‹ Études morales sur l'antiquitéChapitre 17 sur 71 · OrcUi, Inscript, lat.f · texte numérisé non relu

OrcUi, Inscript, lat.f

l'éloge FUNÈBnE CHEZ LES ROMAINS 43

dia \ ne sont autre chose que des oraisons funèbres transportées sur la pierre. L^éloge de Murdia offre une particularité curieuse : un fils y célèbre les vertus de sa mère, laquelle s'est remariée et a eu d'autres enfants. L'orateur, qui est d'un premier lit, remercie sa mère de ne pas l'avoir frustré au profit de ses frères nés d'un autre père. Il fait ainsi au public des confidences de famille; il parle longuement d'affai» res, en vrai Romain. On ne s'attend pas à rencontrer dans une oraison funèbre des détails tels que ceux-ci : « Elle institua héritiers tous ses fils à titre égal, en réservant une part à sa fille. On reconnaît son amour maternel à cette sollicitude, à cette égalité de partage. A son mari, elle légua une certame somme d'argent pour relever le droit de la dot par un témoignage d'estime. Pour ce qui me concerne, elle se rappela le souvenir de mon père, et s'inspirant de lui et de sa propre droiture, après estimation faite, elle me laissa par testament un prélegs, non pour me préférer à mes frères en leur faisant tort; mais par égard pour mon père, en mémoire de sa libéralité, elle résolut de me rendre ce que, au jugement de son mari, elle possédait de mon patrimoine, tenant ainsi à ce que ces biens, dont elle n'avait

1. L'éloge de Taria est du temps d'Auguste ; Matidia est la belle-mcrc de l'empereur Hadrien; Téloge de Murdia est à peu près de la même époque.

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que le dépôt, redevinssent ma propriété, etc. '. • A travers ce style formaliste courent des effusions de tendresse et de reconnaissance. Une pareille oraison funèbre ne pouvait être faite qu'à Rome, où on mêlait les affaires au sentiment. On est tout étgnné de se sentir touché par cette élégie, qui semble avoir été composée dans un greffe, et par ce langage si méticuleusement précis, que nous sommes aujourd'hui accoutumés à lire sur du papier timbré et non sur un tombeau.

Une autre inscription qui pressente les mômes caractères, réloge de Turia, est plus précieuse encore et plus instructive. Est-ce une longue épitaphe ou bien une oraison funèbre? Il serait hors de propos de discuter ici ce point, puisque dans les deux cas ce serait toujours un hommage funèbre rendu à une matrone. Dans cette inscription, remarquable par son étendue et par les intéressants détails qu'elle renferme, un mari, un personnage consulaire, Lucrétius Vespillo, célèbre les vertus de sa femme, dont le rare dévouement lui a sauvé la vie durant les proscriptions du triumvirat. Ayant perdu ce modèle des épouses après quarante et un ans de mariage, il épanche avec ses regrets les secrets les plus intimes de sa maison. Pour mettre en lumière la dcli-

1. Orelli, 4860. Voir Rudorff, Mémoires de VAcadétuie de Berlin, 1869,

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catesse de sa femme en affaires^ il parle de testaments, de partages, de dots, en établissant si bien les distinctions du droit, que cette épitaphe est devenue aujourd iiui le texte de savantes discussions juridiques. Il fallait que le public romain fût bien familier avec la langue du droit pour qu'on se crût autorisé à l'entretenir d'affaires domestiques si compliquées. De même que, dans les funérailles des hommes qui avaient joué un rôle politique, on se plaisait à dérouler toute la gloire de la famille, ainsi, dans les éloges plus modestes des femmes, il semble qu'on se fît un devoir de montrer jusqu'à quel point la famille était honnête et d'étaler à tous les yeux les arrangements, les contrats, les comptes entre parents comme des témoignages de cette honnêteté. Évidemment, le public prenait grand intérêt à voir dévoiler ces mystères qu'aujourd'hui on se garderait bien de divulguer. L'éloge funèbre devenait ainsi une suite de confidences^ parmi lesquelles il y en avait parfois d'assez surprenantes sur le ménage et les plus secrets entretiens des époux. Ainsi, dans cette inscription, le mari nous révèle un touchant entretien qu'il eut avec sa femme au sujet d'une proposition qu'elle lui fit un jour et qu'il repoussa avec horreur, mais qui fait bien connaître l'abnégation héroïque de cette épouse sans pareille : « Désc?p'*raiit de ta fécondité, affligée de ne pouvoir me

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donner des enfants, ne voulant pas que ce mariage stérile m'ôtât à jamais l'espoir d'une postérité, tu me parlas de divorcer pour ouvrir ma maison vide à la fécondité d'une autre épouse..., me promettant de regarder les enfants qui naîtraient comme tiens, ajoutant que notre patrimoine resterait commun, qu'il n'y aurait pas séparation de biens, que ceux-ci demeureraient comme par le passé sous ma main, que tu leur donnerais encore tes soins, si Je le voulais ; qu'ainsi il n'y aurait rien de changé dans notre communauté et que désormais tu aurais pour moi les sentiments d'une sœur... Je dois avouer que cette proposition me transporta de colère et me mit hors de moi... Parler entre nous de divorce I nous séparer avant que la loi fatale de la mort nous sépare! te figurer que tu puisses cesser d'être ma femme! Ai-je donc le désir et le besoin d'avoir des enfants au point de manquer à ma foi conjugale? mais pourquoi en dire davantage? Tu demeuras ma femme, car je n'aurais pu céder à ton vœu sans me déshonorer et sans faire notre commun malheur *. • Cette très longue inscription, dont les fragments rempliraient bien dix pages de nos livres, est tout entière, sous forme d'une apostrophe, adressée non au public, mais à la défunte. Cette forme musitée^

1. Corpus imcr, lat., VI, n« 1527. Voir Th. Momméen, Menu de l'Académie de Berlin^ 1863.

l'éloge l'I'MiUllE CHEZ LES HOJIAI?iS il I

Sbien que fort remarquable par sa coiiliiiuité, n'est ftpas ce qui nous étonne le plus Ce qui frappe surtout, c'est la confiance, l'abandon, ta familiarité avec laquelle on expose h. tous les regards les sentiments d'une femme, de sa propre femme, jusqu'à rappeler

Iles conversations conjugales sur le sujet le plus ttélicat. Et pourtant ce n'est pas un homme simple ' jgui parle, c'est un personnage consulaire, ce que | , nous appellerions un homme du grand monde. Dana j ces éloges funèbres, il y a une candeur peu discrète, bien que toujours noble, ^E Les Romains n'étaient pas retenus dans leurs rap* j H^rts avec le public par le bon ton, le bel usage et j les mille réserves de la sociabilité moderne. Ce sont ] précisément ces épanchements familiers qui donnaient tout leur prix h ces sortes de discours ou j ^'Inscriptions. Au lieu des jugements généraux en j termes vagues que les bienséances modernes imposent à l'éloge funèbre d'un particulier, les Romains J ^tendaient ou lisaient l'histoire de toute une vie et, [Uandit s'agissait d'une femme, l'histoire d'une vie \ S'autant plus intéressante qu'elle s'était passée k j Nombre du foyer, et que pour la première fois le toile était levé sur un mystère domestique. Appren- 3 les secrets d'une famille, des détails sur sa for- , sur l'arrangement de ses intérêts, sur les ■ ientiments du mari et de la femme et a);i|^cai\d.':>^ '

tout cela par la bouche du mari lui-même, c'était assurément un très grave plaisir, qui en tout pays tiendrait en éveil laltention populaire. Je ne sais quel honnête Romain disait un jour qu'il voudrait habiter une maison de verre pour que chacun pût voir ce qu'il y faisait; Téloge funèbre à Rome, grâce à la simplicité antique, avait souvent quelque chose de celte transparence.

Nous venons de recueillir les rares et menus fragments de toute cette éloquence funèbre, qui a paru à des critiques anciens et modernes assez chétive, et qui pourtant n'est pas indigne d'une sérieuse attention. Pour en comprendre la grandeur et le prestige, il ne faut pas se la figurer dans les siècles lettrés, au temps de Cicéron par exemple, en un temps où l'honneur de ces éloges, accordés à tout le monde, était devenu banal, où les discours étaient tenus devant une populace sans patrie et sans naïve simplicité, et où d'ailleurs l'éclat de l'éloquence politique et judiciaire éteignait tout autour d'elle. On doit se représenter l'oraison funèbre à l'époque des guerres puniques, alors que ces solennités oratoires étaient le privilège des illustres familles, et quand il y avait encore un vrai peuple romain, à la fois inculte et capable de nobles émotions. On fait mal i'histoire de la littérature quand on juge les discours destinés à la foule selon leur valeur littéraire, uni-

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jaement au point de vue de l'art, sans se rappeloi les circonstances, les moeurs, les usages, le degi'i^ de culture, les sentiments des auditeurs. Nous autres lettrés, nous sommes toujours tentés de chercher partout le talent, même dans les siècles où il n'y avait pas encore de nom pour désigner la chose. Mais y a-t-il grand talent en général dans les œuvres populaires^ En trouve-t-on toujours dans les discours, dans les prières, dans les chants patriotiques, dans tout ce qui a ému la multitude? Pense-ton qu'à Rome, dans les temps les plus anciens, les orateurs politiques même, pour produire de puissants effets, aient eu besoin de beaucoup d'art ou de talent naturel? Nous connaissons quelques-unes de leurs harangues ou de leurs phrases ; elles nous paraissent ternes et froides, mais elles ont été vivantes en leur temps, en leur lieu. Telle phrase épaisse et lourde a pesé dans la balance de la politique, telle autre qui est rude a été toute-puissante par sa rudesse même, telle invective grossière a mis l'Etat en péril, telle maxime banale l'a sauvé. Si l'orateur a été sec, c'est que le public n'était pas exigeant et que la brièveté était plutôt le signe de ia force. Le temps, l'opportunité, l'état des esprits et des fîmes, l'ignorance même, tout cela a pu prêtera certains discours qui nous paraissent abrupts une vertu que toutes les rhétoriques du monrlo ne s

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raient donner. Il enfui ainsi de Toraison funèbre, qui devait son imposant caractère non à Fart de l'orateur, mais aux grands sentiments qu'il éveillait dans l'immense et naïve assemblée. L'honneur des nobles familles, la gloire de Rome, la religion de la mort, la^érémonie de l'appareil funéraire, voilà surtout ce qui parlait aux imaginations et aux cœurs. Si l'éloquence n'était pas dans le discours, elle était dans le spectacle. Seulement, pour comprendre ces sentiments populaires, il faut se remettre sous les yeux la scène des funérailles. Nous osons dire qu'une oraison funèbre de Bossuet, fût-ce celle du grand Condé, qui n'avait pour théâtre qu'une église et pour auditoire qu'un public choisi, produisait un moindre effet que le simple discours d*un Romain parlant sur le forum, du haut de la tribune, ayant pour auditoire tout le peuple attiré par la splendeur des funérailles patriciennes et pour témoins les images des ancêtres, on serait tenté de dire les ancêtres mêmes, quand on se rappelle ces curieux et presque incroyables détails que nous fournit l'histoire.

On sait que dans les grandes maisons on rangeait le long de l'atrium, en des armoires semblables à de petites chapelles, les portraits des personnages qui avaient illustré la famille, des bustes en cire, autrefois moulés, après leur mort, sur le visage même des héros, de vrais portraits, auxquels on ajoutait la cou-

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leur du Leîiil.et parfois des yeux de verre, pour mieux représenter les apparences de la vie. Au-dessous de chaque buste, on lisait une inscription relatant les titres honorifiques, les hauts faits accomplis, une sorte d'histoire abrégée dont l'orateur, dans son oraison funèbre, ne manquait pas de faire usage. Le jour des iunérailles d'un membre de la famille, on tirait tous les bustes de leur retraite vénérée; ils faisaient par-' lie du cortège, mais non pas, comme on croit souvent, portés sur des piques ou des javelines. Non, la figure de cire pouvait, grâce k un mécanisme commode, se détacher du buste même et, comme nos masques, s'appliquer sur un visage vivant, Des acteurs chargés de représenter chaque personnage 'affublaient avec noblesse de cette figure empruntée. De plus, chacun de ces acteurs devait imiter la démarche et les gestes traditionnellement connus du grand homme dont il jouait ie rôle. C'était comme une sublime mascarade dont personne n'était tenté ,de sourire, et qui produisait, au moins sur ceux qui la voyaient pour la première fois, une extraordinaire impression. Tous ces acteurs portant chacun le costume qui convenait à la dignité de l'antique héros dont il était l'image, la robe de pourpre, si celui-ci avait été censeur, la robe brochée d'or s'il avait été un triomphateur, montaient chacun sur un char au milieu du plus magnifique appareil. Les consuls en

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effigie étaient précédés de leurs licteurs avec les faisceaux renversés; le triomphateur voyait devant lui pompeusement rangées comme jadis, au jour de son véritable triomphe, les images des villes qu'il avait prises et les dépouilles des nations par lui vaincues, n y eut, dit-on^ six cents chars aux funérailles de Marcellus, à celles de Sylla six mille. Enfin venait, étendu sur un lit de parade, porté sur les épaules de ses fils ou de ses parents, le défunt couvert de ses vêtements d'apparat, et, s'il était dans un cercueil fermé, au dessus se trouvait son image en cire '. Ici commence la scène oratoire qui nous occupe. Ce long cortège une fois arrivé au forum, on plaçait le mort contre la tribune aux harangues, quelquefois couché, le plus souvent debout; les ancêtres, ces morts vivants, descendaient de leurs chars et allaient s'asseoir sur des chaises d'ivoire rangées en demi-cercle au pied de la tribune. Alors l'orateur, qui était un fils, un frère ou un parent du défunt, prononçait son discours devant ce sénat d'aïeux en présence desquels il semblait qu'il ne fût point permis de mentir. On comprend dès lors de quel noble intérêt pouvait être un pareil discours, si inculte qu'il fût, déclamé par un orateur ému de son propre deuil, qui, dans la revue des gloires de sa famille, promenait la main

1. Pour plus de détails sur ces immenses cérémonies, voir Marquardt, Dos Privalleben der Rômer, t. I, p. 343.

LÉLOGB FUNÈBRE ClIEZ LES tlO.VAINS

mr toutes ces tètes héroïques, les désignant du geste I J'une après l'autre. La simple énuinératîon des titres I wcnait une majesté pathétique quand on avait ainsi ] BOUS les yeux le héros qui les avait mérités. Combien aussi la vue de ce mort debout pouvait émou- I voir, on le vit bien aux funérailles de Jules César, Lquand tout à coup son effî^ie, mue par un ressort  Kcacbé, se mit à tourner lentement, montrant de tous J KoÔtés les vingt-trois coups de poignard et les blessuiaignantes du grand homme. Le peuple, à cette Ivue, emporté par une pitié furieuse, courut aussitôt mettre le feu au palais où César avait reçu la J §:YBort.

Polybe, à qui nous empruntons la plupart de ces \ l.détaiis, et qui, comme étranger, a été peut-être plus fsenaible à l'émouvante nouveauté de ces scènes, leur attribue un grand effet moral. C'est une bonne fortune pour nous, en pareil sujet, de pouvoir noua appuyer sur les paroles d'un témoin si véridique, de tous les historiens le moins déclamateur. Il fait part • de ses impressions, et, comme s'il voulait répondre j d'avance à toutes nos curiosités, il noua dit de point en point quels sentiments les dilTérentes parties du discours funèbre éveillaient dans la foule. Pendant la première partie, consacrée aux vertus et aux actions du délunt : « Voyez ce qui arrive, dit-il, les ] Ssistants se rappellent, se remettent sous les yeux j

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tout ce qu'il a fait, et non seulement ceux qui ont pris part à ces actions, mais ceux-là mêmes qui n'y ont point participé sont tellement émus, que le deuil d'une famille devient le deuil du peuple. » Dans la seconde partie, dans l'éloge des ancêtres : « Ainsi la renommée des citoyens vertueux se renouvelle sans cesse et devient immortelle ; ainsi se fait connaître à tous et passe de bouche en bouche, à travers les générations, la gloire de ceux qui ont bien servi la pairie. » Ce qui paraît avoir encore plus touché Polybe, c'est l'apparition des ancêtres. ^ Non, dit-il, il n'est pas de plus beau spectacle pour un jeune homme épris de la gloire. Voir la réunion de tous ces hommes célèbres par leur vertu, les voir en quelque sorte revivre et respirer dans leurs images, quel puissant aiguillon! Non, on n'imagine rien de plus beau *. » Cet effet produit par les images sur la jeunesse romaine est constaté aussi par Salluste, non pas, il est vrai, sur la jeunesse de son temps, dont le cœur n'était plus ouyert à l'enthousiasme; Salluste parle non de ce qu'il a vu autour de lui, mais de ce qu'il a appris, et renvoie précisément au temps de Polybe : « J'ai souvent entendu dire que Q. Maximus, P. Scipion et les autres grands hommes de notre république

i. L. VI. 53. 54.

avaient coutume de déclarer que la vue des images de leurs ancêtres allumait dans leur âme un ardent amour delà vertu '. » Ces témoignages, surtout celui de Polybe, parlant de ce qu'il a vu, prouvent qu'il ne s'agit pas ici d'une fastueuse et vaine cérémonie, faite uniquement pour les yeux.

La vue des ancêtres debout sur leurs chars avec l'appareil de leurs dignités, en exaltant les âmes d'élite, ne laissait pas indifférente la multitude même, qui, devant ce long cortège et ce défilé des siècles, se familiarisait avec les annales de Rome. On s'accoutumait à reconnaître les hommes illustres, à les distinguer les uns des autres, à mettre les noms sur les visages; on se les montrait du doigt : Celui-ci a vaincu Annibal I celui-là a détruit Carthage I On ne peut guère imaginer un meilleur cours populaire d'histoire romaine. Quand par hasard, pour une cause ou une autre, une image manquait, la foule la cherchait des yeux. Ainsi, lorsque César, aux funérailles de sa tante Julie, qui avait été la femme de Marius, eut la hardiesse de faire reparaître l'image proscrite du grand proscrit, qu'on n'avait plus revue depuis la victoire de Sylla, on battit des mains, on applaudit le jeune audacieux « d'avoir en quelque sorte ramené des enfers les

i . Jugurtha, 4.

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honneurs de Marius en la ville de Rome après un si long temps qu'on les avait tenus ensevelis *. » Sous le règne de Tibère, aux obsèques de Junie, femme de Cassius et sœur de Brutus, parmi les nombreuses images de vingt familles illustres, le peuple sut bien remarquer Tabsence des deux meurtriers de César, ce qui fait dire à Tacite « qu'ils brillaient entre tous par cela même qu'on ne les voyait pas ». Ces grands spectacles n'étaient donc pas perdus même pour le peuple. C'est ici le moment de remarquer avec quel sûr instinct de sa grandeur future Rome a tenu de bonne heure à faire connaître aux citoyens sa propre histoire. En un temps où l'écriture était à peine connue, ou du moins n'était pas vulgaire, les grands pontifes étaient déjà chargés d'inscrire sur un tableau blanc les principaux événements de Tannée et d'exposer ces annales dans leur maison ouverte, « pour que le public, dit Cicéron , pût toujours les consulter , potcsias ut esset populo cognoscendi. » Avec les mêmes sentiments, les nobles familles laissaient voir dans la partie la plus accessible de leur demeure les bustes de leurs membres célèbres avec une instructive légende historique. Ensuite, qu'étaient les oraisons funèbres, sinon des biographies et des fragments d'histoire romaine? EnOn ce

i. Plntarquc, César, 5.

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cortège des ancêtres n'était-il pas en chair et en os une parlante évocation du passé? C'étaient là de belles institutions civiques en un temps où il n'y avait pas de livres. L'idée .morale et patriotique y domine; on pensait que, pour produire des héros le plus sûr moyen est de mettre l'héroïsme des pères sous les yeux des enfants ; on le pensait et on le disait expressément, selon Valère Maxime : « Si l'on place à l'entrée des maisons les images des ancêtres avec leurs inscriptions d'honneur, c'est pour avertir les descendants, non seulement de lire, mais d'imiter leurs vertus *. » Que dans ce dessein les Romains aient parfois trop embelli leurs annales, qu'ils y aient glissé de glorieux mensonges, cela ne peut étonner chez un peuple (jui mettait le patriotisme bien au-dessus de la vérité. Peut-être aujourd'hui sommes-nous tombés dans un excès contraire. Sous prétexte de vérité stricte, nous avons trouvé un savant plaisir à diminuer nos gloires, allant, nous aussi, jusqu'à l'hyperbole, mais en sens inverse, à l'hyperbole du mépris ; en vers, en prose, dans les livres, sur le théâtre, nous avons déchiré nos grands hommes et usé de notre culture littéraire pour ravager consciencieusement le plus beau patrimoine de la patrie. D'autre part, pendant des

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siècles en France, on n'a pas même tenté d'apprendre au peuple sa propre histoire, et même on semble avoir voulu la lui cacher. Les grossiers Romains au temps des gueiTes puniques étaient mieux tenus au courant de leurs annales que nos multitudes dans les siècles les plus lettrés. Le plus pauvre quirite, sans ouvrir un livre, pouvait voir à de certains jours Thistoire romaine passer dans la rue. Tandis que nous ne pouvons donner à nos enfants d'élite que des livres illustrés de portraits, les jeunes Romains nobles avaient sous les yeux les images en relief des hommes illustres, empreintes fidèles de leur visage, avec leurs titres de gloire. Leur maison renfermait donc à la fois des annales et un musée historique, que de temps en temps un orateur expliquait dans une oraison funèbre, un musée vivant qui sortait quelquefois de son immobilité séculaire et marchait sur le forum.

Il nous a semblé qu'un genre d'éloquence si antique, si national, si naturellement sorti des institutions d'un grand peuple, ne mérite pas le silence où les historiens de la littérature l'ont laissé, et qu'en prenant la peine d'ôter au sujet ses épines, en montrant quelles furent les infirmités et les grandeurs de cette éloquence, on pourrait en faire une assez lucide histoire qui ne manquerait pas d'un certain intérêt, sinon littéraire, du moins politique

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et moral ; mais, pour faire cette histoire, il faut accorder quelque chose à l'imagination et par elle décrire ce que des documents, certains sans doute, mais rares et incomplets, nous laissent seulement entrevoir. Il ne suffît pas en effet de recueillir comme des ossements desséchés dans la poussière des âges les témoignages épars, les fragments, les inscriptions, et de les ranger froidement en ordre, à leur date, en de méthodiques compartiments; ils ne prennent toute leur valeur que si à leur aide on recompose Têtre moral dont ils sont comme les débris. 11 faut donc par la pensée ranimer ces restes inertes, les replacer dans leur monde disparu, se représenter avec vraisemblance la vie dont nous n'avons plus sous les yeux que les vestiges éteints, deviner enfin les sentiments et les émotions d*un peuple depuis si longtemps enseveli, en recourant à une science assez incertaine, il est vrai, et qui n'a pas de nom, mais qu'on pourrait appeler l'archéologie des âmes.

LE

Le génie romain, si ferme et en bien des choses si pénétrant, a laissé voir en tout temps une irrémédiable infirmité : il était incapable d'invention en philosophie. Non seulement les Romains n'ont pas créé de systèmes, mais ils n'ont pas modifié la teneur de ceux qu'ils empruntaient. Sans goût comme sans aptitude pour la pure spéculation, ils n'entrevoyaient pas même l'utilité des théories. Aussi pendant longtemps les philosophes à Rome sont des Grecs; en grec ils parlent et écrivent, et quand plus tard, par le progrès des lettres, les Romains peuvent enfin traiter de la philosophie dans leur propre langue, chose qui fut longtemps impossible et toujours difficile, ils ne font guère que traduire avec plus ou moins de liberté ; aux plus grands esprits de Rome il ne coûte pas d'avouer sur ce point leur

impuissance. Lucrèce suit Épicure pas à pas; non seulement il s'y résigne, mais il s'en fait honneur; Cicéron, si vif pourtant et si curieux, se borne à exposer, à commenter les doctrines étrangères; il les marie par des unions plus ou moins bien assorties, il les pare à la romaine en y jetant les longs plis de sa phrase oratoire. Sénèque lui-même, si neuf dans la forme, si fécond en idées personnelles, se fait un devoir de reproduire les dogmes de la Grèce; quand il s'en éloigne, loin de se vanter, il s'excuse. Tandis que chez nous chacun aime à passer pour novateur et se pique volontiers d'avoir une doctrine à lui, les Romains modestement, par une modestie nécessaire, mettaient leur gloire à se montrer bons écoliei^.

Il ne faudrait pas se hâter de conclure que la philosophie romaine est sans originalité. Elle a, au contraire, un caractère propre qui frappe tout d'abord. C'est elle qui a donné à la philosophie grecque ce qui manquait à celle-ci, le sens pratique. On peut appliquer à tous les moralistes de Rome ce qu'on a dit de l'un d'eux, qu'il parlait avec des formules grecques, mais avec un accent romain, grœcis verbis romanis moribus *. Sans doute, les Grecs n'ont point leurs pareils dans les spéculations savantes; sans eux, je ne sais s'il y aurait dans le monde une

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