‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 399 sur 411 · L'expression est de M. Nisard · texte numérisé non relu

L'expression est de M. Nisard

2. Veut-il consoler un poète attristé par les envieux, il dira : « Il y a eu'de tout temps des Frérons dans la llllérature ; mais on dit qu'il faut qu'il y ait des chenilles pour que les rossignols les mangent, afin de tnieux chanter. »

3. Par exemple : a Si j'avais des obligations au diable, je dirais du bien de ses cornes. »

4. Il a surtout horreur des phrases. « Vos belles phrases, » lui dit-on un jour. « Mes belles phrases ! mes belles phrases ! Apprenez, s'écria-t-il, que je n'en ai pas fait une de ma vie. »

5. Voltaire nous donne quelques-uns de ses secrets, quand il dit : « Ce qu'on appelle espH< est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine; ici l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens et qu'on laisse entendre dans un autre là, un rapport délicat entre deux idées peu communes : c'est une métaphore singulière ; c'est une recherche de ce qu'un objet ne présente pas d'abord, mais de ce qui est en elfet dans lui. C'est l'art ou de réunir deux choses éloignées, ou de

quelques-uns des genres où, sans y songer, il nous olïrc des modèles aussi parfaits qu'inimitables,

L'iioniiue d affaires. Le (înaiieier généreux. — Feuilletons par exemple ses lettres d'affaires, c'est-à-dire celles qui se prêtent le moins aux gentillesses de la plume, et dont pas une pourtant ne nous paraît sèche ou ingrate. Dès l'année 1718, Voltaire s'était dit : « J'ai vu tant de gens de lettres pauvres et méprisés que je résolus de n'en pas grossir le nombre. En France, il faut être enclume ou marteau; j'étais né enclume. » Mais il ne voulut pas l'être toujours, et nous ne saurions l'en blâmer; car, pour lui, la fortune fut un moyen, et non un but', puisqu'elle lui permit de s'affranchir, et de faire du bien. « Si Socrate avait eu un grand état de maison, écrivait-il, Anitus, au lieu de lui faire boire la ciguë, aurait été lui demander à dîner. » C'est nous avertir qu'il se proposait d'en finir avec les poètes faméliques gueusant une pension dans l'antichambre d'un seigneur hautain ou d'un financier insolent. Or, il faut lui savoir gré d'avoir inauguré dans sa personne la dignité de l'Homme de lettres marchant de pair avec les privilégiés de la naissance et de la finance; disons mieux : ce fut lui qui, bien souvent, prit le pas sur eux, et les compta parmi les clients de sa souveraineté.

Voilà ce qui met à l'abri de toute enquête malveillante les nombreuses lettres où. il use de détours si ingénieux pour régler des intérêts en souftrance, sans paraître inquiet ni trop pressé. On ne saurait être plus adroit et plus poli dans la façon de recouvrer des revenus arriérés, et de

diviser deux clioses qui paraissent se joindre, ou do les opposer l'une à l'autre ; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée, pour la laisser deviner. »

1. La preiiiièi-e source de sa l'urlune fut sa plume : cir son origine date de la souscripiion faite ii Londres en faveur do la Ilcnriade. Celte réserve lui permit, en 173;i-3'i, de prendre, par les conseils de Paris Duvcrncy, un intérêt ilans les vivres de l'arinée d'il U^ Il en retira 800 000 francs. En 17r.', il fit le trafic des grains avec un sieur Dumoulin, l'^n 17'i3, il s'associa ave.- Marcliaiul, s 'u parent, pour la fourniture de 10 000 iialjillements destines à la milice, et avec Talibo Mou.ssinot pour le commerce des tableaux. Il prit des intérêts dans plusieurs maisons qui faisaient le trafic de Cadix et des Indes orientales. Enfin, il prêtait à plusieurs princes ou grands seigneurs, sous forme de rentes viagères. Son frère lui laissa 200 000 francs.

délier la bourse d'un débiteur réfractaire, en lui demandant pardon de la liberté grande. Yous en jugerez par lalettre qu'il envoie au prince de Conti, non sans lancer à ses trousses «un bon avocat au Conseil». Comment garder rancune à un créancier qui faisait parler le papier timbré avec la courtoisie que voici : « Je suis plus fâché que vous, Monseigneur, des procédures qu'on a faites : tout cela est infiniment désagréable. Je m'en console par un peu de philosophie, et surtout par l'espérance que vous me continuerez vos bontés ^ » Pourtant, il me plaît davantage, lorsque je le vois traiter en Mécène des confrères plus favorisés d'Apollon que de Plutus, se venger par un bon mot des gens qui lui font faillite, abandonner ses droits d'auteur à la Comédie Française, et, frustré d'une somme importante par la négligence de Thiériot, le rassurer en disant : « Je serais bien indigne d'être homme de lettres, si je n'aimais mieux perdre cent louis que de gêner un ami -. » IL.e solliciteur bénévole. Lettres de recoiniiianilation. — Nous goûterons plus encore les innombrables requêtes otî Voltaire se fait solliciteur au profit des naufragés qu'il remet à flot, et tire de la gêne ou de la misère. Nul médiateur n'est plus insinuant, plus habile à stimuler le zèle des protecteurs qu'il invoque, à chatouiller leur amourpropre, à engager leur bonne volonté sans paraître importun, à prévenir les objections, et à séduire les puissants par des civilités aimables qui sont déjà de la reconnaissance. Lisez entre autres la prière qu'il adresse à Mme du Défiant, en faveur de l'abbé Linant qui désirait devenir lecteur de la duchesse du Maine ^. Mais il excelle

1. Parfois il n'était pas si accommodant, témoin ce billet : « M. de Gennes est fermier général des États de Bretagne. S'il ne paye pas, c'est une très mauvaise volonté ; à moi la justice est le remède. Il n'est pas si radoteur que vous me le dites. Il est cousu d'or, et, s'il radote, c'est en Harpagon ; et ce serait radoter nous-mêmes que de ne pas le faire payer. C'est à un huissier de faire toutes les honuê;etés de cette affaire, et je vous supplie de ne pas épargner cette politesse dont l'utilité est reconnue et toujours pardonnable envers un avare. » (A l'abbé Moussinot, mars |738).

2. Destouches lui devant quinze louis, il écrit : « J'aime mieux vos vers que votre argent. »

Page 1