I. — La correspondance de Napoléon à Finkenstein
Napoléon, après léna, après la conquête de toutes les provinces prussiennes qui avaient fait autrefois partie du Saint Empire Romain Germanique, avait occupé la Pologne, écarte les Russes de Varsovie par les victoires de la fin de décembre, refoulé leur retour oflensif à Eylau. pris définitivement ses quartiers d'hiver le long de la Vistule inférieure. Pour mieux surveiller les armées du tsar et liAter la prise de Danzig qui devait garantir la sécurité du flanc gauche de la (irandc Armée, il quitta Varsovie, ets'installale i"avril 1807 au château de Finkenstein, en avant d'Ostcrode. C'était un chAteau tout neuf, construit par M. de Finkenstein, gouverneur de F'rédéric II, et appartenant alors au comte de Dohna, grand maréchal de la cour de Prusse. Par le temps encore froid qu'il faisait en ces régions, l'Empereur aima beaucoup cette résidence ; il y trouva un grand nond)ro do cheminées, ce qui lui fut particulièrement agréable : « Car, dit-il, me levant souvent la nuit, j'aime à voir le feu. »
Il y resta deux mois, à portée de Varsovie et, par là, de la Silésie, en rapport avec Talleyrand, qui centralisait à Varsovie toutes les opérations diplomatiques, et avec Jérôme qui achevait la conquête des ft)rteresses de l'Oder, h portée de Danzig qu'assiégeait Lefebvre, et de Stettin où Mortier contenait les Suédois ; en face des Russes récemment battus à Eylau, mais non écrasés et totijours menaçants ; à la pointe extrême de son empire, presque aux confins de l'Europe, d'où il gouvernait l'Occident, en lirait toutes les ressources nécessaires à la soumission de l'Orient, appelant {\ lui les alliances les plus lointaines, de Turquie, de Perse, contre « l'ennemi de la civilisation ».
LA COIlRESPO>DA>CE DE NAPOLEON A FIÎfKE>STEI\ 125
Finkenstein fut, en avril et mai, comme le centre du monde, et, dans les loisirs forcés que lui fit l'hiver, le chef de la Grande Armée y reprit toute sa fonction impériale.
Il la conçut, d'ailleurs, par le fait des circonstances et de la position stratégique oi^i il était arrivé, de la façon la plus remarquable. C'est de Finkenstein qu'il a porté son regard le plus loin vers l'Orient.
L'Allemagne était à lui. Le Saint Empire Romain germanique n'existait plus depuis Austerlitz. L'empire d'Occident était restauré. La Prusse avait voulu s'y opposer, garder en Allemagne la situation que le Grand Frédéric lui avait conquise : elle avait été écrasée à léna. La Pologne était en partie refaite, elle avait été jadis la barrière orientale de l'Europe civilisée contre la barbarie russe. Napoléon pouvait dès lors rêver à l'organisation de l'Orient. « L'organisation de l'Orient^ écrit M. Lavisse, est le grand fait de la politique générale au xvm" siècle. » Elle était conduite depuis Pierre le Grand parla Russie : les tsars et les tsarines voulaient organiser, à leur profit, l'empire grec sur les ruines de l'empire ottoman. Napoléon voulait organiser l'Orient contre les Russes ; il voulait les éloigner de la Méditerranée, de Constantinople, les refouler dans la direction de l'Asie.
Il était en cela l'héritier des traditions séculaires de la France qui, depuis les Croisades et surtout depuis François P"", exerçait en Orient une influence prépondérante. Il était fidèle encoie à la tradition romaine de la fonction impériale. L'occasion l'y entraînait. L'empire ottoman paraissait achever de se dissoudre. Napoléon estimait que la place des Turcs venus d'Asie ne devait pas être réservée aux Russes, barbares aussi, mais à la France héritière de Rome, champion de la civilisation.
C'est là la grande nouveauté politique que l'année 1807 manifeste dans l'histoire napoléonienne. Auparavant il avait consacré tous ses efforts à vaincre l'Angleterre ; l'abaissement et la destruction de l'empire britannique, la vengeance des défaites que l'Angleterre avait infligées à la France depuis un siècle, tel avait été en i8o3 et iSo/j le tout de ses ambitions politiques.
i26 LA POLITIQUE ORIESTALË DE NAPOLÉON
Les circonstances ont changé depuis. Le projet de descente •en Angleterre a échoué ; Napoléon y renonce à jamais. Il a vaincu les grandes puissances de l'Europe centrale i\ Auslerlilz et Icna, 11 est devenu le maître de tout Tempirc de Char- Icmagne, et, comme lui, il est en contact maintenant avec les races slaves. Il se donne la mission de les écarter de TEurope ; c'est une grande œuvre ; il y consacre des préparatifs gigantesques ; il les vaincra.
Quand il aura vaincu la Russie, qu'exigera-t-il d'elle ? Il l'obligera à respecter l'intégrité de l'empire ottoman ; ce fut un des termes essentiels du traité d'Oubril en 1806; c'est l'expression répétée de la volonté napoléonienne en ce temps; elle est comme un refrain où sa pensée revient sans cesse ; elle est, semble-t-il, l'expression formelle de sa {)olitique. C'est une réponse directe au projet grec de Catherine II. C'est le fond même de la rivalité de la France et de la Russie, l'explication de tous leurs malentendus, de toutes leurs querelles, la clef de beaucoup des Irails de Thistoire de Napoléon.
Une telle pensée lui est suggérée par la situation politique •en 1807. Il a tout l'empire français derrière lui, en pleine force, en pleine gloire, avant tout épuisement. Il a l'Allemagne ; les contingents allemands de la Confédération du Rhin servent avec enthousiasme dans les rangs de la Grande Armée, sous le commandement de Jérôme Bonaparte, le futur roi de Westphalie, et enlèvent à ce moment les forteresses de la Silésic aux garnisons prussiennes. Il a toute l'Italie à j>a disposition, toute fière de reprendre conscience de sa personnalité, d'avoir déjà sous Eugène une armée nationale. Il ■a tout l'empire d'Occident sous son sceptre. Il a l'alliance de la Turquie, où Sébasliani est devenu l'inspirateur de la |X)lilique ottomane ; elle est son aile droite, et bicnl«'>l la Perse va former son extrême droite.
De Finkenstein, au printemps de 1807, la sphère de l'action napoléonienne, se développe ainsi le long d'un immense iirc de cercle qui de Danzig passe par Varsovie, Constant! nople et Téhéran. Tout ce qui est à l'ouest et au sud-ouest de ce cercle, sauf les côtes, obéit à la volonté de Najwléon, c'est j>lus que l'empire romain. Ce qui est à l'est, c'est la Russie,
LA CORUESPONDANCE DE NAPOLÉON A FINKENSTEIN l'J.']
que Napoléon veut réduire à n'être plus que la Moscovic •d'autrefois ou du moins à reporter son activité sur l'Asie.
Si ce n'est pas le moment même de l'apogée de Napoléon, ■c'est du moins dans sa carrière un moment caractéristique, où sa physionomie historique se dessine avec un relief très net qu'il faut déterminer.
Napoléon a laissé Joséphine à Mayence. Il refuse de lui permettre de venir en Pologne et la renvoie à Paris. Il lui ■écrit environ une fois par semaine. Il ne se contente pas de lui annoncer que « l'herbe commence à pousser ». L'Impératrice doit être très réservée ; elle ne doit dîner qu'avec des ^ens qui ont dîné avec lui, ne doit pas se laisser circonvenir par des personnes qu'il ne connaît pas et qui ne viendraient pas chez elle s'il y était'. Il exerce avec une grande minutie l'autorité conjugale.
Il rit d'ailleurs des jalousies de sa femme : « Je n'aime que ma petite Joséphine, bonne, boudeuse et capricieuse, qui sait faire une querelle avec grâce, comme tout ce qu'elle fait... Si je devais m'occuper de quelqu'un, il faudrait qu'elles fussent de jolis boutons de rose. »
Joséphine avait peut-être sa police secrète. C'est à Varsovie qu'il connut la comtesse polonaise Marie Walewska, « une enfant de dix-huit ans, toute blonde, avec des grands yeux bleus très naïfs et très tendres, une peau très fine, rose d'une fraîcheur de rose-thé, tout empourpiée par la timidité ». Elle l'aima, rêvant en lui le libérateur de sa patrie. Elle vécut auprès de lui à Finkenstein, dans une intimité discrète, lisant ou faisant de la tapisserie dans le cabinet impérial, regardant la parade à travers les jalousies closes^.
Cela n'empêche pas Napoléon de s'occuper de la santé de l'Impératrice. Il la prie de se bien soigner. Il s'inquiète avec <'lle de la maladie de Charles-Napoléon, prince royal de Hollande, atteint de la rougeole. L'enfant meurt le 5 mai : il faut <£ue Joséphine soit raisonnable ; « c'est une des conditions et des peines attachées à notre misère humaine » ; il ne faut pas qu'elle