II. — L'opinion des contemporains
C'est la conclusion obligée du précédent travail sur les missions de Gardane et de Sébastiani que de déterminer à quelle politique générale elles étaient rattachées. Du reste, puisque c'est vers l'Orient que l'Empereur a porté ses plus constantes préoccupations, qu'il a le plus loin poussé les limites de sa puissance, c'est peut-être à sa politique orientale qu'il faut demander son secret.
A défaut d'aveux personnels et décisifs de la part de Napoléon, il faut replacer les faits en leur milieu ; il faut se demander comment les contemporains les jugeaient, comment ils appréciaient les intentions de l'Empereur. Parmi ceux qui l'entouraient et qu'il employait, auxquels il com-
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mandait des rapports sur la situation politique, il s'en trouve qui cherchaient à mériter Tapprohalion inn>ériale plutôt même qu'à exprimer leur propre opinion : quel honneur en effet si les conclusions où ils arrivaient étaient adoptées par le maître et par lui passaient dans les faits ! En sollicitant le témoignage de ceux qui approchaient TEmpereur, il y a quelque chance de s'approcher de sa pensée.
On sait que le personnage qui travailla le plus, avec Talleyrand, à préparer les opérations diplomatiques du gouvernement impérial, fut M. d'Haulcrive, chef de la division politique au ministère des relations extérieures. Quand M. d'Hauterive avait besoin de renseignements précis sur les affaires orientales, il s'adressait à un certain Codrika, ancien secrétaire de l'ambassade turque en 1802, « qui a trahi son ambassade pour servir la France », comme il est écrit sur la couverture d'une liasse de rapports qui lui avaient été demandés: Codrika en effet fournit en 180G une im[X)rtante série de travaux sur l'Orient ; les sujets d'ailleurs lui avaient été indiqués par le gouvernement français: i" positions militaires de la Turquie d'Europe et surtout de In Morée ; — 2° puissance |)olitique et militaire d'Ali, pacha -de Yanina, de Pasvan-Oglou et des Serviens ; — 3" s'il y a quelque puissance du même genre, mi-rebelle et mi-fidMe, dans la Turquie d'Europe ; — /j° influence des Russes sur la Morée et les îles grecques : par quelles causes s'esl-ellc établie? Par quels moyens se maintient-elle? — 5" marche actuelle des agents russes pour fortifier, étendre, rendre plus active et plus féconde cette influence ; — 6" principaux lK)ints d'appui de cette influence, principaux |X)inls de résistance. Et, de son propre mouvement, Cotlrika ajoutait h ces six rapports un travail supplémcnt^iirc intitulé : Moyens qui sont au pouvoir de la France, d'employer auprès de la Sublime Porte, après la mémorable victoire d'Austcrlit/, pour tirer de ses relations avec cette puissance de très grands avantages politiques et commerciaux'.
I. Affaires élrangèrea. Turquie, Mémoires cl Documents. i8oo-i8i3.
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Ce rapport est curieux ; il passa sous les yeux de l'Empereur, et eut l'a'pprobation de M. d'Hauterive qui en adoptait pour lui-même les conclusions'. Il n'en résulte pas que ce fut aussi l'opinion de Napoléon ; il ne s'agit ici que de porter quelque lumière sur la politique impériale. Codrika estime que la journée d'Austerlitz « met à la disposition du plus grand des héros les moyens les plus sûrs d'expulser de l'Europe méridionale les forces de la Russie, de détruire son influence prépondérante sur le continent et d'élever une barrière entre cette puissance et le reste de l'Europe ». Il est à noter que tous les personnages politiques de l'entourage de Napoléon, même après Tilsit, sauf peut-être Gaulaincourt, sont hantés de la pensée de rejeter la Russie vers l'Asie, d'élever une barrière entre elle et le reste de l'Europe. Il semble bien que ce fut là un des principes essentiels de la politique napoléonienne. Codrika considère que l'empire turc n'est plus assez fort pour être une barrière devant la Russie : « ce n'est plus qu'un Etat qui périclite, qui n'a ni forces militaires, ni moyens financiers, ni système fédératif analogues à sa position ou à ses intérêts... En conséquence, l'empire ottoman ne présente plus qu'un vide absolu dans le système politique de l'Europe, vide dangereux oii se croisent les plus grands intérêts de toutes les puissances européennes et d'oi!i partent souvent les plus ardentes étincelles qui embrasent presque toute l'Europe du feu dévorant de la guerre. C'est donc à ce vide funeste qu'il faut penser pour remplir et rétablir l'équilibre universel de l'Europe. «Loin de ma pensée, continue Codrika, l'idée de la destruction de l'empire ottoman : le détruire, cela veut dire de partager ses Etats, et le partage de cet empire serait la cause du bouleversement de l'équilibre universel de l'Europe ; car il ne contribuerait qu'à l'agrandissement prodigieux de la Russie. » Ce sont justement les expressions employées par Napoléon dans son entretien avec Metternich, en janvier i8o8^; on voit et on verra encore plus loin que