‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 43 sur 411 · I. Acte 111, sccn* n · texte numérisé non relu

I. Acte 111, sccn* n

la plus incontestable vraisemblance; on le pressent, on l'attend. Ce miracle, on pourrait l'appeler naturel, tant il se produit par nécessité. Le sang de Polyeucte, voilà le baptême qui triomphe en elle- L'union des cœurs est maintenant démontrée victorieusement par celle des âmes. Car la grâce conjugale a tout fait.

Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;

Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir

M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir.

Mais, pour fixer une impression définitive, ajoutons que ce dévouement de l'épouse a constamment la sérénité du devoir accompli. Par cette possession d'elle-même, et cet air de réflexion que Pauline conserve dans les crises les plus violentes, elle nous rappelle plus d'une femme illustre du dix-septième siècle, entre autres Mme de Sévigné, si vraie, si franche, si sérieuse, qui eut toujours le cœur si haut et la tête si ferme, dans le charme de ses qualités si attrayantes.

Sévère. L'héroïsme humain. Le stoïcien iii'atîqsie. Lhoniiëte homme. La tolérance. — Les gens du monde pouvaient être déconcertés par la continuité d'un héroïsme trop surnaturel. Aussi Corneille crut-il devoir opposer aux vertus extrêmes de Polyeucte un rôle plus rassis et plus voisin de nous. Cette pensée nous valut le personnage de Sévère, dans lequel on pourrait voir une sorte de précaution dramatique destinée à forcer les suffrages des salons.

Nous ne serons pas surpris de retrouver en lui certains traits qui nous ramènent à l'hôtel de Rambouillet. On lui a même reproché d'être un bel esprit qui a lu l'Astrée, et de ressembler à un chevalier plus qu'à un Romain du troisième siècle. On a raillé sa galanterie froide ou précieuse, dont les fadeurs se souviennent trop du langage des ruelles. Nous ne prétendons point les excuser. Mais est-ce rendre justice à son beau caractère que de s'en tenir à ces petits travers, dont la mode fut seule responsable? Nous ne le croyons pas. Laissons donc de côté les accidents de costume, le vocabulaire qui s'imposait alors au théâtre, et

allons droit à la personne, aux sentiments qui la distinguent.

Us défient, ce me semble, toute critique. Qu'oq en juge par les situations fausses dont il se tire si glorieusement.

Blessé dans un combat où il a sauvé l'empereur, pris les armes à la main par le roi de Perse qui le traite en Bayard' investi de la faveur impériale dont il n'abuse en rien, il retrouve Pauline mariée à un rival, la revoit, lui parle, veut lui arracher un simple regret; et, dès qu'il a cru le surprendre, ne souhaitant plus qu'une belle mort sur un champ de bataille, il finit par s'écrier :

Puisse le juste ciel, content de ma ruine, Combler d'heur et de Jours Polyeucte et Pauline!

N'est-ce point vraiment là comme le sublime de l'idéal humain?

Plus tard, quand Polyeucte, par une revanche plus généreuse encore, veut lui donner celle que sa mort va rendre veuve, Sévère, qui a repris espérance, se voit tout à coup précipité de son bonheur par la résolution de Pauline; mais il n'en reste pas moins bon et clément. Car le chrétien qu'on lui préfère, il le défend, il le sauverait s'il ne s'obstinait à se perdre. Est-il possible d'imaginer une magnanimité plus désintéressée?

Parmi les vertus qui en font un sage, on louera surtout sa tolérance. Car cette religion que calomnient les préjugés d'une haine aveugle', il la juge avec autant de sympathie que d'impartialité. Qui ne l'admirerait disant à Fabian, mais avec confidence :

La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense : On les hait ; la raison je ne la connois point, Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point.

1. Les chrétiens étaient accusés de praliiiues mystérieuses et de sorliléRcs. Ils autorisaient ces erreurs par les voiles et les firécautions dont il jour fallait user pour dérober aux profanes leurs divines prati(iiies. Leurs sacrifices, leurs repas mystiques, et les emblèmes peints dans leurs demeures souterraines, temples et tombeaux tout ensemble, inspiraient une sorte d'effroi à qui n'était point initié. On les confondit d'abord avec les juifs, puis avec les devins et les sorciers. La société élégante et polie les associait à ces mages, à ces disciples de la inhale q\i prédisaient l'avenir, et déliaient le sort contraire par leurs conjurations

Les paroles qui suivent nous laissent entendre qu il mettiait volontiers au rang des dieux le fondateur du christianisme, comme le fit l'empereur son homonyme*. On serait même tenté de dire aussi de lui :

Il a trop de vertus pour n'être pas chrétien.

Et pourtant, le deviendra-t-il jamais? J'en doute ^. Car, s'il célèbre la morale évangélique, il laisse échapper ce trait :

Peut-être qu'après tout ces croyances publiques Ne sont qu'inventions de sages politiques, Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir Et dessus sa foiblesse ailermir leur pouvoir.

Cet aveu nous explique l'engouement que les philosophes du dix-huitième siècle ont éprouvé pour Sévère. 11 est vrai que des réserves corrigent son langage, lorsque la mort de Polyeucte, suivie d'une double conversion, ébranle son cœur si profondément, qu'il s'écrie :

Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle? De pareils changements ne sont pas sans miracle. Sans doute, vos chrétiens qu'on persécute en vain Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain. Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire : Je n'en vois point mourir que mon cœur ne soupire, Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux.

En attendant, il ajoute :

J'approuve cependant que chacun ait sea dieux.

Voyons donc surtout en lui le modèle de l'honnête homme qui, détaché du paganisme sans être conquis au christianisme, lui rend un hommage oii se reconnaît déjà cette parole prononcée antérieurement, et bien avant le vicaire savoyard, par de nobles esprits : « Si la vie et la mort de Socratc sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un

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