UN POÈTE MUSICIEN
FRANZ GRILLPARZER
rillparzer lui-même aurait peut-être protesté contreledouble titre quenous lui donnons ici. Épris également de la musique et de la poésie, il s’appliqua toujours, nous le verrons, à les distinguer beaucoup plus qu’à les confondre. Mais il eût protesté en vain ; car la poésie et la musique se
(i) Grillpar^er und die Musi k, par M. le Dr Hanslick. ( Musikalische Stationen ; Berlin, Hofmann und G0.) — branf Grillparqer. — l e Théâtre en Autriche , parM. Auguste Ehrhard, i vol. Société française d'imprimerie et de librairie ; Paris, 1900.
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touchent et se tiennent dans son œuvre, et plus encore dans sa nature et dans son génie.
Musicien de fait et pratiquant, pianiste, compositeur, tout cela même il le fut. On conserve dans les archives de la Société des amis de la musique , de Vienne, quelques-uns de ses cahiers d’exercices (basse chiffre'e, harmonie ou contrepoint). M. Hanslick vit naguère chez Catherine Frôhlich, celle qui fut si longtemps et jusqu’à la mort l’amie du grand poète, trois compositions de Grillparzer. La première est l’ode d’Horace : lnteger vitœ scelerisque purus , pour voix de basse avec accompagnement de piano. Il aimait, dit-on, à la chanter le soir. Un autre lied, sur des vers d’Henri Heine : Duschdnes Schiffer ma dchen, rappelle à M. Hanslick le style de Haydn et de Mozart. Le troisième, vif et passionné, pour voix de basse, est écrit sur ces paroles : La vie est un combat , une lutte sans trêve.
Ainsi Grillparzer « possédait » la musique. Mais on peut dire qu’elle le possédait encore davantage. Elle aidait parfois à son travail, voire à son inspiration de poète. La première idée de sa trilogie La Toison d'or lui vint en jouant les symphonies de Haydn, de Mozart et de Beetho-
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ven. Il était alors sur le point de partir pour l’Italie. Quand il en revint, l’idée, à peine entrevue un moment, l’avait fui. Seules, les symphonies plus fidèles, de même qu’elles la lui avaient donnée, eurent la vertu de la lui rendre. Dans les tragédies ou les drames de Grillparzer, il n’est pas rarequela musique intervienne. Tantôt elle Jes environne ; tantôt elle fait plus et les pénètre. « Nous la sentons dans ce lyrisme qui fait jaillir des lèvres de beaucoup de ses personnages des flots de paroles harmonieuses. Ce sont des drames lyriques que Sapho , les Vagues de la mer et de Y amour, Libussa. La musique est dans l’émoi des âmes juvéniles qui s’éveillent à l’amour et dont nous devinons les troubles à un discret murmure, avant que des mots précis avertissent notre intelligence ; elle est dans les rêveries d’Héro solitaire ; elle est dans les désirs, les mélancolies, les aspirations dont le poète évite d’éclairer la pénombre par l'analyse, et dont il sait nous faire entendre les vagues rumeurs... Il y a de la musique dans tout le rôle de Rodolphe II, qui entend les harmonies des sphères... Il y a de la musique enfin dans la langue, qui n’a point la précision sèched’uninstrument de lapenséepure,
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mais la souplesse et le charme enveloppant des voix qui parlent à l’âme (i). »
Il semble bien que la musique ait initié Grill parzer à la poésie. « C’est par la musique, disaitil un jourà Beethoven, que j’ai appris la mélodie des vers. » Par reconnaissance autant que par inclination naturelle, il a fait à la musique dans son œuvre d’écrivain, dans sa prose et dans sa poésie, une grande part, une part splendide. 11 l’a tour à tour étudiée en musicien ou en philosophe et glorifiée en poète, en penseur, en amoureux. Parmi tant de maîtres illustres qui furent tous, ou peu s’en faut, ses contemporains, il en est, comme Mozart et Schubert, qu’il a compris tout entiers; d’autres à demi seulement, comme Beethoven; d’autres enfin, Weber d’abord, et beaucoup plus tard Wagner, ont été par lui méconnus et presque maudits. Mais la musique ellemême ne fut jamais, par aucun grand écrivain, même par notre Jean-Jacques Rousseau, comprise plus profondémentetplus passionnément chérie. Seul, l’auteur du Musicien pauvre a pénétré si avant « dans le mystère de la vie des sons, qu’il
(i) M. Ehrhard.
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s y trouve à l’aise comme en son propre domaine (i). » Durant toute sa carrière, qui fut longue, il a cherché, trouvé dans la musique la joie de ses sens, de son esprit et deson cœur. S’il n’a pas eu de compagne plus fidèle et de plus douce consolatrice, c’est que, de même qu’à son destin, la musique fut liée à son génie. On a très bien dit de Grillparzer : « Les premières et les plus pures inspirations de sa muse lui venaient souventdans la langue sansparolesde la musique, qu’il transposait, auditeur attentif, en l’interprétant dans la langue de la poésie. Il a mis de la musique en paroles. L’origine la plus profonde et la fin dernière de son travail poétique, c’était le doux et flottant état d’ame qui passe, insaisissable et frémissant, dans les airs, comme les échos apaisés qui viennent d’espaces lointains et inconnus... Là où la musique et la poésie se joignent, c’est là que battait son cœur (a). »
(1) M. Hanslick.
(2) M. de Berger, cité par M. Ehrhard.
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Né en 1791, l’année où Mozart mourut, Grillparzer n’est mort qu’en 1878, après 1 apparition de l’œuvre presque intégral de Wagner. Peu d’ hommes ont vu s’accomplir une période aussi lo ngue et d'une pareille importance dans 1 histoire de Part musical: quatre-vingts ans, près d’un siècle par l’évolution du temps ; par celle de l’idéal, un espace qui nous paraît infini. Faut-il donc s'étonner qu’un esprit, même aussi vaste, n’ait pu l’embrasser en entier, que même un tel témoin de tels changements, et en apparence de telles contradictions, n’ait pu les accepter ou seulement les comprendre toutes?
Franz Grillparzer naquit à Vienne, dans une ville et dans une famille de musiciens. Sa mère, Anne Sonnleithner, qui « vivait en musique, »
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était fille d'un jurisconsulte mélomane et sœurde deux hommes qui tiennent un rang dans l’histoire du théâtre et de la musique en Autriche. Haydn et Mozart avaient fréquenté cette maison. L’enfant reçut de sa mère ses premières leçons : elles furent pénibles et faillirent le dégoûter delà musique. Puis il passa de ces mains trop nerveuses dansles mainssingulières d’un bohémien, Johann Mederitsch, surnommé Gallus. Contrapontiste excellent, mais paresseux et insouciant, Gallus donnait, pour ne pas mourir de faim, des leçons extraordinaires. La moitié se passait à jouer avec son élève, non pas à quatre mains sur le piano, mais à quatre pattes, dessous ; l’autre moitié était consacrée à des improvisations qui jetaient Mme Grillparzer dans l’extase.
Il faut croire que la méthode n’était pas si mauvaise, car le petit Franz faisait des progrès. Le premier suffrage qu’il obtint fut celui de la cuisinière. Il a raconté lui-même avec quel morceau : « L’exécution de Louis XVI étaitalors demémoire encore récente. Entre autres exercices, on m’avait fait apprendre une marche qui, à ce que l’on prétendait, avait étéjouée lors decetteexécution. A un endroit de la seconde partie, il y avait à glisser
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avec un seul doigt sur toute une octave, pour rendre la chute du couperet. A ce passage, la vieille personne versait des larmes brûlantes. Elle ne pouvait se lasser de l’entendre (1). »
En dépit de ce succès domestique, l’enfant commençait à montrer un goût beaucoup plus vif pour le violon que pour le piano. Ses parents n'en persistaient pas moins à le condamner à l’instrument détesté. Un soir qu’il devait « se produire » avec son frère devant les hôtes du salon paternel, il alla se cacher, pour éviter la corvée, dans une chambre retirée. Son père, qui ne badinait pas, supprima du coup les leçons de musique.
Ce n'est qu’au bout de sept ou huit années, qui, pour les siens et pour lui-même, ne furent point heureuses, que Grillparzer rouvrit l’instrument auquel il avait sans doute pardonné. « J’avais tout oublié, dit-il, et même les notes m’étaient devenues étrangères. Par bonheur, mon premier maître, Gallus, en me faisant travailler, un peu par plaisanterie, la basse chiffrée, m’avait donné quelques notions des principaux accords. Je pris
(1) Cité par M. Ehrhard.
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plaisir à l'harmonie des notes ; les accords se résolurent en mouvements, et ceux-ci formèrent de simples mélodies. » Grillparzer continua toujours de jouer ainsi, de tète. Il arriva même à pouvoir improviser pendant des heures. Plus tard seulement, il étudia le contrepoint. «Alors, ditil, je sus mieux composer et développer, mais l’inspiration était à jamais perdue (i). »
Né trop tard, à son grand chagrin, pour rencontrer Mozart, Grillparzer connut Schubert et surtout Beethoven, dont il faillit, on le sait, devenir le collaborateur. Dans une pièce de vers consacrée au musicien du Roi des Aulnes , il a marqué fortement, sans aller jusqu’à la définir, l’originalité du génie de Schubert : « Schubert est mon nom; je suis Schubert. C’est comme tel qu’il faut me prendre. Je rends hommage aux œuvres des maîtres, je les vénère ; mais rien d’elles n’entrera jamais dans les miennes. Louezmoi, j’en serai bien aise ; dites du mal de moi, je le supporterai. Schubert est mon nom ; je suis Schubert (2). » Quant au compositeur en personne, Grillparzer ne parle de lui qu’une fois.
(1) M. Hanslick.
(2) Cité par M. Ehrhard.