LE SECRET DE IVAPOLÉON
au sud, en passant par l'Espagne ; on y voit l'Autriche enserrée dans un gigantesque croissant, réduite à la condition de satellite ; on y retrouve tout l'empire de Charlemagne et même quelques éléments nouveaux, surtout vers la péninsule des Balkans.
A cet apogée de la grandeur territoriale de l'empire napoléonien, il est permis de se demander quel était le but d'une aussi extraordinaire politique. Pourquoi tant de guerres? Pourquoi ces inlassables chevauchées à travers l'Europe, de Boulogne à Austerlitz, de Vienne au Niémen, de Friedland à Madrid, de Madrid à Wagram, et plus tard à Moscou ? Pourquoi cette insatiable fièvre d'agrandissements, parmi tant de haines croissantes, quand il était si facile de jouir à Paris du prestige des premières victoires, en fondant une dynastie dont la gloire toute jeune ne l'eût pas cédé en éclat à la gloire des plus vieilles et des plus grandes ? Pourquoi tout compromettre à tout moment, quand, semble-t-il, on pouvait tout conserver, presque sans risques ?
Napoléon n'a pas dit son secret. Il n'eut jamais de vrai confident de sa pensée. Il le déclare lui-même dans le Mémorial : « J'ai toujours calculé trouver un plus grand secours dans le secret ; alors demeurait comme en auréole autour de moi ce vague qui enchaîne la multitude et lui plaît, ces dénouements subits et imprévus reçus avec tant d'applaudissements et qui créent tant d'empire'. » Il est vrai qu'il demeure toujours comme en auréole autour du nom de Napoléon ce vague qui attire aussi les historiens et excite leur curiosité, avide de pénétrer cette mystérieuse pensée pour y Irouver la solution du plus passionnant de nos problèmes politiques.
Gela explique le nombre et la variété des solutions proposées. Cela excusera toute hypothèse nouvelle. Car il ne s'agit que d'hypothèse ; les preuves matérielles manqueront toujours ; on connaît aujourd'hui tout ce qu'a écrit Napoléon, ou du moins il n'est pas vraisemblable que des découvertes essentielles puissent sortir de ce qui est encore inédit ; orNa-
I. Cf. iiourgeois, Manuel historique de politique étraiicjère, II, 496.
poléon n'a dit nulle part et ne iwuvail pas dire pourquoi il avait entrepris la conquête de l'Europe. Faute d'un aveu ou d'une hardie proclamation de sa part, il faut se contenter de l'examen de ses actes, rejeter toute hyjKJthèse qui ne les explique pas tous de façon satisfaisante, admettre celle qui répondrait le mieux aux diverses phases de sa politique.
Il n'est point question de se contenter ici de nier la possibilité de toute solution, d'attribuer les manifestations de la politique napoléonienne aux exallxitions d'un tem|)éramcnt malade. Il est trop simple de dire : Inutile de chercher des raisons aux divagations de la pensée de Napoléon : Napoléon était fou. Cependant, en ce qui concerne l'administration do la France, il faut bien avouer que ses conceptions avaient une singtilière tenue, et qu'il savait très bien ce qu'il faisait, quand il fondait les institutions du Consulat. Il serait donc devenu fou à partir de iSo/j, frappé au cerveau par les ma gnificences du sacre ? Il nous semble que Napoléon avait le cerveau plus solide, et qu'il faut étudier son œuvre intérieure et extérieure avec la conviction qu'on a affaire à un tempe rament politique singulièrement robuste.
Pour Taine', Na[)oléon, parce qu'il était d'origine ita lienne, ne fut que le plus grand elle dernier des condottieri, habiles conducteurs d'hommes, égoïstes and)itieux. Il y avait en Napoléon dos qualités et dos défauts du condottiere, mais il y a dans son personnage tant d'autres caractères très dif férents qu'on ne peut l'appeler un condottiere qu'en faisant éclater les limites do l'expression dans des proportions inadmissibles. Nous nommons condottiere un chef de mercenaires, d'humble origine, qui par sa puissante action sur ses hommes, par son courage dans les combats, son habileté dans les in trigues, réussite fondera son prolit mi petit Ktat où il jouit plus ou moins longtemps du fruit de ses violences et de ses ruses. La Grande Armée fut autre chose qu'tine grande bande de mercenaires ; l'Kmpereur ne fut pas seulement un onn dottiere.
I. Taincr Les Origines He !a France contemporaine : !o R/'gime modorno. lomc 1, livre i"', Napoléon Bonaparte.