I. Correspondance, i"" mai
LA CORRESPONDANCE DE NAPOLÉON A FINKENSTEIN l33
du romantisme, quelque vingt ans après, Napoléon se serait-il contenté de sa place au parterre ?
Son ministre de l'intérieur lui a proposé d'établir une école spéciale de littérature et d'histoire au Collège de France. L'Empereur ne comprend pas ce qu'on peut entendre par une école spéciale de littérature : « On veut enseigner l'éloquence? On veut enseigner la poésie? Mais qu'y a-t-il de plus à montrer en éloquence et en poésie que ce que tout jeune homme a appris dans sa rhétorique?... Selon ma propre expérience, les cours de littérature n'apprennent rien de plus que ce qu'on sait à l'âge de quatorze ans. Corneille et Racine n'en savaient pas plus qu'un bon écolier de rhétorique... Le talent de créer est, dans la littérature comme dans la musique, un don individuel ; le goût et le génie ne se peuvent apprendre. »
Mais il concevait assez bien l'importance d'une école spéciale de géographie. « Si, dans un point central tel que Paris, il existait plusieurs professeurs de géographie qui pussent rassembler les connaissances éparses, les comparer, les épurer, qu'on fût dans le cas de les consulter avec sécurité pour être mieux instruit des faits et des choses, ce serait une bonne et utile institution. » Et il imagine la création de quatre chaires de géographie pour les quatre parties du monde : ce serait comme une sorte de « bureau de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique », où l'on aurait sous la main tous les renseignements les plus exacts.
Il voudrait aussi une école spéciale d'histoire, dotée de nombreuses chaires. Il y aurait d'abord un cours de bibliographie, où les jeunes gens, « au lieu d'employer des mois à s'égarer dans des lectures insuflisantes ou dignes de peu de confiance, seraient aussitôt dirigés vers les meilleurs ouvrages, et arriveraient plus facilement, plus promptement, à une meilleure instruction ». Il y aurait un cours d'histoire de la législation, où le professeur aurait à remonter jusqu'aux Romains, et à descendre de là, en parcourant successivement les différents règnes des rois de France, jusqu'au Consulat. On ferait aussi l'histoire de l'art militaire français. Mais voici surtout à quoi tient Napoléon : « Ce serait une impor-
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tante obligation des professeurs de l'école spéciale d'enseigner l'histoire des époques qui se rapprochent de nous. Aucun historien n'arrive jusqu'à nos jours ; il y a toujours pour un homme de vingt-cinq ans un intervalle de cinquante années qui ont précédé sa naissance sur lesquelles il n'y a {X)int d'histoire... Toute notre jeunesse trouve plus de facilité pour apprendre les guerres puniques que pour connaître la guerre d'Amérique qui a eu lieu en 1783. » C'est là une lacune fort regrettable que l'Empereur veut combler. Il ne parait pas d'ailleurs que toutes ces réflexions aient abouti à quelque institution définitive.
Napoléon eut sur l'éducation des filles des idées beaucoup moins libérales ; il eut évidemment pour les femmes une médiocre estime : le bonhomme Chrysale avait exprimé à peu près le tout de l'instruction que l'Kmpcreur leur juge convenable.
Il fonde en ce lemps-là la maison d'Kcouen pour les filles des membres de la Légion d'honneur. Il ne veut pas qu'elle ressemble à l'ancien établissement de Saint-Cyr, « où l'on élevait mal les demoiselles... Rien de plus mal conçu, déplus condamnable, que de faire monter les jeunes filles sur un théâtre et d'exciler leur émulation par des distinctions de classes. Il ne faut point d'émulation entre elles ; il ne faut pas éveiller leurs passions, et mettre enjeu la vanité qui est la plus active des passions du sexe ».
Leur nourriture ne saurait être trop simple : de la soupe, du bouilli, et une petite entrée ; rien de plus ; il faut d'ailleurs qu'elles fassent elles-mêmes leur pain. Leur habillement sera très ordinaire, fait de matières très communes ; on |K)urra suivre la mode, « sauf que l'on couvrira les bras et que l'on adoptera les modifications qui conviennent à la pudeur ».
Il faut avant tout leur enseigner la religion dans toute sa sévérité ; elle est « le plus sûr garant pour les mères et pour les maris, à cause de la faiblesse du cerveau des femmes, de la mobilité de leurs idées ». C'est, on le voit, une religion bien particulière, une sorte de garde-folles, une liiçon de police ; aussi bien, même en signant le Concordat, n'attribuat-il jamais à la religion un rôle bien différent.
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Il faut ensuite apprendre aux élèves à chiffrer, à écrire, afin qu'elles sachent l'orthographe, se borner en physique à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et une stupide superstition, leur faire un « léger » cours d'histoire naturelle, de botanique ; a et encore tout cela peut-il avoir des inconvénients ».
En général, il faut les occuper toutes, pendant les trois quarts de la journée, à des ouvrages manuels, bas, chemises, broderies. « Je voudrais qu'une jeune fille sortant d'Ecouen sût travailler ses robes, raccommoder les vêtements de son mari, faire la layette de ses enfants, procurer des douceurs à sa petite famille, soigner son mari et ses enfants lorsqu'ils sont malades *. » — En résumé, de la religion, pour qu'elle ne songe pas à sortir de sa maison ou de l'église, de l'adresse à se servir de ses dix doigts, — telles sont les conditions nécessaires et suffisantes de l'éducation d'une femme selon le cœur de Napoléon.