‹ Études morales sur le temps présent (volume 3)Chapitre 28 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

P^lnt de dépmrt et eoiii|Muradl0oii.

Ce n'est pas tout que de vouloir imiter, — il faut savoir si Ton a la taille propre à porter Thabit remarqué sur le dos de son voisin, — la télé assez grande pour se coiffer de son chapeau; — il faut se comparer, se juger, et se rendre justice d'abord, sans partialité, — sans prévention, — sans parti pris.

J'ai démontré dans le chapitre précédent à quel abîme la manie fatale de l'imitation avait conduit les peuples américains, pour avoir voulu copier, à toute force, les institutions démocratfques du nord. Qu'une nation subitement jetée, comme l'a été la France en 1848, en pleine

42 LES DEtX AMEKl^lls.

n'piibiique, ait rlicrché, dnns le but de >au\er la sociéié, >).in> le but de con<er\er son ran^', sa suprématie, à <'ap* puyersurd<*s institutions analo^ue< â celles que le ha»rii \rnait de lui donner, et à a^^^oir riMifice nouveau où AU* riait ftpp*»l<'»#* à s'.ihnter, sur les mtVm»s ba^^es qui <»nt a^ s un* la sfjjidité d*un Etat politique consacré par qualn^ vingts ans d'ex|M*Tience, — cela se conçoit.

La lo'^MqtK*, It* devoir, le patriotisme ni<^me corn ma nd lient â ceux au pou\oir de qui il éhiit dïvlairer b»s »•^prlts et de diri^vr Topinion publicpte dnns ce sens, de le fair^. — (le de\oir,|>our mon compte, jfTai motle^lemenlreiupli.

Mais la Franr45 ne b'êtait point inis4* en révululion et en république p<iur imiter Ir* ttatv-L'nib d*\mériqne: Ti-. initation nVst venue i]u*apré< coup comme remède, comme moyen de nalut, comme nnv^siiê.

Li «hlTérence ilonr c^t facile à saisir.

tJuiH qu'il en M)it, la Fr.iiire a alNtuti â un n^ultat n«*,:.i* tif, ciimme vont aJHMin le<> p4Miplt*s de l'Amérique du >ud, cMuruc ) aUiutiriMit ^raiMMubljblcment tou» le^ imilatt*ur> qui \ondri»nl (N^rter rb.ibit et m* coifTcr du cliap«*au de» I tat*»( lus.

t. et babit et ce cba|)eau ne sont point faits pour loul le monde.

1^ pr<»s|M>rtte co|n««<^ilo de Vi i))>>n anicncaino a doncete un pi»ve |M»ur b»^ un-, — un e>jM»ir |>uur len autres; ^ elle vT.i peut-éire i*n(«ire la H>urce d«* bien de» illusions'

Les voies de fer qui sillonnent les Étais-Unis d'un bout à l'autre n'impliquent-elles pas l'idée que l'industrie y est souverainement maîtresse?

L'immense quantité de bateaux à vapeur qui couvrent tous les fleuves, tous les lacs de l'Amérique, les flottes et les navires qui promènent le pavillon étoile sur toutes les mers du globe, ne prouvent*ils pas la prospérité du commerce?

Le luxe intérieur des demeures ne conduit-il pas à sup* poser que la richesse est assise au foyer domestique?

La magnificence des établissements publics, qui sont l'orgueil des villes de TUnion, et font l'étonnement des étrangers, ne sont-ils pas le preuve de la confiance qu'inspire la stabilité de la fortune publique?

L'affluence des théâtres, la fièvre des plaisirs de toutes sortes qui tourmente cette population, en apparence si grave; le nombre sans cesse croissant des journaux, l'amour que l'on professe dans ce pays pour les arts, sinon le culte intelligent qu'on leur voue; la prospérité des établissements littéraires, le développement sérieux des lettres, et su rtoutdes sciences, ne sont-ils pas autant de témoignages en faveur des institutions démocratiques et qui démontrent clairement que, à l'abri de ces institutions, tout peut fleurir,

44 LES DEUX AMKRIOUES.

tout peut prospérer, tout peut grandir, alors que oeuv qui gouvernent comme ceux qui sont gouvernés ont le sentiment exact, qu'on possède aux États-Unis, des devoirs et des obligations dont cette forme de gouvernement, plu» encore que toute autre, exige le complet et/eligieux accomplissement?

Je répondrai : Oui, cela est vrai I mais sous la ré^ene qu'on rencontrera, comme aux États-Unis, les élémoou premiers propres à garantir et k développer les conditions de vitalité et de stabilité des institutions démocratique» ainsi pratiquées.

Les premiers émigrants qui posèrent le pied sur le m>I de l'Amérique du Nord, apportèrent avec eux des gwmes de vertu, de raison, d'austérité qui se perpétuèrent chvi les races successives, pour se rencontrer, A un degré inusité, chez les hommes qui eurent mission d'organiser et de conduire la résolution de rind<''|)endance.

L'esprit do religion, los princifies de morale, la persistance dans la voie du pri»gr<!*«, Ténorgique volonté de devenir un grand peuple, l'orgueil enfin de la cau!^.* dont iU cherchaient le tri<»rophe, ont niervi^illeusomcnt pn>l«'*gé \e^ Américains dan» l'œuvre M>cijle et nationale qu'ils avaient entn*priM*.

CVlail uno M)rle de dt'li qu*iU jcUiioiit à la civilisation et à la pi»litiqti(* du vieux monde; il leur a fallu |>our rem* porter une vtrtuin* ini|Mis«il»le à tou% le> aulf«*s |ieupl<*^, dt*^ qualités exceptionnelles, et la forée que donne loujour» le désir du surce<.

Les pri%ilegea maghiliqui** dont le» colons de rAniérique

du Nord avaient été dotés ont laissé dans le pays des empreintes profondes. Les générations suivantes ont perpétué ces privilèges en se les transmettant par héritage.

Si donc les autres républiques de l'Amérique n'ont pu que parodier les États-Unis en les voulant imiter, c'est qu'elles n'avaient, je le répète, aucune des qualités, aucun des précédents qui ont marqué le début de l'Union du Nord comme nation indépendante, — ni sous le rapport des hommes, — ni au point de vue des idées, des mœurs et de l'esprit d'entreprise.

C'est ce qu'il sera facile, je crois, de saisir dans le cours de cet ouvrage* En y constatant la grande prospérité actuelle des États-Unis, je ne devais pas négliger de mettre au premier plan le point de départ.

L'effet sera tout naturellement expliqué quand on connaîtra la cause.

Et d'abord, l'instruction abonde aux États-Unis ; et son premier bienfait, dans l'application intelli(;ente qui en est faite, est de corriger les écarts auxquels les démocraties sont si sujettes. Aussi serait-il trôs-difficile dans ce pays d'égarer des masses entières, parce que chacun sait et comprend que pas une des théories sociales avec lesquelles on a voulu empoisonner nos classes ignorantes ne serait sus-

4S I-tâ DEUX AMËU11^££.

ceptible de donner la moîlié de ce que permet d'y réaliser l'état de choses existant.

Chacun se rend compte exactement des malbeurs qui doivent suivre les liraillaments iniéneurs, et que le calme seul peut amener le progrès toujours croissant qui ae ma' DÎfesIe sur la surface de l'Union. ,

Les États-Unis sont un pays où aucune eutTaprise ne s'exécute lentement, où peu de choses se fait à moitié, où rien de ce qu'on commence ne doit rester inachevé. Le but qu'on se propose d'atteindre est marqué du premier coup, et il se trouve atteint, pour ainsi dire, le mAme jour où on l'a marqué. Qui donc aurait le temps, le voulùl-îl même, au milieu de cet essor grandiose, de songer à arrêter le mouvement de la machine? On se sent, littéralement, si bien emporté par elle, qu'on n'a qu'une chose à faire, prêter la main à la manœuvre. Et nul ne s'en repent, parce que chacun y trouve son avantage.

Qu'une grande idée se lève sur ce pays, elle pénétra aussitôt dans les esprits, et conquiert les sympathies générales avec une rapidité qui tient du prodige, rencontrant mille bras tout prêts à assurer son succès, et jamais un seul pour l'arrêter dans sa course. Qu'elle naisse au sein du gouvernement, ou qu'elle éclose dans le cerveau du plus humble citoyen, elle trouve partout un égal appui, sans acception de partis ni de personnes.

Au milieu de celte marche croissante des choses publiques, comme des choses privées, le sort des classes les moins aisées s'améliore forcément, tout naturellement et sans secousse. Ce n'est pas en cherchant à abaisser les

heureux que les infortunés songent à s'élever. Le mal qui lourniente les masses en France y est inconnu, parce qu'au lieu d'empoisonner le breuvage intellectuel destiné au peuple, les esprits éclairés qui se donnent la mission sublime de le conduire, ne présentent à ses lèvres que la coupe de la raison et du bon sens.

Vous ne heurtez pas sur toute la surface de l'Union américaine une seule de ces conspirations, soit à l'état de théorie, soit à l'état de pratique, contre l'ordre public, contre la sécurité des familles. De pareils crimes y sont ignorés. Vous rencontrez, au contraire, sur tous les points de ce sol immense de puissantes associations répandant à pleines mains, avec l'éducation, les principes de haute moralité, les idées d'ordre, l'amour du travail.

C'est une sorte de police morale que chacun exerce et favorise avec dévouement.

Ceux qui se savent influents et capables de commander aux masses et à l'opinion publique, s'attachent à prêcher et à conseiller le bien, rarement le mal. L'étude des questions sociales et humanitai/resy dont on a fait si grand fracas en France, ne sont point pour cela interdites aux Etats-Unis, bien au contraire. Mais on sait leur donner le temps de mûrir, et on ne les fait point avorter et tourner à mal par une précipitation qui ne serait que folle si elle ne recelait pas de coupables ambitions. On les laisse marcher avec la lenteur dont a besoin la raison pour triompher. Elles aboutissent au fur et à mesure, quand leur heure vient à sonner; aussi ne portent-elles généralement que des fruits sains.

LES DEUX AMERlgVES

Plusieurs causes favorisent singulJéremenl cet élal de choses.

D'abord t'iromensîlé des ressources que tout bomme valide et de bonne volonté trouve à sa disposition quand il met le bras ou la léla k l'ouvrage ; — l'insigne honneur dans lequel on tient le travail, quel qu'il soit, ce qui est un stimulant pour l'ouvrier à ne point aspirer à d'autres destinées, et à se maintenir Terme, droit et courageux dans cette voie au bout de laquelle lui apparaît toujours le bien-être, el quelquefois la fortune; — et enfin , le peu de prolit que pourraient tirer certains hommes a détourner de l'honnêteté et du devoir des esprits assex éclairés toujours pour comprendre la portée du mal qu'on leur commanderait de faire.

Dans quel but d'ailleurs chercherait-on ces détournements? Dans un pays, sous une forme de gouvernement où tout homme est pesé à sa juste valeur, où celle valeur seule lui assure une position privée el publique, ce n'est point par de tels moyens qu'on parviendrait à se créer une popularité ou un parti.

La popularité là-bas n'est acquise qu'à celui qui fait ou veut le bien de tous, el qui le prouve d'une manière évidente, parce qu'on n'y aime pas le.« théories. Ce n'est

qu^autour de celui-là que se groupent les masses pour faire cortège à son nom. En tout cas, si la renommée et l'influence échoient, temporairement, à certains hommes peu dignes d'un aussi grand honneur, ou peu capables d'en porter le poids, ce sera peut-être alors à quelques-uns de ces moyens qui font souvent la force et l'habileté des impuissants et des téméraires qu'ils la devront , mais ce no sera jamais à l'aide de violences immorales, de fiévreuses agitations qu'ils les conquerront.

Cela s'explique aisément.

Aux Etats-Unis le travail est, comme je l'ai dit, honore par-dessus tout; il est l'objet d'un culte sérieux. Par lui on parvient à tout ; ce n'est que par lui, après avoir traversé les rudes épreuves qu'il impose, qu'on peut prétendre à des positions publiques ; et soi-même on l'estime si haut, qu'on le place même au-dessus des privilèges et des satisfactions que donnent les positions publiques, qui en sont le fruit.

Oa ne se croit considéré en France que quand on peut ajouter à son nom un titre quelconque; on ne se croit, et on n'est réellement considéré aux Etals-Unis que quand on trarmUty que quand on exerce une profession, même un métier. Les oisifs, si flattés chez nous, y sont poursuivis par les quolibets, et livrés, pour ainsi dire, à la risée publique. Aussi les plus riches travaillent-ils, comme les plus pauvres.

Ce n'est pas que je veuille dire que la perfection humaine se soit réfugiée aux Etats-Unis, pour s'y concentrer, au détriment du reste de l'univers, sur quelques millions

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