cet avis. Il « n'appelle faible que ce qui est au-dessous de ce qu'on doit sentir et exprimer. » Or, si le mot « quU mourût, j? est beau pour un Romain, il serait dur pour un père. Horace, étant l'un et l'autre, devait donc admettre « la possibilité consolante que, même en combattant contre trois, son fils pût échapper encore ». — C'est Rome qui a prononcé l'arrêt républicain qu'il mourût;—cent la nature qui, « ne renonçant jamais à ses droits, le tempère par une restriction qui dit ce qu'elle doit dire. »
1. De Julie, nous ne dirons rien, sinon que, dans la scène iii de l'acte lU, elle parle un peu comme une soubrette de comédie.
Si nous avions à nous prononcer entre ces deux jugements, nous inclinerions à croire que la pensée de Corneille est toute différente. Ne serait-il pas en effet plus juste de supposer que le premier mouvement est celui de l'honneur? « Plutôt la mort que la honte ! » s'écrie alors le père, comme il l'explique par ces vers:
Pleurez rautro, pleurez riiréparal)le alTront Que sa faule houleuse imprime à notre front.
Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace!
C'est donc ici le chef de la gens lloralia qui parle d'abord. Mais aussitôt lui vient l'idée que cette mort entraînerait la victoire d'Albe ; et alors le citoyen, se ravisant, conçoit comme possible un retour de fortune. Lorsqu'il apprend l'issue de la lutte, son unique souci n'est-il point le salut de Rome, et non la vie de son fils? « Quoi! Rome donc triomphe ? » Oui, elle triomphe, et cela, grâce au beau désespoir souhaité par le Romain, plus encore ((ue par le père.
Quoiqu'il en soit, ne sacrifions pointa ces scènes magistrales l'étude de celles qui terminent la tragédie, et auxquelles on ne prend pas assez garde, bien qu'elles soient toutes nourries de l'esprit Romain. La vérité morale y vaut la vraisemblance historique. On y remarque surtout ce sentiment religieux qui fut une des formes du patriotisme dans un temps où l'on crut que les dieux veillaient sur le berceau de l'enfant, sur le lit de l'épouse, sur le foyer, sur le Forum, sur la paix et la guerre, en un mot sur teule la cité. Ici (*tte foi ne se dément jamais, comme l'atteste cet appel suprême du roi TuUns :
Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice,
i;t nous aurons le ciel à nos vœux mal prujiicc,
Si nati prêtres, avant (jne de sacrifier,
Ne trouvent le moyeu de lc> purifier.
Son |)èrc en prendra soin : il lui sera facile
D'apaiser tout d'un temps les niAnes de Camille.
1. Son fils. — Le père dtil purifior son fils par des sacrifices expiatoires, qui restèrent licréflilairei dans la gens lloralia.
En dernière analyse, Corneille a droit de dire avec son héros :
Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.